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1983-2013 années noires de la peinture, enquête

1983-2013 années noires de la peinture, enquête

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«  Ce n’est pas Philippe IV qui a fait Velasquez, ce n’est pas la IVème République qui a fait Georges Braque, mais c’est la Vème république qui a fait Daniel Buren. ». Voilà comment nous pourrions qualifier le scandale qui a consisté à organiser la direction de la création par des fonctionnaires en France, et à planifier bureaucratiquement la disparition de la peinture. Ils se sont mis à trois pour apporter les preuves de ce constat, pour étayer tous les propos des plus éclairés ayant déjà osé critiquer l’art contemporain, AC, l’art officiel. Aude de Kerros, Marie Sallentin et Pierre-Marie Ziegler ont mené une véritable enquête sur ce scandale inouï et nous racontent une histoire contemporaine de l’art (contemporain).

L’AC comme dogme ou idéologie


En filigrane, les auteurs nous rappellent en quoi l’art contemporain est aujourd’hui l’expression idéologique d’un dogme. Vouloir dire le beau, l’offrir à la contemplation, orienter le regard pour relier l’être au monde forment un paquet d’intentions devenues impossibles pour l’avant-garde naissante dans les années 60 aux États Unis. Impossible devient réactionnaire une fois l’avant-garde incorporée à l’idéologie révolutionnaire française. Avec l’avant-garde, l’œuvre qui veut dire le beau est peu à peu remplacée par la réalisation qui veut questionner immédiatement, provoquer non plus une crise métaphysique mais psychologique ou politique, bref vous questionner essentiellement sur votre nombril et celui du monde. Le concept est né. L’art doit être uniquement conceptuel, quitte à passer par la subversion systématique. L’essentiel de l’œuvre est désormais dans l’événement organisé et dans le catalogue où le concept est expliqué avec pédanterie et hasard. L’artiste doit de moins en moins travailler de lui-même, mais plutôt incarner la maîtrise d’ouvrage de son idée, qui sera le plus possible réalisée en usine, ou par les logisticiens intermittents de musée. Et c’est par l’institution d’un dogme et d’une idéologie que le marché de l’art, le lieu de la création, s’est déplacé de Paris à New-York. L’appellation « contemporain » devient dès lors un piège dénoncé par dans «  Les mirages de l’Art contemporain  ». En effet, l’art contemporain n’est pas du tout l’art d’aujourd’hui. Il est uniquement cet art conceptuel pour lequel on décide qu’il est l’unique création de notre temps. Ce vocabulaire piégé permet à cette avant-garde de devenir totalitaire et de nous faire entrer en perpétuité.

Efficacité administrative au service d’une épuration artistique


Ce que montre pour la première fois ce petit livre d’enquête sur la disparition de la peinture est l’ultra-rapidité de mise en œuvre. Dans les années 50, Paris, avec Montparnasse, rayonne sur le monde du haut d’un siècle inouï de création : impressionnisme, expressionnisme, nabi, fauvisme, cubisme, art abstrait… Et en 1983, la peinture avait totalement disparu de la commande publique ou privée. Cette rapidité de disparition ne correspond pas à une extinction naturelle, ou suivant une logique évolutionniste quelconque. Elle est le fruit d’une politique dirigiste en matière de création et de la financiarisation de l’art, d’un pacte conscient et objectif entre le marché et l’administration. Aude de Kerros explique comment dès 1962, sous la poussée d’Andy Warhol, « la consécration financière en réseau, extrêmement rapide, remplaça dès lors la consécration lente par le milieu de l’art parisien. » La deuxième date charnière est bien sûr, comme toujours, 1968. À partir de cette année-là, les frontières ne sont plus mouvantes, il faut choisir son camp. À Montparnasse, les artistes vont cesser de se mélanger comme ils le faisaient, venant de milieux et de culture différents. Ils vont devoir afficher qu’ils combattent le grand capital et la façon de prouver leurs bonnes intentions révolutionnaires sera de faire de l’avant-garde, du concept, des performances, etc. Sur la base de ce clivage idéologique, l’État va se doter d’un corps puissant de fonctionnaires appelés de façon non dissimulée inspecteurs de la création, commissaires d’exposition. C’est donc en 1983 que « Jack Lang a nationalisé l’avant-garde et en a fait un service public de la République », que du ministère de la culture, on est passé à une administration de la création. La peinture, déjà boudée par certains milieux financiers en quête de produits à forte volatilité, va se voir également méprisée par la commande publique. Aux peintres, il ne restera désormais que les grottes pour exister, et l’écriture pour résister. On peut s’amuser à remarquer que depuis l’effondrement de l’URSS, la France est le dernier pays à disposer d’un tel corps de fonctionnaires décrétés experts dont le rôle est de diriger la création. France dernier pays totalitaire ? Ou premier en montrant l’exemple à suivre avec cette « vielle arrière-garde d’État, professionnellement transgressive et corporatiste. »

Domination ultra violente : iconoclasme d’État


« Les années noires de la peinture » révèle également la violence avec laquelle on a organisé la disparition de la peinture et celle dont on use pour l’empêcher de sortir des cavernes trentenaires dans lesquelles on l’a contrainte de se réfugier. Premièrement, les trois auteurs démontrent qu’il n’y a pas eu d’extinction naturelle de la peinture, il n’y a même pas eu d’extinction tout court, il y a eu une négation de l’existence de la peinture (cf. L’Art caché d’). Et concernant les œuvres conceptuelles, réceptacles de l’argent public tout comme celui issu de la finance internationale aimant le blanchiment rapide, l’État se met lui-même hors la loi en refusant de rendre des comptes sur le prix de telle ou telle œuvre achetée, de telle ou telle performance sponsorisée. Ce serait porter atteinte à la liberté du fonctionnaire de la création que de leur demander le prix de ce poteau télégraphique couché, exposé un temps pour questionner le badaud dans un musée, et stocké pour les siècles des siècles dans de grands hangars. Hangars symboles de l’inaliénabilité de l’œuvre achetée par l’État, symbole de sa capacité à frapper à tout moment en envoyant à tous les musées des Beaux-arts de France lesdits poteaux, cageots, étrons de toutes sortes. Car effectivement, les auteurs soulignent que les subventions des musées, où la peinture d’un autre temps est encore reine, ont été soumises à l’accueil par ces musées d’œuvres sorties des hangars. Ce fut bien évidemment le cas du Louvre et d’Orsay, premiers de la classe dans la volonté de conférer à l’Art contemporain la gloire des illustres peintres en mettant de fait les deux à un niveau d’égalité. Aude de Kerros appelle cette pratique la vampirisation de l’art par l’art contemporain.

Le dernier acte de violence exercé par ce corps de fonctionnaires aux commandes de l’iconoclasme public fut d’assimiler la peinture à l’artisanat et de conduire les beaux-arts à ne plus apprendre avec autant de zèle les techniques de peinture. Mais rassurons-nous, les résistants sont là, osent avoir le culot d’exister, d’écrire et même de proposer des cours « hors contrats » de beaux-arts. C’est par les portraits de ces résistants que le livre d’enquête conclut. Et c’est bien en rendant lisible, par une enquête minutieuse, la mise à mort administrative de la peinture (au profit d’un art financier exclusivement fabriquant de concepts moralistes dans la subversion) que l’on peut encourager toutes les formes de résistances et saturer toutes nos marges d’existence.


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