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Comme le héros d'Au fond de la rade, vivez dans un sous-marin, en Bretagne, afin de n’être plus à l’étroit dans notre immensité…


Entretien avec Raphaël Lam, peintre tisseur

Entretien avec Raphaël Lam, peintre tisseur

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Propos recueillis par Maximilien Friche

Mauvaise Nouvelle : Vos œuvres partent toujours d’un objet qui leur pré-existe : cartes postales, livres anciens, affiches… Vous ne créez jamais ex nihilo. En détournant, vous faites renaître, vous révélez une forme d’immuable en jetant une part de mystère sur l’ordinaire. Est-ce votre façon de témoigner qu’un artiste doit d’abord hériter avant de transmettre ? Est-ce pour vous replacer dans une chaîne infinie d’artistes, d’hommes ? Est-ce pour conjurer la mort programmée des œuvres de l’homme, leur disparition ?

Raphaël Lam : Bonjour Maximilien, je vous remercie pour votre attention envers mon travail artistique. Je vais tenter de vous répondre point par point.

Des œuvres partant d’objets concrets ou mentaux préexistants !

Les dessins présentés à l’exposition “Le geste de coudre” partent en effet d’objets préexistants. Mais avant de présenter ces trois séries de dessins cousus sur des pages de livres, je travaillais sur des toiles et des planches de bois peintes en blanc. C’est de ce “ex nihilo blanc” que sont nées les “bandes croisées” et ensuite les “formes colorées sur bandes croisées”. Ce sont mes deux premières grandes séries de tableaux géométriques abstraits et les deux premiers mots du langage de mon esthétique. Cependant cet apparent ex nihilo cachait un cheminement inconscient à moi et invisible aux autres que je commence à découvrir. Lors de ma recherche picturale j’ai été inspiré et attiré par les œuvres des artistes géométriques du mouvement Op Art débutant à la fin des années 1950. Bridget Riley (courbes et rayures), Victor Vasarely (formes géométriques pures), François Morellet (quadrillages) m’ont le plus influencé. Depuis un an mes travaux ne partent plus d’un rien apparemment blanc mais de documents imprimés existants (cartes postales, pages de livres, affiches publicitaires) que je considère comme des “oeuvres du passé” préexistantes. Je ne pense pas que l’on crée à partir de rien même sur un document ou support vierge. Un créateur artiste ou non-artiste part de quelque chose préexistant concret ou mental. Finalement, même mes premiers tableaux créés sur fond blanc partaient d’objets préexistants mentaux. Aujourd’hui les imprimés sur lesquels j’interviens me servent de prétexte à créer. Chaque imprimé est un nouveau point de départ me permettant de créer différentes histoires ou messages que je décrypte seulement plus tard.

Détourner, faire renaître et révéler !

C’est un fait, un résultat et non une volonté, sinon c’est inconscient. Je détourne inconsciemment ces objets plats à deux dimensions (documents imprimés). Je fais renaître inconsciemment ces imprimés anciens alors qu’ils étaient destinés à être jetés car trop abîmés pour être vendus (pages manquantes, sans couverture, ayant pris l’eau …). Je leur donne une dernière chance et les mets en lumière. Je révèle le mystère ou le crée autour de ces objets ordinaires. Je révèle leur beauté immuable. Je les sacralise au rang d’œuvre d’art. Il se peut que je fasse tout cela mais je n’en suis pas conscient. C’est plutôt la résultante de mon travail d’artiste “artisan”, la beauté du geste, le soin apporté à réparer et recoudre, suturer. Pour moi l’art est un mystère au sens religieux tout comme la vie sur terre, dont on parle beaucoup mais dont on ne sait finalement rien.

Hériter avant de transmettre !

Après un mois à présenter ma démarche artistique à la galerie Autour de l’Image à Lyon six après-midi sur sept par semaine, je me rends compte que j’ai finalement hérité avant de transmettre par le biais de mon art. J’ai d’abord hérité de mes parents, surtout de ma mère dont j’ai longtemps rejeté les origines chinoises mais que j’accepte aujourd’hui. Je le vois dans l’utilisation de l’encre de Chine et des encres pigmentées colorées. J’ai aussi hérité du métier de couturière de ma mère que j’ai longtemps vu travailler. Je le vois dans l’utilisation de la couture sur mes dessins et à travers mon motif préféré de “bandes croisées” que l’on peut apparenter à des motifs de tissu présents dans le monde entier. J’ai hérité de ma formation et de mon passé d’architecte que j’ai mis de côté en 2013 mais dont la trame géométrique transparaît dans dessins et tableaux. L’architecture est peut-être l’héritage de mon père habile de ses mains. Et à l’instant je prends conscience que mes créations sont le fruit de l’héritage de chacun de mes deux parents où se rejoignent la couture (ma mère) et la construction (mon père) via les dessins géométriques que je transmets. Mon héritage vient aussi des créateurs des documents sur lesquels je travaille, qui sont arrivés entre mes mains pour que je les sauve.

Que transmettre ?

Je ne prévois pas d’avoir de descendance, aussi me suis-je posé la question de ce que j’allais transmettre non pas à ma lignée mais plus largement autour de moi pour ne pas dire à l’humanité. Peu importe comment mon art sera accueilli, il sera ma participation, ma contribution. Je n’ai pas conscience “qu’un artiste doit d’abord hériter avant de transmettre”. J’en prends conscience suite à mon exposition et grâce à votre interview. Et quand je me trouve à nouveau dans mon processus de création, j’oublie toutes ces prises de conscience. En effet après réflexion je comprends que j’ai hérité avant de pouvoir créer ce que je crée aujourd’hui. Je pense que ce processus est universel et valable pour tout et toute personne dans le sens où je ne me place pas au-dessus parce que c’est artistique. Tout créateur artiste ou non-artiste hérite avant de créer. Tout humain hérite avant transmettre, vivre, parler, être, partager … Ici encore pour moi c’est un fait, un résultat et non une volonté, sinon c’est inconscient de ma part. J’en prends parfois conscience tout en en restant inconscient la plupart du temps.

Quelle est ma place ?

En parlant d’héritage et de transmission je touche à la question du sens de la vie, de ma vie, de ma place dans ce monde, que je me suis toujours posée mais encore plus ces dernières années. Moi qui ne me sentais jamais à ma place, à qui l’on donnait une place qui ne me convenait pas, à qui l’on ne donnait pas la place que je souhaitais sans demander. J’ai eu la volonté en partie inconsciente de chercher ce que pourrait être ma place. Je commence à me fabriquer une place sur mesure, entre autres et peut-être avec mon activité artistique. J’ai longtemps cru que dans ce monde il y avait des places définies auxquelles tout le monde pouvait aisément accéder, excepté moi sinon au prix de gros efforts et de me perdre et de corrompre mes valeurs. Je comprends maintenant qu’il y a aussi une autre façon d’avoir une place ici-bas, en étant soi-même et en laissant émerger ses dons et en les travaillant pour les faire s’épanouir. Je crois que c’est là où j’en suis au milieu de ma vie. C’est comme une seconde vie où je me sens à ma place d’homme. Mais je dirais plutôt d’humain car je perçois un jugement de valeur dans les mots homme et femme. Je me sens encore à part, privilégié. C’est ma richesse de faire ce choix. Et je considère n’être qu’à la naissance de mon parcours artistique, en transition entre deux mondes.

Ma place dans une chaîne infinie d’artistes, d’hommes !

Par mes choix artistiques je désire complètement me “replacer dans une chaîne infinie d’artistes”. La recherche d’une esthétique identifiable pour exister parmi les hommes, les humains, les artistes, fait grandement partie de ce qui me motive dans mon art. Sans cela mes dessins et tableaux ne vaudraient plus rien à mes yeux. Et la connaissance de ce qui a déjà été fait en art est en cela importante pour moi. Mon esthétique peut faire penser à celle d’autres artistes et s’inscrire dans des mouvements artistiques existants. Mais je serais tellement déçu de découvrir que d’autres artistes font pareil ! J’espère être reconnu parmi une lignée d’artistes, tout en étant différent et en restant moi-même. Je suis toujours à l’affût de ce qui se rapprocherait de mon langage dans l’art pour continuellement vérifier que je suis encore moi-même et différent. Je place la barre haut mais c’est ma raison d’être.

Conjurer la mort programmée des œuvres de l’homme !

J’ai eu une prise de conscience profonde lors de cette exposition. J’ai compris en allant au bout de mon raisonnement et au fond de mon inconscient que je cherchais à conjurer ma propre mort. Je dirais même que tout ce que j’ai fait dans ma vie va dans ce sens. J’ai été guidé par la peur en général qui est la peur fondamentale de toute mort (sociale, professionnelle, familiale … psychique et physique). C’est beaucoup moins le cas désormais. J’espère que ma production artistique vivra au-delà de ma mort, peu importe où car cela est à la fois ma descendance et ce que je transmets. Même si je sais aussi que des œuvres ont une histoire et éventuellement une fin après leur création. Je ne cherche pas à conjurer la mort de mon art. Mais je voudrais que mon art puisse accomplir la mission que je lui confie, celle de conjurer ma mort. A la fin de ma vie je pourrai partir tranquillement si je sais avoir eu une vie d’artiste prolifique avec des enfants (mes dessins et mes tableaux) un peu partout. Je n’ose pas parler d’ambition. Je peux sembler prétentieux ou orgueilleux mais ce que je dis est ce que je ressens profondément. Au contraire je veux rester réaliste et ne pas abandonner mon rêve au détriment de la sécurité et du confort. Sans cela je serai passé à côté d’une des parties les plus essentielles de ma vie.

L’art comme un message !

Je perçois chaque dessin et tableau comme un message à moi-même et aux autres personnes. Même mes tableaux avant de “trouver mon style” avaient cette capacité. Mais je pense que cela est universel et valable pour chaque artiste et chaque œuvre. Chacune des créations parle très particulièrement à une sinon à plusieurs personnes mais pas à toutes. Et peut délivrer dans l’esprit de la personne un message, une image, une pensée, une association d’idées, la faire se reconnecter à un souvenir. Par le biais de mon vocabulaire artistique qui paraît comme un message codé géométrique. Plusieurs de mes dessins m’ont délivré un message lors de l’exposition directement ou grâce à la relecture d’autres personnes.


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