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Fanny de Rauglaudre ou le risque de se perdre

Fanny de Rauglaudre ou le risque de se perdre

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Propos recueillis par Maximilien Friche

Fanny de Rauglaudre est une artiste qui explore beaucoup de domaines de la création : photographie, dessin, peinture, vidéo, écriture… découvrons son univers et plongeons en poésie

MN : Fanny, tout semble discret dans ce que tu fais. Tu sembles comme t’excuser de faire de l’art. Que ce soit dans tes peintures, tes vidéos, tes photos et mêmes tes poèmes, tu sembles cultiver la « présence discrète des anges… » Est-ce pour nous inviter à nous dépouiller de notre attitude toujours trop suffisante de gloseur de l’art ? Est-ce pour nous inciter à nous retenir ? Est-ce pour suspendre les bavardages ?

F2R : Étonnante question ! Ce qui est sûr c'est que je n'ai pas l'intention d'être discrète, je n'ai d'ailleurs aucune intention. Je suis consciente que le sens de la vue est totalement saturé dans nos sociétés et, peut-être qu'inconsciemment je ne veux pas rajouter une couche de bavardage. Comme il y a cette nécessité, ce désir et ce plaisir et cette vie à créer, j'y vais peut-être discrètement, mais je ne m'en suis pas rendu compte. Il y a aussi peut-être le fait de s'imposer comme artiste qui me taraude toujours, avec cette question de la légitimité et d’apparaître artiste comme la seule posture envisagée. Dans mon rapport aux autres en tous cas, je cherche toujours le partage et je tente d'esquiver tout bavardage, car j'ai du mal avec le ressasser de certains.

Quand l'écriture vient et qu'un texte me parait oral, je peux apparaître, moi et le texte. Pour la peinture, c’est différent, elle est autonome, je suis plutôt à côté, pas loin mais pas scotchée. C'est tout l'intérêt de finaliser les choses en expositions ou livres ou que sais-je… On peut ne plus être là et ça existe quand même. Beaucoup de travaux ont été brûlés par manque de place ou trop plein de moisissures… mais peut-être était-ce mon brouhaha à moi que je ne voulais pas imposer au monde… Très possible. Le côté trier, organiser, donner à voir est un sacré boulot également que je ne cesse d'apprendre…

MN : On pourrait penser que tu ne veux pas « déranger le monde » et en fait, en allant à contre-courant, tu finis par le questionner… J'ai vu tes « petites » peintures à la galerie. La taille fut ma première surprise. Puis je fus content d'être seul pour pouvoir m'approcher de chaque tableau, un peu comme un géant maladroit, un amateur d'art illégitime… Il y a une vraie délicatesse dans ta façon d'ordonner les choses, les formes, les couleurs…

F2R : Ah… le format des peintures, c'est l'effet de « vivre à Paris. » A Bordeaux, j'ai pu faire de très grands formats à une époque où on nous avait prêté une grande église désaffectée (500 m² pour 4 personnes) en pleine ville. Merci pour ton ressenti. Bien intéressant d'avoir pensé à cette « discrétion à contre-courant » et même si cette exposition s'appelait « offensive de la douceur », c'était discret, tu as raison, intime… Le souhait de créer cette intimité avec les œuvres est venu en installant et aussi en discutant avec Ramuntcho Matta qui est le « tenancier artiste » qui m'a reçue avec beaucoup de bienveillance, d'encouragements, je dirai même, d'amour. Il m'a reçue début mars pour voir cette série, et un mois après j'exposais à sometimestudio dans le Marais. Cette série s'est faite sur trois mois, dès début janvier, où le souhait de sortir de la figuration m’est revenue. Ce n'est pas toujours totalement abstrait d’ailleurs, j'ai surtout focalisé sur la couleur, je me suis autorisée à sortir des primaires. J’ai également travaillé la profondeur en grattant, en ôtant, en rajoutant etc. Comme pour chaque nouvelle série, j’ai changé d’habitudes. Et compte tenu du format, la concentration était énorme pour chaque peinture. Un vrai tête-à-tête…

Pour ce qui est de « déranger le monde » … Cela aussi pourrait être un de mes traits psychologiques. Je suis beaucoup dans le recevoir, qui plus est à Paris avec l'offre géante en expositions… Pourtant, j'ai parfois la facilité d'apparaître et j’en ressens même le besoin. J'ai dit d'ailleurs un texte le soir du vernissage… "Shoot aéré" sur mon lien avec la grâce et la folie, sujets de prédilection.

Il y a une vraie souffrance à vivre dans notre monde à cause des bavardages constants justement, les pubs, la musique diffusée quasiment partout, et les écrans, les affiches qui saturent notre vision … C'est peut-être cela auquel je ne veux pas participer et contre lequel je ne peux pas lutter. En effet, je suis à contre-courant de ce divertissement et du remplissage… Je cherche dans mon quotidien, comme dans mon travail artistique, le vrai partage, et la justesse que tu appelles « délicatesse », cet état d’être prêt à recevoir et à donner dans une certaine forme de discernement imaginaire ou comique… quelque chose venant des entrailles, un certain appétit, une subjectivité.

Peindre c'est aussi prendre le risque de se perdre

MN : Il y a une façon de porter ta croix dans tout ce que tu fais, poésie, peinture, photo, vidéo… d'assumer la tragédie sans rien demander d'autre que la possibilité d'en faire de l'art. Sans se plaindre, juste vivre jusqu'au bout, malgré tout… Je ne sais pourquoi je ressens ça. Mais il y a quelque chose de retenu comme je le disais précédemment, mais il y a aussi un non renoncement permanent, un peu comme cette mer que l'on voit dans ta vidéo Ixina.

F2R : La mer dans le clip « Ixina » pourrait symboliser une sorte de chaos avec lequel je joue, flirte, risque pour poursuivre une relation assez magique qui parfois m'emporte psychiquement ou m'exalte… Pour tout dire, j'ai assez peur de l'économie, des parenthèses, je vis les choses très souvent de plein fouet et ça raffine toujours un peu plus mon rapport à l'autre et au monde. Il y a des temps morts également où je dois reprendre forces et repères ici et là. Mentalement ça semble calme mais dans les faits, ma vie bouge pas mal. C'est sûr que ça a un côté sportif et tragique auquel j'ajoute un peu trop souvent du drame comme pour me sentir exister… Je suis la plupart du temps en rapport avec ce chaos qui donne naissance à des formes au fur et à mesure de l'avancée. Peindre c'est aussi prendre le risque de se perdre. C'est le fatum, avec tout ce que cela comporte comme risque personnel pour son corps et son esprit. C'est une exploration qui me passionne. Donc ce n'est pas aussi lourd qu'une croix. Je le vois comme des voyages immobiles au large de la société et qui permettent de voir le monde autrement quand je « reviens ». Finalement l'émerveillement demeure, l'étonnement également.

L'autre facette de ce lien au chaos serait la contemplation quasi amoureuse des centaines de visages différents que je peux croiser à Paris, ou la contemplation des arbres, des espaces naturels de ma Dordogne natale. Chaque jour suffit sa peine, chaque jour une nouvelle page blanche. La nuit passe, tout devient encore possible dès le lever. De même, le plus quotidien des gestes peut se transformer en objet artistique et c'est plus en surface, plus joyeux. J'ai beaucoup essayé de m'accrocher au quotidien qui a plus d'humour que l'ivresse des profondeurs. Mon lien à cela date de 2004 et je me sens fidèle et émerveillée véritablement par cet état dans lequel je m'évertue cependant de ne plus plonger entièrement et auquel je ne pourrai jamais complètement renoncer. J'ignore pourquoi. C'est comme si quelque chose en moi avait été ouvert et que je me devais d'aller voir le plus souvent possible, je me dois d'en être fidèle et à la hauteur comme un explorateur ou un témoin. Je crois d'ailleurs que plus j'explore, plus les frontières reculent. A voir s'il y a des bornes… je n'en ai pas l'impression.

Parler de ce sentiment, de cette alliance est ardue puisque c'est de l'ordre de l'ineffable d'où peut-être cette impression de retenue dont tu parles. Je m'interroge beaucoup sur l'anecdote, l'histoire personnelle, le subjectif. J'explore ma subjectivité tout en ne voulant absolument pas être dans le personnel. Ce n’est pas évident de ne pas injecter une part d'histoire à soi. Je me retiens de le faire tout en étant extrêmement proche du narratif, voire de l'autobiographie passant plus en revue les états et les sentiments, leurs nécessités et leurs éventuelles importances poétiques ou existentielles.


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