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La dernière lettre de Nicolas de Staël

La dernière lettre de Nicolas de Staël

Par  

La peinture … et les mots de Nicolas de Staël dansent au-dessus de ma tête.

Insomnie.

 

Je n’entends pas grand-chose à la peinture du XXe siècle. Mais je comprends Staël, j’entends sa poésie déchirante, elle me parle, en une écriture de couleurs, en un foisonnement d’univers.

Sa peinture me bouleverse dans cette quête, continue, frénétique, instable, du surgissement d’un monde sur le mur de chaque tableau blanc. Il semble avoir offert chaque minute de sa vie aux alliances et aux déséquilibres de matières, de couleurs, de formes et de lumières, aux tensions abstraites ou figuratives. Staël est ce funambule merveilleux de la peinture au-dessus de nos yeux, désequilibriste inconscient des distances qui le séparent de la terre. Peut-être ne veut-il pas y arriver, au fond, au bout de la corde. Alors, dansant debout sur la corde raide, il cherche le pas encore vierge, l’éblouissante figure révélée au monde qui le fera avancer, le plus longtemps possible, dans l’espace totalement incarné de son art, en apesanteur.

Regarder Staël danser vers la mort.

Et le lire aussi.

Dans sa correspondance* Staël écrit chaque lettre comme il peint, en se consumant, en brûlant de poésie pour les femmes de sa vie, pour ses amis, pour ses parents adoptifs…. Il est ce même funambule héroïque de la couleur et de la matière des mots lorsqu’il écrit l’amour, un paysage, la peinture, sa passion déchirante de la peinture, tentant de traduire inlassablement le langage de ses yeux sur une page blanche.

Lire Staël et découvrir le peintre des mots, l’immense écrivain de la matière et de la couleur jusqu’au bout de sa vie, jusqu’à l’envol et au dernier cri silencieux, jusqu’à la dernière lettre, qui n’existera pas.

Puis refermer le livre de sa vie, et imaginer que sa dernière lettre est un tableau. Qu’elle est-ce bouleversant envol des mouettes peint à Antibes dans les dernières heures de sa vie en mars 1955.  Sept mouettes blanches, et une mouette sombre au premier plan. Elles semblent le guider, et nous indiquer le chemin du ciel au bleu profond, expressif au-delà de l’horizon des mots, là où résident les anges, et la raison d’être enfin révélée des couleurs.

 

A Madame Fricero. 1936

Bien chère Maman,

(…)

Et je suis triste quand je peins et sais d’avance ne pas être compris.

Le gosse est encore venu ce matin. J’ai pris, partie par partie, chaque morceau du premier dessin pour étudier pieds, mains, doigts, les petites poches de graisse qui se marquent au genou quand l’os central appuie sur la rotule etc etc.

Dieu que c’est beau les gosses à quatre ans. Mais autant sa mère est pleine de reflets nocturnes, autant il est gai, brun, orangé, clair avec sa mèche comme les Papous. Pour dessiner ses mains il faut les tenir, elles s’ouvrent, se ferment, pour échapper à l’étreinte.

Il a une grosse tête quatre fois dans le corps. J’ignore si je pourrai donner cette impression de corps frêle dans son ample djellaba aux larges manches (…). C’est bien dur et je n’y suis pas je n’y suis pour rien d’ailleurs mais toute l’après-midi j ’ai effacé des dessins, construisant leurs squelettes. Parfois la distance de mon travail à mes rêves me fait rire, Maman, rire de moi avec tristesse. Et c’est certainement par le fait d’étudier qu’on reprend courage. Le fait qu’on peut se donner une raison de la croyance intuitive dans les grands peintres.

 Qu’ont-ils fait, comment, pourquoi, quel était leur résultat après trois ans de contact non constant comme moi ? Il faut savoir se donner une explication, pourquoi on trouve beau ce qui est beau, une explication technique.

C’est indispensable de savoir les lois des couleurs, savoir à fond pourquoi les pommes de Van Gogh à La Haye, de couleur nettement crapuleuse, semblent splendides, pourquoi Delacroix sabrait de raies vertes ses nus décoratifs aux plafonds et que ces nus semblaient sans taches et d’une couleur de chair éclatante. Pourquoi Véronèse, Vélasquez, Frans Hais, possédaient plus de 27 noirs et autant de blancs ? Que Van Gogh s’est suicidé, Delacroix est mort furieux contre lui-même, et Hais se saoulait de désespoir, pourquoi, où en étaient-ils ? Leurs dessins ? Pour une petite toile que Van Gogh a au musée de La Haye on a des notes d’orchestration de lui pendant deux pages. Chaque couleur a sa raison d’être et moi de par les dieux j ’irais balafrer des toiles sans avoir étudié et cela parce que tout le monde accélère, Dieu sait pourquoi. Je veux donner à mon gosse cet air de grand seigneur dans ses amples vêtements, faire sentir ce petit corps mince, ses doigts impératifs et doux comme les docteurs de l’Église.  ( …) Je vais lire Delacroix, puis dormir. Je vous écrirai comment va mon dessin bientôt (…) Dites-moi Maman si vous êtes triste pour quelque raison je vous enverrai un peu de soleil (…) Les couchers de soleil lorsqu’il a plu le jours sont inimaginablement sensibles. Bonsoir Maman, Papa – je vous embrasse.

 

A Madame Fricero. 1937

Bien chère Maman,

Un grand orage s’est abattu la nuit sur Mogador. Mille éclairs ont mis dans les vagues bouillantes des lueurs de métal, d’émeraudes, de rubis….

 

A René Char 1953

Cher René

Merci de ta lettre. L’eau qui noyait ta plaine bout dans les nuages au ras des cyprès. Moi, je suis corps et âme devenu un fantôme qui peint les temples grecs et un nu si adorablement obsédant sans modèle, qu’il se répète et finit par se brouiller de larmes. ( …) Quand je pense à la Sicile, qui en elle-même est un pays de vrais fantômes ou les conquerants seuls ont laissé quelques traces, je me dis que je suis dans un cercle d’étrangeté dont on ne sort jamais. Quel ange, quelle folle de férocité, mais comment peut-on aimer les rêves …

 

A Jeanne Polge. 1954

Mon amour, merci de ta voix, calme, craintive.

Merci de regarder si longuement notre joie sur la mer. Merci de me déchirer mon amour.

Je t’aime à hurler. Je t’aime à mourir. Je t’aime à voir la complexité la plus infernale, limpide de ton amour (…) Je t’aime dans le risque, dans la paix d’un instant, de tout mon sang, de toutes mes larmes, de toute ma folie, de toi, de moi, je t’aime dans chaque poussière qui touche ton cœur. (…).

Les mots calment parfois, la vie est plus pleine sans eux, pardonne-moi je ne puis pas ne pas t’écrire, parce que ma vie est pleine de toi, et tu n’es pas près de moi parce que tu es trop près de moi (…).

 

 

*Nicolas de Staël. Lettres 1926-1955. Le Bruit du Temps
Les Mouettes. 1955. Collection particulière. Exposition du Doyenné.
Brioude (jusqu’au 10 octobre 2021)


Lionel Borla, artiste peintre
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Les détournements de Lionel Borla
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Futures figures
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