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La mémoire longue (entretien avec G. Engelvin) 1

La mémoire longue (entretien avec G. Engelvin) 1

Par  
Propos recueillis par Maximilien Friche

Gérald Engelvin est un peintre français autodidacte né en 1972. Il expose dans de nombreuses galeries en France et à l’étranger. Nous sommes allés à sa rencontre le mois dernier à Saint-Jean-de-Luz, à l’occasion de l’exposition que la galerie Portal lui a consacré.

(c) photo de Francois de la Tour

Maximilien Friche (devant Etude pour les trois grâces III de Gérald Engelvin) : Gérald Engelvin, vous exposez vos peintures en France et à l’étranger depuis bientôt 25 ans, je crois, et je souhaiterais que cet entretien soit l’occasion pour nous de sonder votre art, d’appréhender quelque peu votre expérience, de savoir quelles sont les idées qui trottent dans votre tête, notamment sur la peinture évidemment et, si le miracle est permis, d’aller plus loin dans la compréhension de votre œuvre. Comme vous le savez, l’obsession des écrivains est de mettre à la question l’autre. Tout est prétexte aux mots, même une œuvre d’art achevée. Je vais donc m’employer à vous cuisiner, même si je sens la tâche ardue, je sais et je sens que vous ne parlerez pas facilement de vous. Par pudeur ? Pour ne pas gâcher le mystère ? Pour augmenter le désir ? Je reviendrai tout de même à la charge comme la mer qui ne renonce jamais à arracher quelques morceaux à la falaise. Je me ferai un temps sculpteur pour dévoiler le peintre. Vous verrez, je ne me lasse pas de revenir avec mes questions, elles se démultiplient si facilement… Vous parlerez un peu de vous. Vous verrez. Tout d’abord, comment définiriez-vous votre peinture ? Le peut-on ? Le doit-on ?

Gérald Engelvin : Francis Bacon disait qu’il était impossible de parler de peinture, que l’on était toujours à côté du sujet, jamais au cœur. Je pense que cet homme intelligent et cultivé était dans le vrai.

MF : Il est vrai que l’on dit que les tableaux entendent beaucoup de bêtises…

GE : Absolument! Ayons un peu de pitié pour les pauvres tableaux! (rires).

MF : Je ne peux cependant me contenter de me taire. Incapable de la boucler… Gloser est une source de jouissance intellectuelle sans fin. Et même si je sais qu’une œuvre d’art nous parle d’abord sans recours à la raison, par le simple fait de contempler, de sonder, le commentaire qui suit est souvent jubilatoire. Ne me dites surtout pas que nous serions définitivement condamnés au mutisme de la pure contemplation…

GE : Le discours des artistes sur leur propre œuvre, quand il est sincère et non purement publicitaire, participe parfois d’une certaine confusion. Car il leur faut se placer au dehors, et j’avoue personnellement ne pas être capable de ce dédoublement. J’évoquais Bacon : Michel Leiris parle mieux de son œuvre que Bacon lui-même !

L’essentiel pour moi est vraiment l’existence de l’œuvre, le reste m’importe peu. J’allais dire : tout le reste est littérature, mais l’écrivain que vous êtes pourrait en prendre ombrage. J’ajoute que je suis assez peu porté sur le commentaire de mon travail, notre époque est tellement bavarde… Pourquoi donc ajouter du bruit au bruit?

Mais avant d’aller plus loin, je tiens à préciser que l’on exagère beaucoup l’importance de la peinture comme art, et que le champ lexical quasi-religieux dont on use à son propos me répugne.

MF : Il est vrai que le sacré ayant déserté les sociétés occidentales sécularisées, il s’est logiquement déporté vers les arts…

GE : En effet, mais surtout notre civilisation de l’image a fait de la peinture la reine des arts, alors qu’elle est selon moi un art très secondaire, archaïque, préhistorique. C’est l’art des cavernes! Nietzsche écrivait que le plus subtil sfumato de Léonard était fort peu de chose face aux premières mesures de Tristan. En effet, quel morceau de peinture supporterait la comparaison, du point de vue de la puissance d’évocation et de l’ouverture abyssale sur l’imaginaire, avec le fameux « accord de Tristan » sur lequel on a tant et tant écrit ? On pourrait aussi évoquer tel vers de Racine ou la magie des premières phrases de Mort à crédit : « Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste… Bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini. »

Je considère que la musique et la poésie sont dans l’échelle des arts au-dessus de la peinture. D’ailleurs, on a toujours considéré les peintres comme de simples ouvriers jusqu’à une période récente de l’Histoire.Etude pour les trois grâces V

MF : Mais pourquoi alors avoir choisi la peinture ?

GE : Je crois bien que c’est la peinture qui vous choisit ! Pourquoi certains ont-ils reçu le don du dessin, d’autres l’oreille musicale ou, comme vous, le talent d’écriture ? C’est une énigme insondable, et qui n’appartient qu’à Dieu !

MF : Nous reviendrons sur les rapports entre peinture, poésie et musique. Nous y reviendrons sans doute pour y rester à jamais d’ailleurs. Mais prenons notre temps, nous ne sommes pas pressés d’achever la discussion et encore moins de purger des sujets qui se posent en énigmes depuis toujours. Restons encore sur la peinture. Les peintres sont des êtres singuliers et pourtant insaisissables. Quelle est votre singularité, pouvez-vous me parler de votre style ?

GE : Nous vivons une époque industrielle et utilitaire où l’art et l’artisanat, l’objet fait-main, ont déserté le quotidien des gens : les peintres apparaissent donc comme des êtres singuliers, décalés, des sortes de dinosaures étranges et bigarrés, échappés d’on ne sait quelle époque révolue. D’autant plus que le salariat généralisé a tendance à standardiser les individus. Mais tel n’a pas toujours été le cas, que l’on songe à Velasquez ou Lebrun, parfaitement intégrés à la société de leur temps.

Quant au style en général, je crois pouvoir dire qu’il est une idiosyncrasie. Le style c’est l’homme, écrit Buffon. On ne choisit pas son style, il vous vient naturellement, après avoir travaillé de longues années, et presque malgré vous. On est même souvent prisonnier de son style, car il est lié à votre être profond. Il est le reflet de votre âme.

Jeune fille dans un intérieur

Jeune fille dans un intérieur

MF : En regardant vos toiles, on entrevoit donc votre âme… En couleur. Avec cette palette si particulière de gris chauds et froids savamment alternés, de bleus mêlés de rouges, de blancs purs et coupants, ces fausses couleurs cassées, frottées, salies, superposées puis, dans certaines toiles, griffées, décapées laissant transparaitre d’erratiques lambeaux des sous couches innombrables, où le vieillissement semble simulé, anticipé… et puis ces teintes sourdes, ces pâleurs vibrantes, ces vifs ombragés… quel déchainement d’artifices ! Quelle absence de simplicité ! Quel fanatisme de la trouvaille ! Quels tortueux chemins empruntez-vous, parfois, pour exprimer la couleur !

GE : Quel plaisir que d’avoir comme interlocuteur un si fin observateur de mon travail ! Voyez-vous, on ne peint pas un tableau comme on peint une porte. Même si mes toiles paraissent, vues de loin, hyperréalistes, en s’approchant on s’aperçoit effectivement que mes unis sont en réalité de faux-unis et qu’ils fourmillent de micro-nuances de tons et de matière qui les font vibrer et rayonner. Je l’espère en tout cas. Je suis un ennemi radical de la platitude photographique des images qui nous environnent, sur nos téléphones, nos écrans et dans nos rues. Ainsi que de leurs couleurs élémentaires et criardes.

Plus profondément, à observer de près la nature, on remarque que la couleur n’est qu’un accident, une sorte de mirage. Elle procède de la lumière, elle a en réalité très peu d’existence propre. Lorsque la lumière décline, toutes les couleurs disparaissent, et tournent à la grisaille. Elles se fondent et nous confondent. Pas de lumière, pas de couleur. Alors que la forme demeure.

MF : Iriez-vous jusqu’à dire que la couleur n’apporte rien à la forme ?

GE : Je ne dirais pas cela. La couleur véhicule le sentiment. Chaque couleur, comme chaque note de musique, exprime une émotion particulière. On sait par exemple que le do majeur est gai et guerrier, le la mineur, tendre et plaintif, le si mineur, solitaire et mélancolique, le fa majeur, furieux et emporté ! Nous pourrions nous amuser à classer les couleurs !

La couleur est sensuelle et touche le cœur, alors que la forme est davantage l’expression de l’esprit, de l’intelligence. On pourrait dire que la couleur est le sourire de la forme, la splendeur de la forme, elle la rend agréable.

le rêve

Hélas, nous savons que les ravages du temps sur la couleur sont cruels. En parcourant les musées, j’ai très souvent constaté que la forme défiait le temps, alors que les couleurs s’altéraient, noircissaient, voire disparaissaient purement et simplement. Combien d’œuvres étincelantes se sont dégradées du vivant-même de leur auteur !

Au contraire les fresques d’un Piero Della Francesca, maitre de la composition et de la forme, demeurent majestueuses malgré leur coloris dégradé. On pourrait même dire que chez lui, l’effacement de la couleur exalte la pureté de la forme en la rendant plus prégnante encore ! Je pense en particulier au Sigismond Malatesta de Rimini. Bien que fortement endommagée, cette fresque ne cesse de me fasciner… On y distingue notamment, chef d’œuvre dans le chef d’œuvre, un mystérieux couple de lévriers hiératiques, d’une ineffable élégance ! Et puis ces traces de couleurs, ces souvenirs de couleurs… Etrange beauté de l’effacement ! J’ai moi-même essayé de m’inspirer de ces effets de matière poncée, gommée, frottée, dans une série de toiles intitulées « Etudes pour les trois grâces ».

MF : On retrouve un peu cette poésie de l’apparition par l’effacement dans l’œuvre d’un Boris Zaborov aujourd’hui…

GE : Absolument et je tiens Zaborov pour l’un des maitres de notre temps. Son sublime autoportrait aurait toute sa place dans le couloir Vasari du musée des Offices !

Piero della Francesca Sigismondo Pandolfo Malatesta en prière devant Saint Sigismond     Boris Zaborov

Piero della Francesca Sigismondo Pandolfo Malatesta                      Boris Zaborov

                                   en prière devant Saint Sigismond


La mémoire longue (entretien avec G. Engelvin) 3
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La mémoire longue (entretien avec G. Engelvin) 2
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La mémoire longue (entretien avec G. Engelvin) 4
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