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Petit essai sur l’art autoproclamé contemporain et officiel #3

Petit essai sur l’art autoproclamé contemporain et officiel #3

Par  

Le pouvoir et les symboles, Marcel Duchamp

Le pouvoir, à toute époque, ne promeut pas sans intention une forme d'art. L'art d'Etat n'est pas neutre. L'urinoir de Marcel Duchamp est mis en avant à Beaubourg, au centre Pompidou. Il s'agit bien d'une mise en avant. Si on regarde attentivement l'histoire, chaque époque choisit les référents qui l'arrange dans la multitude des talents : Freud plutôt que Yung ; Sartre plutôt que Aron par exemple dans les insouciantes trente glorieuses. On peut dire sur le plan psychosocial que la pensée est congruente à la situation. Il y a une correspondance intime entre les auteurs prisés et l'époque. L’urinoir de Duchamp est donc emblématique de la part réservée à l'humanisme dans la pensée dominante actuelle. Après je « pense donc je suis », il y a : « c'est beau parce que je trouve que c'est beau. » Autrefois, l'art était certes au service des princes et de l'Eglise, mais il procurait aussi une éducation du gout et un bel environnement, on pense notamment aux cathédrales. On n'attrapait pas les mouches avec du vinaigre ! L'officialisation muséale d'un urinoir, dénote d'un art que Orwell n'aurait pas renié pour 1984, il s'agit bien de la promotion du « gout de chiotte », celle-ci est congruente avec l'économie de marché agressive actuelle. On fait le goût du public par la répétition et l’exposition prolongée, c’est bien connu dans le commerce, il s'agit de former non des citoyens, mais des consommateurs.

Aussi avec la « fontaine » de Duchamp en bonne place au musée, le produit manufacturé, le design et, par extension, la publicité, prennent symboliquement toute la place de l'art. Le ready-made qui occupe tout le territoire du hand-made et en effet, tout se passe comme si la marque était devenue le seul vecteur d'identité et d'identification sociale. Cela d’autant plus que dans le même temps, l’art abstrait ou conceptuel, n'est pas à même par nature de fournir ces même codes communs d'identité et d'identification sociale, codes qu’au fonds toute société requiert, quitte à s'y opposer comportementalement pour certains (culture et contre-culture). Prendre conscience de l'art officiel de son temps c'est aussi prendre conscience de soi, c’est introspectif.

L’art est partout et l’art est mort

On met en avant au MUSÉE (c’est à dire ce qu’on retient comme important de son époque pour le futur) d’un côté un urinoir ce qui signifie dans l’imaginaire que symboliquement l’art est partout, ce qui n’est pas faux mais juste secondaire. On met en avant de l’autre côté des toiles noires, ce qui suggère, puisque c’est au musée, que le « grand art » est mort. L’art est partout et l’art est mort, donc par association, compte tenu du contexte (association consciente et/ou inconsciente), reste la publicité qui a pris sa place de fait et « légitimement » puisqu’officiellement. La consommation est esthétisée et sacralisée, le communicant est le nouveau prêtre.

Dans le même temps, tout l’art figuratif depuis 1950, tous les courants, restent dans les réserves des musées contrairement aux autres pays, ou les tableaux ne sont même pas conservés, comme le démontre Aude de Kerros, dans L’imposture de l’art contemporain. Purement sociologiquement, ces choix ne manquent pas de pertinence cependant, en effet force est de reconnaitre que cette période aura été un trou noir pour l’art. Il y a ceux qui pensent qu'un urinoir est beau et que le noir réfléchit la lumière, et d’un autre côté ceux qui continuent de penser qu’un urinoir est fait pour se soulager et que le noir absorbe la lumière.

Marcel Duchamp constatait : « On peut faire avaler n'importe quoi aux gens. » En ce sens, son œuvre est fort utile. Par contre, le questionnement sur la subjectivité de la beauté est une question dont la réponse est évidente. La beauté est pour une part subjective, elle existe dans le cerveau du spectateur. On n'est pas égaux en ce qui concerne le gout, sinon on n'aurait pas besoin de chef cuisinier, de stylistes, de grands couturiers… L’égalité ou l'équité sociale est une nécessité mais, l'égalité de nature des individus est une idée totalitaire : « tous les mêmes » est une idée qui ne profite à personne en dernière analyse. Si quelqu'un a mauvais gout et qu'il trouve beau un étron, cela n'engage que lui, ce n'est pas beau dans l'absolu. La beauté est également pour une part objective. C'est le principe d'harmonie que l'on trouve partout dans la nature : l'harmonie est objective et elle est le propre de la culture, c'est pourquoi nier la part objective du beau c'est nier la culture. L’harmonie d'un ensemble de couleurs, par exemple, des complémentaires, l’harmonie des proportions, un visage est harmonieux ou pas, le fameux nombre pi etc.

L'harmonie ou la recherche de l'harmonie est le propos même de la religion, de la culture, de la science en dernière analyse. Harmonie que l'on peut intituler équilibre, discernement en ce qui concerne le fonctionnement composite du cerveau humain : harmonie statique et dynamique entre acte (décision), émotion, pensée, mémoire et compassion. Tout étant composite, atomes, cellules, organes, cerveau, planètes (les planètes disparaissent mais la gravitation demeure), sociétés, le principe même de la vie est l’harmonie, le lien entre les parties. « La beauté est la manifestation de l'ordre divin » (Rodion modèle) : divin ou naturel selon les croyances.

L’art dit contemporain nous prive de l’harmonie

Il y a une permanence et une unité de la nature humaine et une autonomie du beau. Le beau est une résonance, tout étant composite, le beau est le symptôme de l’harmonie ou de l’équilibre entre les parties. Dans un chef d’œuvre, on trouve un peu d’humour, un peu de profondeur, un peu de souffrance, un peu de légèreté, d'émotions contrastées etc. La liste n’est pas close, on trouve un équilibre, un peu de tout bien orchestré ou rien ne tire la couverture à soi. Le principe de tout ce qui existe c’est le lien entre les parties, quand cela cesse commence la décomposition. Certes, chacun a sa subjectivité et son sens esthétique inné et/ou induit. Se mêlent l’époque, la nécessaire intégration sociale, l’histoire personnelle, il n’en reste pas moins que le noyau dur et objectif, sinon transcendant du beau, c’est la question de l’harmonie. Individuellement, on peut avoir une préférence pour la dissonance, mais statistiquement elle fait l’unanimité, elle satisfait les sens. C’est de cela qu’entend nous priver l’art dit contemporain.

Ceci n'est pas contre Marcel Duchamp. Simplement, en officialisant un événement qui peut être légitime, sincère, pertinent au moment où il se produit, on transforme cet événement en norme et on le dénature. Une question sur la culture qui perdure, reste sans réponse et devient une norme sociale par son entrée au musée, se mue en critique radicale et permanente de la culture, socle intellectuel et alibi d'un nouvel art officiel et donc légitimant une nouvelle pédagogie. Une révolution ne peut être que ponctuelle par nature, contre l'ordre social et culturel du moment et ses excès. Une révolution permanente qui s'est institutionnalisée donc est un nouvel ordre qui succède au précédent.

En effet en 1918, on pouvait se demander l'intérêt d'avoir des valeurs, une forte identité, une culture commune structurante, pour finalement partir la fleur au fusil à la boucherie (6 obus au m2 à Verdun et il fallait monter à l’assaut, quel gâchis !) On ne devrait pas considérer une idée sans se remémorer le contexte qui lui a donné naissance, dans son essence elle reste la question ouverte du rapport entre constitution individuelle, propagande et mouvement de masse.

Sociologiquement et technologiquement le publicitaire a pris la place de l'artiste visuel. Sociologiquement parce que la production est aujourd'hui au cœur de nos sociétés. Technologiquement parce que l'arrivée de la photo a privé l'artiste du monopole de l’image.

D’ailleurs, la publicité draine une bonne part des fonds et des talents disponibles pour l’art. Les ateliers autrefois étaient l'équivalent de PME. A Florence, l'artiste avait le monopole de la communication visuelle, il avait sa place à priori dans la pyramide sociale par sa capacité de figuration, son rôle au service du prince était ce qu'est aujourd'hui au marché la publicité.

Traditionnellement l'artiste exprime et magnifie la mentalité générale. Il la formule et la concentre en symboles. C'est le rôle sociologique de l'artiste que de mettre en mots et images les sentiments dominants du moment et du lieu, c'est seulement avec cette matière que les meilleurs, les maîtres, ont su secondairement exprimer la permanence. Il faut mettre les choses dans leur contexte, du temps où la religion était dominante. La représentation religieuse était l'art officiel et magnifiait le sentiment religieux de chacun. Les images et leur symbolique avaient un sens précis pour tous qui s'est perdu aujourd'hui sauf pour les érudits de l'histoire de l'art. Dans ce sens, l'histoire de l'art est l'histoire de la pensée. Elle perdure dans une sorte de demi vie, dans un éternel présent puisque le propre de l'art est de procurer l'effet du vivant. En ce sens, si on trouve la permanence de notre constitution individuelle et sociale, le présent peut animer le passé, et le passé peut éclairer le présent dans un mouvement circulaire.

Illustration : « Duchamp was Here », Street Art attribué à Banksy


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