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Petit essai sur l’art autoproclamé contemporain et officiel #6

Petit essai sur l’art autoproclamé contemporain et officiel #6

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L’art, c’était mieux avant

L’art figuratif au 19ème siècle avait l'assentiment du public, et le public était très connaisseur, très éduqué. L'artiste et le public avaient un langage de base commun sur le plan symbolique et aussi technique, comme sur la qualité des chairs, etc. Ce qui fait qu'il existait une passerelle a priori entre le public et l'artiste, c'est l’intérêt d'un art traditionnel. Le public préexiste à l’œuvre et peut apprécier la performance, et la nouvelle œuvre accroit la culture préexistante du public. Un peu comme le kyōgen au japon où le public connait les textes par cœur et vient voir les nuances d’interprétation de l'artiste, la variation dans la continuité. C'est aussi comme en cuisine, personnellement je préfère tester un plat populaire que je connais bien, toujours le même, pour trois raisons : parce que je peux juger finement de la performance puisque je connais le sujet ; parce que je participe à l’œuvre, je ne suis pas passif et parce que la version que je découvre accroit ma culture sur le sujet en plus du plaisir procuré.

C'est la définition au sens strict et au sens sociologique d’un art populaire. Les nombreux salons ne désemplissaient pas, on faisait la queue pour voir la nouvelle production des maitres comme aujourd'hui à un concert. Le public venait voir la performance du maitre dans un genre qu'il connaissait intimement et qu'il pratiquait. Le terme performance est aujourd’hui un terme récupéré. L'artiste incarnant à lui seul "l'art contemporain" s'autoproclame "performant", l'avis du public n'est pas requis, pour apprécier l’œuvre, on se contente de demander l'explication au "médiateur" entre le public et l'artiste…

Tout ordre économico social se double d'une esthétique et d'une pseudo rationalité

On se souvient du nombre important d'académies libres présentes à Paris au début du siècle dont il ne reste que la Grande Chaumière. On pense par analogie au fado, au flamenco, au tango, à la corrida, même au foot… tout le monde connait le genre, les paroles, les pas et se ravit des performances des meilleurs. Aujourd’hui puisque la technologie est déterminante, on met en avant l'innovation pour supporter la situation socio-économique (il y a d’ailleurs deux sens au mot supporter : subir et soutenir) quand bien même elle fut destructrice. C'est cohérent et congruent. Il faut admettre que l'innovation permanente et systématique et érigée en valeur, c'est un peu brutal à vivre même si on arrive à suivre le mouvement. Tout ordre économico social, même le pire d'entre eux, se double d'une esthétique et d'une pseudo rationalité. La Shoah est la conscience historique d’après-guerre, mais dans le contexte social, juridique et médiatique de l'époque, on ne parlait pas d'extermination mais d'aryanisation, d'expropriation massive. L'extermination était l'aboutissement de l'aryanisation. L'extermination en tant que telle était menée dans le plus grand secret, c'était un secret d'Etat. C'est l’éternelle esthétique de la purification, on parle de "nettoyage" ethnique, le détournement du sens naturel du beau qui annonce son non moins éternel pillage. La dévalorisation intellectuelle d'une catégorie justifie et esthétise l'indifférence et le gout pour le pouvoir, elle prépare également les esprits à l'exploitation sans limite jusqu'à la forme extrême de l'esclavage. Le corps social ne peut pas admettre ses tares en temps réel, ni en tant que réelles sinon tout s’arrêterait. La situation est toujours esthétisée et défendue intellectuellement, après coup l’historien s’en charge tant bien que mal quand il n’y a plus d’enjeux. L'apothicaire, (…) avait toujours des expressions congruentes à toutes les circonstances imaginables. (Flaubert, Madame Bovary)

Je a tout en lui et n'a besoin de personne

Il y a une correspondance intime entre les auteurs prisés et l'époque. Si c'était de la publicité et qu'on voulait suggérer un comportement et un mode de pensée, ce serait la promotion de l'esthétique sans substance donc du chic facile. « Qu'importe le contenu, pourvu qu'on ait un joli flacon » et le règne du Je. Je décide qui est artiste donc moi aussi j'en suis un. Je décide de ce qui est beau donc je me trouve beau. Par déduction et suggestion Je a tout en lui et n'a besoin de personne, il ne dépend que de lui-même, Je est libre et souverain parce-que c'est le Je, l'existence précède l'essence, il suffit donc que Je veuille… Dans ces conditions, concrètement, le centre commercial est le nouveau terrain d'aventure et l'aventure s'achève par une pulsion d'achat. Marcel Duchamp constatait : « On peut faire avaler n'importe quoi aux gens. » C'est à mon sens l'artiste précurseur du Mass Marketing, il a élevé la consommation au rang d'un art en faisant entrer l'objet manufacturé dans la galerie puis au musée.

On a simplement inversé la pyramide de Maslow : le matériel l'emporte sur le spirituel

L'art conceptuel est en quelque sorte la caution artistique d'une société qui a mis le commerce et la consommation en haut de l'échelle de valeur. Ceux-ci ne sont pourtant pas indispensables… on a simplement inversé la pyramide de Maslow, la base est en haut. Le matériel l'emporte sur le spirituel, ce qui est une tendance naturelle, devient une règle. On n'entend plus parler d'éthique de nos jours, on ne parle que de couts. Un facteur prosaïque qui fait la propagande naturelle osmotique de cet art officiel est simplement l’argent mis en jeu, c'est sexy, c'est attractif en soi, on ne prête qu'aux riches. On peut se dire naïvement devant une toile monochrome de 1 million d'euros : pourquoi pas moi aussi ? C'est un piège, c'est fait pour énerver. Au fonds, s’énerver c'est la seule façon d'exister dans le regard des autres quand on n’a rien à offrir. On pourrait penser que c'est un remake artistique de l'américan-dream, qui est déjà une catastrophe sociologique. Mais là c'est pire car point n'est besoin de talent ou de travail, c'est juste un club fermé pour riches.


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