Découvrez la collection Mauvaise Nouvelle, aux Éditions Nouvelle Marge.

MN prend la marge et revient en septembre


Philippe Nouail nous fait rentrer dans le détail de ses souvenirs

Philippe Nouail nous fait rentrer dans le détail de ses souvenirs

Par  
Propos recueillis par Maximilien Friche

Mauvaise nouvelle : Ce qui m’a tout de suite sauté aux yeux, et de fait attiré dans votre peinture, c’est cette sorte de fascination pour ce qui fait dessin dans nos environnements : les arêtes de bâtiments, les structures métalliques, les angles, les formes (presque) géométriques… C’est comme si vous cherchiez le cubisme dans l’œuvre humaine, et comment ces formes humaines se fondent entre-elles pour former nos décors, comment elles s’incorporent au paysage… Quel regard portez-vous sur ce qui nous entoure ? Est-ce pour vous un décor, une matière première pour faire de l’art, quelque chose à vite figer avant que cela ne change, … ?

Philippe Nouail : Ces formes émergent du recadrage des paysages que je fais, c’est devenu une espèce de tic, du fait de mon intérêt pour l’architecture. Je suis très attentif à l’architecture qui m’entoure et je fixe les éléments par réflexe. Mes études en architecture et en art décoratif ont formé un regard très particulier, précis. Et du métier de décorateur, je suis passé à un métier de peintre. Je peins de façon instinctive, je suis ainsi presque un autodidacte. C’est petit à petit que la peinture a pris le dessus sur les autres disciplines. Je me suis défait petit à petit du projet d’architecture et de de décoration, car la peinture exige que l’on y consacre tout son temps.

J’ai beaucoup travaillé sur les zones industrielles, les usines et cette fange d’habitations à proximité qui se trouvent presque dans un no man’s land, qui ne fait pas vraiment partie de la ville, et qui est proche de ces industries. Il y a là un climat très particulier que l’on retrouve au Havre, à Dunkerque, en Hollande… Je me suis beaucoup promené en bordure. Je m’y suis arrêté, j’y ai pris des photos, j’ai fait des croquis sur place… et c’est en atelier que je travaille ensuite.

Les industries d’une époque se retrouvent, se ressemblent. Dunkerque est une zone industrielle qui n’est quasiment plus active aujourd'hui. Ce sont des lieux qui étaient prévus pour le travail, l’habitat et ce n’est plus le cas, et cela invite le regard à rechercher les traces d’activités par un regard pointu. Il y a en effet une mémoire des lieux. Et je ressens une urgence vis-à-vis de ces futures ruines. Il y a des points comme ça qui m’attirent naturellement, spontanément. Par exemple, ces grues de 20 à 30 m de haut qui se détachent de l’horizon.

 

MN : Votre peinture semble construite, articulée. Il y a ces lignes faites d’acier et qui sont comme l’élément dessiné, et les masses de couleur. De fait, votre peinture a une trame, comme un texte en a une, comme les pièges également… Diriez-vous de votre peinture qu’elle est davantage invitation à la contemplation ou à la narration ?

PN : C’est peut-être les deux qui se réunissent à ce moment-là du fait du cadrage très serré. Le point de vue m’inspire une lumière, une matière apportée par les paysages industriels ou naturels. Mais je ressens que ce que je fais est avant tout de l’ordre de la contemplation et de la marche. Je reviens de mes promenades avec des croquis et des couleurs formant une sorte de nuancier. Les photos ne sont qu’un prétexte à un recadrage et à un re-travail de la perspective a posteriori. En fait, il y a une réalité qui s’impose à moi et que je retraduis mentalement, comme un souvenir. Mes peintures constituent finalement un souvenir d’une pérégrination. Et ce que je garde dans ma mémoire me délivre complètement du paysage lui-même, et je peux ainsi travailler une mer bleu ou rouge selon mon envie et en ce sens, alimenter le propos et l’effet visuel.

MN : Dans votre série « Ruines », vous nous livrez des détails, des gros plans de béton érodés. Grâce à cette focalisation sur les détails, nous sommes confrontés à un phénomène d’abstraction du réel. La ruine est-elle le moment où l’on bascule dans l’abstraction et est-ce à ce moment où l’on peut saisir l’art ? A contrario, dans la série « urbaines », vous vous situez très loin, et là aussi, nous sommes au bord de l’abstraction, à la frontière, quand les formes deviennent floues, quand les lignes sont réduites à un point, et que tout se lie à une même masse, cherchez-vous toujours cette ligne de crête, ce moment où l’on passe de la chose à la couleur, du réel à l’art ?

PN : Dans la série « ruines », les cadres sont extrêmement serrés, on plonge véritablement dans l’architecture même. Et je traite la matière du temps qui s’attache à l’architecture que ce soit par les mousses, la rouille, les coulures L’attention que l’on peut avoir sur un reflet va donner une physionomie différente au paysage du fait de l’ondulation, du frisement. C’est le moment où le réel devient abstrait. J’ai également fait toute une série de paysages naturels, un peu à la Monet avec ses nymphéas, en travaillant une ligne d’horizon très haute et très peu présente… On bascule ainsi dans l’abstraction. Dans la poésie. La peinture est une discipline plus intellectuelle que le dessin, car moins instinctive. Il y a une réelle prise de risque dans la peinture avec une composition qui se fait petit à petit, qui n’est plus dans le geste mais davantage dans la réflexion chromatique, et dans la lumière car la couleur, c’est la lumière.

MN : Les matières que vous avez décidées de traduire en peinture sont, en réalité, assez hostiles, au touché comme à la vue. Et votre peinture semble chercher à pénétrer le mystère de cette matière : vous captez les reflets de la lumière, le jeu de l’humidité, l’érosion qui a fait son œuvre avant la vôtre… Est-ce un conflit que vous menez avec ces aciers, ce béton, au terme duquel l’art est victorieux ?

PN : Ce n’est pas un rapport de conflit mais encore une fois davantage de l’ordre du marcheur qui observe et se laisse émouvoir par un moment. Il s’agit d’aller et venir comme un photographe : être là au bon moment pour pouvoir faire la bonne photo. La re-transposition par la matière picturale me permet de ressaisir l’émotion que j’ai eue au dit moment. Je fais en atelier de l’art sur l’art, c’est comme si je remettais en exergue le moindre souvenir de l’émotion que j’ai pu avoir à ce moment donné là. Après mes vacances dans le Morvan où j’avais passé trois semaines à prendre des photos et faire des croquis, finalement en retour à l’atelier, je n’avais même plus besoin de tout ça pour peindre, c’était dans ma tête et au bout de mes doigts. Le paysage s’était inscrit en moi et je pouvais le retranscrire de façon instinctive et naturelle. La base de mon inspiration et de mon travail, ce sont donc mes promenades de veilleur.

MN : Pour faire suite avec ma question précédente, on distingue dans vos tableaux une place importante donnée à la rouille, à l’érosion des bétons, aux coulures opérées par les intempéries, à la patine tout simplement, ce qui vous permet ce mélange des couleurs où le reflet des éléments dans l’eau semble à peine plus abstrait que ces éléments eux-mêmes… Cherchez-vous là encore le moment où le dur devient liquide, malléable ? Le rôle du peintre est-il d’être comme le miroir d’eau, c'est-à-dire ce qui reflète et déforme à la fois ?

PN : Ce que vous décrivez est même l’essentiel du travail d’un peintre figuratif comme moi. J’essaye de m’éloigner le plus possible du motif sur lequel je suis en train de travailler. Dans les reflets que j’ai pu faire, c’est l’eau qui est privilégiée, car c’est elle qui ramène toute la lumière. Le paysage architecturé ne devient qu’un prétexte. C’est là que je suis dans l’art et surtout dans ma propre liberté d’expression. Le dessin est comme un carnet de notes, la photo peut faire appui. Mais, les peintures, je ne les dessine pas, je les peins dans un jeu des superpositions. C’est toujours la peinture qui gagne et qui parfois gagne sur moi quand je ne suis pas satisfait, ce qui m’arrive fréquemment. Je reblanchis, je retravaille. Il y a toujours du repentir en peinture. L’art, c’est se mettre en danger par rapport à ce que l’on connait déjà. Ce serait trop facile de faire toujours la même chose. Aller vers des techniques nouvelles que l’on ne maîtrise pas et qui apporte quelque chose de nouveau, pour une nouvelle autonomie, un nouveau rendu de lumière et de matière.

Pour aller plus loin : http://philippenouail.e-monsite.com/


Le regard du peintre Michel Das nous invite à la narration
Le regard du peintre Michel Das nous invite à la narration
De la fonction transcendantoire du tabouret dans l’art du contemporain
De la fonction transcendantoire du tabouret dans l’art du contemporain
Marina Ho, la volonté de voir dans la nuit
Marina Ho, la volonté de voir dans la nuit

Commentaires


Pseudo :
Mail :
Commentaire :