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MN prend la marge et revient en septembre


Présence de Georges Braque

Présence de Georges Braque

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Le Grand Palais accueille jusqu’au 6 janvier prochain 200 œuvres de Georges Braque. Il fallait bien un grand palais pour accueillir ce géant de la peinture, ce prince de l’élégance. Oui, Braque l’élégant, le discret même, un anti- Picasso pourrais-je dire. Frères de combat dans les années héroïques du cubisme, chacun prit alors un chemin personnel, un grand chemin de création qui les fait reposer désormais au panthéon de la création du siècle dernier.


Présence de Georges Braque, indispensable présence de Georges Braque pour comprendre l’immuable en peinture, ce qui la qualifie, la pérennise, la pose sur les hauteurs. Braque au sommet, pour cet homme qui peint la grève, la Méditerranée que ce soit à Marseille, à la Ciotat ou à Varengeville.

La dernière grande exposition en France de cette Œuvre immense fut dans un jardin d’Eden, la Fondation Maeght en 1994 pour célébrer les trente ans de ce lieu vivant de l’art moderne, pour célébrer l’amitié entre la famille de marchands et l’élégant. Ses poissons-mosaïque nagent d’ailleurs toujours dans l’un des bassins, à l’ombre des pins parasols, dans ce temple de la modernité.

Braque nait en 1882, à Argenteuil, un an après l’ami Pablo. Son père est peintre en bâtiment. Une jeunesse havraise et des études à l’école des Beaux-arts avant d’entrer à l’académie Humbert. Ses premières œuvres suivent les pas de l’impressionnisme, mais Braque, comme tout grand, sait vite se détourner d’un chemin devenu académique, sclérosé.

Au salon d’automne de 1905, c’est un choc lorsque le jeune peintre découvre les œuvres d’Henri Matisse et d’André Derain. Les deux fauves lui sautent à la gorge et aux yeux. Ils l’éblouissent littéralement. Ainsi, en compagnie d’Othon Friesz, Braque part sur les traces de ces cracheurs de couleurs en bord de Méditerranée, à L’Estaque et à La Ciotat entre autre.

Présence de Braque, présence de Cézanne, découvert quant à lui au salon d’automne de 1907. Comme pour beaucoup de jeunes peintres de ce début de XXème siècle, le Maître d’Aix, un autre solitaire, pose les jalons de cette nouvelle peinture, de ce retour à la vérité de la peinture : un plan, une construction de la toile autour de volumes simples et des couleurs posées en touches puissantes, cimentant l’espace propre du tableau. Cette vérité de la peinture a donc refait surface et les plus clairvoyants des peintres entendirent le message et décidèrent, lucidement, de poursuivre ce chemin de vérité à leur tour. Braque rapporte donc du sud des toiles puissantes et délicates à la fois comme la magnifique « petite baie de la Ciotat » peint en 1907.

La couleur est ainsi la première structure des peintures du jeune Georges. Cette année 1907 est cruciale dans l’œuvre de Braque : Choc cézannien, rencontre de Picasso. Autre choc : celui de la vision des « Demoiselles d’Avignon » du peintre espagnol. Ici il n’est plus en présence de cracheurs de couleurs, mais d’un cracheur de feu ayant bu du pétrole.

Ce feu brule d’une certaine manière toute la peinture classique, trop académique trop « réaliste ». De cet incendie, de cette table rase naît le cubisme. Pablo et Georges vont mener de concert, rivalisant de génie, la bataille de l’espace, bataille cruciale et essentielle en peinture. Pablo le taureau et Georges le toréro, la puissance et l’élégance…

Kahnweiler, le jeune et grand marchand, portera haut dans sa galerie ces œuvres décisives pour toute la peinture du XXème siècle. En 1911, Braque sent un cubisme qui le mène doucement mais surement sur les chemins de l’abstraction. Braque le classique, introduit alors papiers peints, journaux dans ses toiles pour ramener du réel.

Lumière du cubisme, noirceur de l’Histoire : la Première guerre Mondiale éclate, Braque est mobilisé, blessé par un éclat d’obus et trépané après avoir été laissé pour mort. Coma, retour à la vie, renaissance, oui, renaissance. Présence, à nouveau, de Georges Braque. Il n’a désormais besoin de que deux choses : le silence et la musique. L’élégant solitaire, dans sa belle maison-atelier construite à Paris par le grand architecte Auguste Perret, repart patiemment à la conquête de l’espace de la peinture, son but central dans tout son chemin de peinture. Braque vie désormais dans la révélation : il n’y a plus de questions, il n’y a pas de réponses. Il vit sereinement dans cette révélation de la vie qui le comble, dans la pure poésie.

Buffet
Dans les années 20 et les années 30, ses natures mortes, ses ateliers, ses références à l’Antiquité Grecque et à la mythologie, naissent dans des harmonies de gris, verts, jaunes, blancs et noir. Braque crée ses couleurs, broie les pigments, y ajoute du sable, de la terre, lui le fils de peintre en bâtiment. Il donne à la matière autant de sensibilité qu’à ses compositions. Il construit, il bâtit en silence de somptueuses et magistrales toiles. En 1929, il se fait construire une maison et un atelier sur les plans de l’architecte Paul Nelson, à Varengeville, lieu où désormais il passera la moitié de l’année en compagnie de sa femme. La mer gris-bleue, les falaises de craie blanches, le limon d’où l’Homme vient, font naître de nombreuses peintures et sculptures, entre deux longues marches solitaires, entre terre et mer.

Les années 40 et 50 voient la continuité de cette quête d’un espace de vérité, d’un espace singulier nourrit de toutes les expériences passées, fauves et cubistes. « La patience » et « Atelier VI » de 1951 en sont deux exemples dans l’élégance de la composition et la palette de couleurs sombres rythmées par un trait blanc, légèrement tremblant.

Atelier VI
En 1945, c’est repartit comme en 14. Braque atteint d’un ulcère à l’estomac qui manque de le tuer, doit s’arrêter de peindre plusieurs mois. Puis, avec sa carrure de boxeur, il renait à nouveau. Peignant plusieurs toiles à la fois, durant plusieurs mois voire plusieurs années pour certaines, il achève ses ateliers, toiles d’une émouvante maturité et éternité.
Apparait alors le thème de l’oiseau. D’un dessin stylisé, souvent d’un aplat de couleur, ses oiseaux sont comme des frères de race à ceux d’Henri Matisse dans ses gouaches découpées niçoises : vérité de la peinture retrouvée. L’espace-plan de la toile permet tous les envols, toutes les libertés de mouvement. « À tire d’aile » peint entre 1956 et 1961, atteint les sommets. Sur un fond gris-azur à l’empattement tout aérien, les oiseaux noirs illuminent la toile, s’envolent. Ses oiseaux rejoindront même les plafonds du Louvre. Braque l’élégant, le solitaire, devient ainsi le premier peintre vivant à entrer dans le temple des temples.

L'oiseau de Braque
La lumière de Braque est ainsi celle d’un ciel gris, lumière rêvée de Cézanne. Elle s’éteint en 1963. Georges Braque n’aura pas fait grand bruit, peut-être juste le son d’un battement d’ailes. En silence il peint et vécu. Son Œuvre, dans sa quête de l’espace de vérité, nourrit aujourd’hui encore les peintres qui suivent le chemin éternel et immuable du plan pictural. Braque est donc toujours avec nous. Présence de Georges Braque.


François Xavier de Boissoudy
François Xavier de Boissoudy
Lionel Borla, artiste peintre
Lionel Borla, artiste peintre
1983-2013 années noires de la peinture, enquête
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