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Rencontre avec Sylvie Samy, peintre

Rencontre avec Sylvie Samy, peintre

Par  
Propos recueillis par Maximilien Friche

MN : Sylvie Samy, vous êtes une artiste, vous êtes peintre. Qu’est-ce qu’être artiste aujourd’hui, quelle est sa place dans notre monde ?

Sylvie Samy : L’artiste dérange par définition, il est insaisissable. La société est-elle capable d’accepter la différence d’être ? Un artiste n’est pas normé. Mais aujourd’hui, on se rend compte qu’un artiste doit rester à sa place. Je me suis toujours sentie très marginalisée. La prise de risque pour un artiste est perpétuelle, il s’agit d’avancer, d’accepter des aventures. Créer pour moi, c’est le résultat d’un souffle qui me traverse, c’est oser transcrire quelque chose dont on ne sait pas vraiment d’où ça vient. Certains ont pensé et pensent encore que l’art peut mourir, ou pire qu’il est déjà mort. Ce n’est pas possible. L’art est infini car chaque être est différent, chaque parcours est unique. L’art est aussi infini que l’humanité.

J’ai choisi deux matériaux. Je travaille sur toile avec de l’huile, ce qui renvoie à une pratique noble. Et avec ces matériaux, j’écris des choses que personne n’a inscrit dans l’histoire de la peinture. Alors bien sûr, j’hérite de toute l’histoire de la peinture, de toute l’histoire des civilisations, je suis donc au bout, comme chaque artiste l’est à toutes les époques. L’art n’est pas sans résonnance profonde, et il y a aussi des choses plus légères à cueillir.

 

MN : Sylvie, nous pouvons avoir une lecture de vos peintures en suivant vos différentes saisons. Votre peinture du début est très tramée, tissée, on y retrouve des dédales de ruines de villes, de civilisations, et peu à peu, au fil des ans, on voit cette trame se détendre, s’aérer. Aujourd’hui, votre peinture semble en suspension, avec des morceaux de ces civilisations précédentes emportées en volutes. Ce parallèle entre la trame et les volutes me fait penser à la comparaison entre un texte, une narration, qui est extrêmement tissée, et la poésie, qui aussi bien par le vide, l’ellipse, que par quelques touches, nous place en méditation immédiate.

Sylvie Samy : Et bien écoutez, oui, ce que vous dites entre en résonnance avec mon expérience personnelle. Il y a longtemps j’ai étudié le chinois. Je suis fan des écritures anciennes. Et en apprenant les idéogrammes, la grammaire, je me suis rendu compte que c’était par sa langue que l’on pouvait connaître un peuple et sa civilisation. Il faut connaître son écriture, sa grammaire, la structure de la phrase, le jeu des sonorités. J’ai lu de la poésie chinoise, j’ai beaucoup aimé et cela a fait son chemin. Petit à petit cette respiration a fait que les ruines sont devenues une calligraphie. Tous les signes appris ont ressurgi d’une autre façon, à travers moi, sur la toile. Il y a, de fait, un rapport entre le plein et le vide. Le vide est là et l’esprit se projette et les signes jetés sont là pour raconter quelque chose.

 

 

MN : De la même façon, on considère parfois le texte comme un labyrinthe, dont la trame constitue le piège, et dans ce labyrinthe, la poésie constituerait un raccourci pour accéder plus rapidement au sens. Vos dernières peintures semblent emporter des fragments des premières pour les emmener, telle une arche, au-delà.

Sylvie Samy : Au début, je remplissais la toile de toutes choses variées, de façades d’immeuble, de livres, de bibliothèques, j’ai toujours été fascinée par les bibliothèques. J’avais envie de montrer ce monde qui était en train de s’effacer. C’est la nostalgie qui me mettait en mouvement. La nostalgie de ce qui disparait : cette petite boutique, cet immeuble dans mon quartier, ma rue… C’étaient des morceaux de poésie qui participaient à la vie de quartier et qui soudainement partaient. (Sylvie Sami a son atelier dans le vieux Lyon, sa peinture est inspirée par cette vie de quartier.) Un jour, il y a eu des fouilles également dans le quartier, et mon œil a fouillé aussi. Ma peinture s’est mise à raconter l’histoire de ces villes perdues, de la cité engloutie, ces « archéocités. » Et après, j’ai eu envie de dire comment toutes ces choses, ces morceaux de cité, ces villes oubliées, se sont imprégnées en moi, ce que produit le passage de cette mémoire dans ma personne. Et j’ai retranscrit sur la toile.

 

MN : Vous êtes une sorte de conservateur ou d’arche de Noé sauvant des morceaux de civilisation…

Sylvie Samy : Mes derniers tableaux sont en apesanteur. J’ai l’impression de m’envoler. Même si je raconte des choses plus fortes, je m’envole. Au début j’ai travaillé sur des forces telluriques, aujourd’hui sur l’imaginaire, je raconte un fragment de ville qui s’élève avec moi. Je peux ainsi me balader dans mes toiles, longtemps, comme avec un bon bouquin.

 

 

MN : Et l’homme dans tout ça ? Il n’y a aucun personnage dans vos toiles, et pourtant, comme nous le disons depuis tout à l’heure, des histoires se racontent…

Sylvie Samy : L’homme est partout. Il est dans la trace des constructions, dans les ruines, il loge dans les bulles qui s’élèvent avec le paysage qu’il a dessiné. L’homme est sans cesse matérialisé par son emprunte. Il est dedans, devant et au-delà. J’ai un immense respect pour les artisans qui ont travaillé de leurs mains, tantôt une céramique, tantôt une pierre, … tous ces anonymes qui ont façonné notre civilisation. J’ai toujours été sensible à l’équilibre aussi. L’esthétique nait de l’équilibre, de la juste répartition des éléments.

 

MN : Et la nature ? Sylvie, il est notable que vos premiers tableaux organisent dans des perspectives choisies par l’œil, des cités, des ruines, qui cheminent et nous invitent à nous y promener pour nous raconter. Et désormais, dans vos bulles de savons, nous distinguons des paysages. Nous voulons voir tantôt un champ, tantôt un talus, tantôt une chute d’eau, tantôt une haie d’arbres. Et ces éléments de paysages se mêlent aux éléments de cités et semblent entourés d’eau. Vos dernières peintures semblent aussi bien aériennes qu’aquatiques, l’apesanteur venant des deux. D’où vient l’intrusion de ces éléments naturels dans vos peintures ?

Sylvie Samy : Ecoutez, c’est étrange. Je ne m’explique pas tout. Je vais vous raconter quelque chose de très personnel, qui à mon sens est à l’origine de ce que vous appelez l’intrusion de la nature et de l’eau dans mes peintures. En 2004, j’avais planifié de faire un voyage au Sri Lanka pour Noël. Et au moment de prendre mes billets dans l’agence, je suis devenue un robot, je me suis levée, je suis allée dans une autre agence où j’ai laissé une sorte de hasard choisir une autre destination : les Bahamas. En parallèle, je me suis mise à peindre sans arrêt, comme des vagues, avec ces mouvements circulaires qui montent très haut et dont on ne sait s’ils protègent la cité qu’il y a derrière ou s’ils attendent de s’abattre. A Noël en 2004, comme vous le savez, il y a eu ce terrible tsunami en Asie du sud-est. J’ai compris que j’avais été comme sensible, perméable par ma peinture, à une sorte de prophétie. On pourrait l’appeler comme ça. A partir de ce moment là, le paysage et l’eau et particulièrement ce mouvement de vague se sont imposés à moi et à ma peinture. La couleur bleue, l’eau, la bulle. La raison n’est pas convoquée ici, je dois vivre avec ce mystère. Le temps n’est pas un chronomètre en marche et mes bulles sont là aussi pour le signifier. Le temps qui passe ne m’inquiète pas. C’est un temps qui fait du bien quand on l’utilise bien.

Pour plus d'information : http://www.artiste-samy.fr/

 

 


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