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Comme un grand danseur fatigué

Comme un grand danseur fatigué

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Est-ce possible de chanter jusqu’à l’épuisement ? Au-delà, c’est la transe. Le visage du chanteur est liquide, son corps est à essorer, ses yeux sont battus, ses mâchoires exténuées d’avoir mastiqué le verbe, ses grandes mains blanches de danseur fatigué s’agitent inutilement, l’albatros reste cloué au sol sur les planches. L’oblat se donne sur scène. C’est pour chacun d’entre nous que le sacrifice a lieu. Brel chante. C’est un peu court, jeune homme ! On pouvait dire… Oh ! Dieu ! … bien des choses en somme… L’incarnation est en jeu tout de même ! Tout l’homme est récapitulé dans chaque chanson de Brel. Nous y sommes nous-mêmes. Et pour que cela soit, il faut consumer l’être de celui qui chante. Il ne faut pas être dans l’économie d’énergie. Il faut donner, il donne. Puits sans fond de l’humanité chantante. C’est la fin ? C’est l’énergie du désespoir ? Non, c’est la vie, l’énergie de l’ici et maintenant.

Comme tout funambule, il sait que la frontière entre le sublime et le ridicule ne tient qu’à un fil. Sa glotte vibre, il chante sur la corde raide, surfe sur le roulis des syllabes rocailleuses. S’il perd l’équilibre et vacille, il nous fera croire à une figure imposée, s’il se met en scène en proie au vertige, il fera croire à un accident. Il désarçonne son public en se désarçonnant. N’est pas cheval qui veut !

Tout nu dans la serviette

Brel est un déchirement dans le monde de la chanson, le moment où le rideau de l’Olympia, le temple de la chanson, se déchire pour que paraisse l’homme, la présence réelle. Le chanteur est nu et nous fait croire qu’il se croit encore habillé. Le chanteur s’habille de nos oripeaux sociaux pour nous montrer qu’il n’est que davantage nu. Ce sont les pirouettes de Brel pour qu’on aille se faire rhabiller : la mauvaise foi revendiquée, les illusions dont il se berce volontairement, la rage qui dissimule mal l’anéantissement de toute souveraineté, la niaise morale proférée à laquelle on ne peut pas ne pas adhérer sans révéler les sarcasmes qui nous habitent, la fierté de l’homme humilié, le pathétique de l’homme fier, le déni permanent de celui qui passe aux aveux, la vie encore plus prévisible que la mort. Il est nu et il ne nous reste plus rien pour nous cacher. Rien, plus rien. Il a opéré notre propre striptease sous nos yeux. Il s’est chargé de procéder à notre dénuement. Qui n’a pas risqué le ridicule, ne s’est pas humilié jusqu’à la vérité d’un homme, n’est pas vrai.

Heureusement qu’il est sur scène, heureusement qu’un fossé nous sépare, celui de la fausseté de notre être social. Brel, c’est la définition de celui qui met mal à l’aise en public, qui fait honte à l’humanité infatuée d’être parvenue à se débarrasser de toute métaphysique. Ce n’est pas pour rien qu’on ne peut bien écouter Brel que seul, dans notre intimité, celle où on ne se fait plus l’illusion d’être un autre, celle où on se prend pour le chanteur fanfaronnant ses suppliques. Toute écoute collective est décevante. L’autre dans lequel on avait fondé un espoir en l’invitant à partager une chanson de Brel s’effondre immédiatement. Il n’est pas digne de la chanson, il ne l’a pas comprise. Il ne faut pas la comprendre, il faut l’éprouver. Tout ce que l’on dit est trahison. J’écris n’importe quoi.

L’être en débordements

Brel chante, le robinet est ouvert, la source semble intarissable. Il ne cesse de déverser de l’être sur nous. Il y en a trop, ça déborde. S’il se reprend une seconde, c’est pour davantage nous envahir juste après. Ne gardant rien pour lui, il veut aller plus loin, se retourner comme un gant et continuer de nous abreuver jusqu’à l’overdose. Sa ressource est de devenir la caricature du chanteur, la caricature de l’homme et sa propre caricature. Vous voulez de la chanson, en voilà ! Y’en aura pour toutes les croupes. Chansons comiques… réservées à ceux qui ne savent rire que jaune. L’ironie est mordante bien sûr. L’humour est dedans et non dehors, elle est incorporée au pathétique de l’être. Le moraliste s’est effacé petit à petit derrière l’incarnation. C’était trop facile Grand Jacques. Bruxelles, Vesoul, Les remparts de Varsovie, Le tango funèbre, Knokke-Le-Zoute tango, Titine, les Flamingants, Les Flamandes, … Brel fait celui qui fait le fier à bras avec ses chansons tonitruantes, la fanfare pompier bon œil pourrait presque nous faire croire à un lendemain qui chante. On serait pris à notre propre jeu de se constater encore vivant, mis en mouvement par le générateur d’énergie qu’est le chanteur, marionnettiste de nos oripeaux d’enfants perdus dans le monde sans relief des adultes. Les intellos qui l’ont acheté pour rire jaune se retrouvent au même comptoir que le peuple accoudé au-dessus de leur jaune. Tout le monde a compris que c’était une danse macabre, le coup de grâce du chanteur, dans son agonie il fait de sa moquerie une générosité infinie et nous invite à la danse. Le moribond nous le dit bien : je veux qu’on rit, je veux qu’on danse…

Entre la narration et la confession

Les chansons de Brel sont un va et vient permanent entre le narratif et la confession intime. Dans ce mouvement alternatif, l’âme nue suinte dans l’impudeur féminine la plus totale puis se reprend au travers d’un raclement de gorge digne du plus populaire des chansonniers. Il faut satisfaire le public qui attend. Le monde du spectacle garde les codes des jeux du cirque.

La narration progresse par la succession de tableaux. D’abord, d’abord il y en a un…. Puis les autres qui se succèdent. Toute l’humanité est dépeinte et nous tissons ce qu’il manque. On connait l’histoire, on l’a vécue. Et puis, et puis, il y a les arts du spectacle qui reprennent le dessus dans la manifestation d’un déni magnifique, un déni revendiqué, affiché au grand jour, un déni qui nous nargue. Nous ne sommes viable que par cette illusion, il nous faut créer une fiction dont nous sommes les héros, c’est cet opium qui nous empêche de sombrer et nous permet à nouveau d’insulter l’avenir. Voyez cette vague pathétique du pauvre type amoureux de Madeleine, Mathilde, La Fanette, Frida… La vague s’élance en supplique, puis nous nous retrouvons en son creux minable comme lui, et finissons par singer l’espoir pour se prolonger jusqu’au verre suivant, jusqu’à la fin de la chanson. Voyez cette rage cynique qui envoie valdinguer les niaiseries de Ferrat, de Bécaud, et nous fait camper sur cette réalité fatale que la vie ne fait pas de cadeaux. Enragé contre les bouffeurs d’espoirs, nous serait-il donné comme unique issue d’être sans mémoire, sans passion ? Non. Brel le dit mais n’y croit pas, bien sûr, il est ce prophète de la vanité, mais il veut bien faire l’effort, une dernière fois, de nous bercer d’illusions puisque c’est son métier. Il a beau faire, il a beau dire, ça fait du bien d’écouter Brel. Et nous réclamons qu’il se sacrifie une dernière fois. Brûle une dernière fois pour nous ! Jusqu’à la déchirure. Refais nous le Don Quichotte, pathétique et fier, à notre image, reprends tes vieux combats, tes vielles lunes, vise l’inaccessible étoile, on fera semblant d’y croire, comme toi, notre grand danseur fatigué.


Philippe Jaroussky, « ange terrestre »
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