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MN prend la marge et revient en septembre


FAUVE – exister est encore possible

FAUVE – exister est encore possible

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Le disque de Fauve (Vieux frères – partie 2) commence et cela raconte une histoire. Dès le début, on plonge avec une rapidité extrême dans une narration, le gars parle et on marche à côté de lui, il décrit et il commente, et nous ne savons plus où donner de la tête et nous ne savons surtout pas quoi répondre. Le gars dit beaucoup de choses, c’est presque gênant, il y a quelque chose d’intime là dedans, mais on ne sait pas quoi, ça va trop vite. Ais-je le droit de faire une chronique sur Fauve ? Tout a été dit, tout le monde sait que c’est vraiment bien, et sans doute sont-ils légion à penser que Vieux frère partie 1 est mieux que Vieux frère partie 2 et que surtout, le meilleur album était l’EP de démarrage. Ai-je le droit d’être l’auditrice de la dernière heure ? Ai-je le droit d’écouter ce troisième Opus et de ne pas être blasée, d’être encore et toujours modifiée par ce qu’ils disent, par comment ils le disent ? En tout cas, je me le donne ce droit puisque Fauve nous rend plus forts, comme tout ce qui ne nous tue pas.

 

L’âge des possibles

Quand on met un disque de Fauve, on entre dans une bulle. On devient intouchable. Il y a moi et les autres, et le sentiment d’un coup d’être détenteur d’un secret énorme, d’être le tabernacle d’états d’âme que le reste du monde est incapable de comprendre. Ma bulle, c’est l’habitacle de ma voiture, j’écoute fort cette parole embarquée sur une pop rythmée sympa, j’existe, je lance un défi à … à qui justement ? Merde, mais de quoi ça parle ce truc qui me chamboule en entier ? J’écoute, je suis seule, et je désire quelque chose.

Normal qu’ils aient des voix d’adolescents, normal, puisque l’objectif est de nous ramener à l’âge des possibles, de l’élargir, l’objectif est de rétablir tous les possibles. On est ramené à l’âge où on se posait encore des questions. Au risque du ridicule… Mais le sublime ne peut pas être atteint si on ne risque pas le ridicule. Il faut montrer sa plaie, entrer sur scène, accepter son rôle de cible. Il y a une vraie insolence à autant s’exposer, un défi jeté à ceux qui oseraient prendre tout ça à la légère.

 

Entrer enfin dans le collectif

Ce n’est pas un hasard si Fauve est un collectif. Toute leur expression est issue d’une prise de conscience de ne pas être seul. C’est ainsi qu’une espérance peut s’exprimer depuis la dépression où chacun se trouve. Fauve crée un entraînement, une solidarité de fait. Solidarité dans la mouise, car on a tous morflé, car on va tous crever, mais solidarité dans l’espérance aussi, car de toutes façons, la souffrance, « c’est toujours mieux que la mort, parce c’est moins définitif… ». Du coup, j’ai envie de suivre mes frères, d’oser tenter l’aventure de l’existence. Plus jamais je ne serai seule, j’écoute Fauve, je peux continuer.

Et l’envie de remuer doucement les jambes pour danser arrive. Le rythme suggère toujours une marche en avant, en cadence, en léger swing. Ils parlent ? Ils psalmodient. Leur phrasé n’est pas un rap, mais rappelle davantage Général Alcazar, ou pourquoi pas Nougaro sur un « Paris mai ». Ils rendent caduc une nouvelle fois le rap en le dépassant, en le rétablissant dans sa vocation de dire les choses tout simplement, de faire de sa personne un phrasé, et non simplement de mâcher selon une expression grégaire de vulgaires jeux de mots. Un collectif n’est pas une tribu. Allez, j’ai envie de danser, il ne nous reste que peu de temps. Dernière pop avant la mort, première pop après la guerre. Une envie d’être invitée sur la piste pour un rock années 80, en Bluetooth avec ces garçons écorchés vifs certes, mais qui me ressemblent.

 

Sortir de la nausée

En écoutant Fauve, je pense à Roquentin, ce « héros » de la Nausée. C’est comme si Fauve racontait l’histoire d’un Roquentin qui finit par relever le défi de l’incarnation tout en sachant que c’est un échec annoncé. Etre incarné, c’est ce que disait Fauve dans Vieux Frère partie 1, c’est accepter d’être le terrain où le bien et le mal s’affrontent, c’est accepter de ne jamais être en paix. Et oui, l’échec est consubstantiel à la vie, comme le combat. Exister revient donc à mener une guerre totale. On entre en rage à leur suite, on peut les devancer même, comme un boxeur que les objets énervent, que la matière encombre.

Exister signifie que l’on mise tout, sans aucune réserve. Il y a quelque chose du pari de Pascal dans leur façon de voir la vie. Tout vaut mieux que de renoncer à exister. Exister vaut toutes les peines. Fauve est la génération post a-quoi-bonniste. Les chansons de Fauve sont comme des prières qui menacent le créateur, le mettent au défi. On sait qu’on va dans le mur, mais entre maintenant et le mur, il y a une aventure à vivre et il est hors de question de renoncer à la vivre. Fauve nous arrache l’être caché dans le consommateur pour une résurrection métaphysique de la personne. Avec leur façon de rendre toute phrase insolente, c’est le culot d’exister qui s’exprime dans le souffle même par lequel les mots se font sonores. Ils ne sont pas prêts de se taire, et ils ont beaucoup de choses à dire. On peut être bavard quand on parle à l’invisible.

Après la nuit, avant le jour qui vient, dans cette situation favorable à l’espérance, à la mise. Il n’y a aucune raison de ne pas tout miser sur le jour qui vient. Juste avant d’aller chercher les hautes lumières, ils tirent leur révérence. On sait désormais à qui ils s’adressent, on sait désormais par quoi ce désir qui nous habite est aimanté. La révérence est une prière. Charles de Foucauld aurait dit :

« je m’abandonne à toi,
fais de moi ce qu’il te plaira.
Quoi que tu fasses de moi,
je te remercie.

Je suis prêt à tout, j’accepte tout.
Pourvu que ta volonté se fasse en moi,
en toutes tes créatures,
je ne désire rien d’autre, mon Dieu. »

Et Fauve dit :

« Vous mon pavois, mon grand pavois
Mon étendard, ma bannière, mon blason,
Mon drapeau, mon Zénith, mon torrent,
Mon déluge, ma steppe, ma plaine,
Vous, mon empire, mon système,
Mon Roi, ma Reine,
Tout est à vous »


Fauve toujours !
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FAUVE ≠  Vieux Frères – Partie 1
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La playlist 2015 de MN
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