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La voix de Romain Guérin dans la chorale des cadavres

La voix de Romain Guérin dans la chorale des cadavres

Par  
Propos recueillis par Maximilien Friche

MN : Votre poésie marque un attachement, comme un cri de miséricorde, vis-à-vis de la misère humaine : les clodos, les prostituées… La misère révèle-t-elle ce qu’est l’homme à votre sens ? Y a-t-il une vérité à saisir par le poète dans la misère ? Vous sentez vous une obligation de consolation vis-à-vis de cette misère ?

RG : Jeune homme, mon activité favorite était d’errer au hasard des rues une bière forte à la main. J’ai toujours considéré les hommes comme un décor plus ou moins agréable à contempler mais surtout comme un objet d’étude aussi jubilatoire qu’exotique. Si les lectures des philosophes antiques étaient riches en enseignements, j’ai vite compris que le terrain et l’expérience étaient les meilleurs moyens de se faire quelques idées sur la question.

Étant issu de la classe moyenne, je n’ai pas le moindre lien avec les élites, j’ai donc toujours été privé de l’étude de ces animaux-là et de la visite de leur tripot doré. Je n’ai jamais eu d’attirance malsaine pour la misère, je ne suis pas de ces malades qui s’enivrent en s’acoquinant avec leur lointain, tel le bourgeois avec la putain, telle la bigote avec le migrant, tel le magistrat avec la racaille.

Avec quelque gramme dans le sang, je me prenais un peu pour un Socrate en mousse qui allait à la rencontre de ses semblables, pensant intuitivement que les gueules cassées par le froid, la faim et la peine qui trônaient sur les trottoirs avaient beaucoup plus à m’apprendre sur la vie que les têtes de gland déféquées à la chaîne qu’on trouve dans les bars « lounge » et à la télévision.

 

MN : La chair et les racines. Cela aurait pu être le titre de ce recueil que vous avez choisi d’appeler « La chorale des cadavres ». Vous allez chercher la chair pour l’élever, vous nous faites reprendre racine pour nous verticaliser, vous pleurez devant la chair vidée d’âme et l’esprit désincarné. La poésie est un rappel à l’âme pour vous ? Un rappel à l’être ? Mais qui entend la voix du poète dans la chorale des cadavres ?

RG : Oui. Un rappel à l’ordre. Un rappel à l’homme. Un rappel à la dignité. Une seule maxime par sa pertinence, un seul vers par sa profondeur peut transformer un homme. Qui entend la voix du poète dans la chorale des cadavres ? Pour l’instant près de 200 personnes. Ce qui est en soi un petit miracle. Si j’en crois les messages que je reçois, j’ai déjà sauvé une dizaine d’âmes de l’infamie du Rap, ce qui je crois, me fait d’ores et déjà mériter ma place dans le maquis céleste des poètes.

 

MN : La poésie, grâce à l’aphorisme et à l’ellipse, est un raccourci dans le labyrinthe de la pensée, dans la trame des raisonnements qui sont pièges. Elle est donc efficace. La vôtre en tous cas, capable de nous modifier plus efficacement qu’un long essai.

Etre ou ne pas être… Ce n’est plus la question…

Moi je vois des anus, des tripes et des sexes,

Qui parlent digestion, gestion et congestion,

Fiers de n’être plus rien, esclaves sans complexes.

N’est-ce pas dans la poésie que le combat à mener contre tout ce qui nie la vérité d’une personne humaine, sera le plus efficace ?

RG : La poésie, comme la philosophie, a toujours concerné une minorité. Elles sont comme des bouées dans l’océan métaphysique où la majorité des hommes flottent comme des troncs au gré de la houle des mœurs et finissent par sombrer à défaut de religion dans le néant consumériste. Ma poésie est cette bouée où s’accrocheront les âmes en manque d’oxygène. Elle est aussi un témoignage pour nos générations futures, qu’ils sachent que dans les années 2010/2020, il y avait encore quelques restes de France qui vivotaient en tremblant sous la botte de fer du mondialisme.

 

MN : Pour qui écrivez-vous ces poèmes ? A qui s’adresse-t-il ? Votre premier écrit dans le recueil porte le titre : Au lecteur. Et pourtant, il y a une ombre féminine qui traverse de part en part ce recueil si souvent outrancier, une ombre féminine qui nous laisse penser que votre recueil est une lettre, inachevée, à l’être aimée…

RG : Pour moi. À 18 ans, je trouvais que la vie ne méritait pas d’être vécue, que chaque existence était somme toute une répétition sans saveur, sans originalité. N’envisageant pas sérieusement le suicide, je me suis donné une sorte de défi : écrire aussi bien que les grands notamment Verlaine. Pendant ces dix ans de construction et d’écriture, j’ai beaucoup aimé les femmes, pas tant pour elles-mêmes que pour l’effet qu’elles avaient sur moi, à savoir un regain d’inspiration. Et puis, bien évidemment, toujours tapie dans le grenier de mon cœur, il y avait LA femme, cette femme du Rêve familier de Verlaine « qui m’aime et me comprend. »

 

Un sablier de sang s’écoule dans mon corps

Macabre écoulement, lancinante musique,

Ce solo de tambour dégénère en quatuor,

En son de sabots noirs, les soirs d’effroi mystique.

(Extrait du Sablier de sang)

 

Pour aller plus loin : https://romain-guerin.com/index.php/product/la-chorale-des-cadavres/

 


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