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MN prend son élan, retour en septembre


Le mythe de la Nouvelle Vague

Le mythe de la Nouvelle Vague

Propos recueillis par Louis Saint-Viator

Texte de Jean-René Huguenin paru dans ARTS en 1961 et retranscrit ici par Louis Saint-Viator, le spécialiste cinéma de MN.

Une fille rencontre un garçon. Il lui plaît : il a tout pour plaire. Un pli amer au coin d’une bouche maussade, des épaules un peu voutées, alourdies par l’expérience précoce de la vanité du monde – et ses yeux désœuvrés paraissent ne s’entrouvrir qu’avec effort : il est beau. C’est le portrait robot de Maurice Ronet, d’Alain Delon, de Curd Jurgens, et de Mastroianni, la réplique masculine de Brigitte Bardot, l’homme-enfant. Elle soupire et dit : « Qu’est-ce qu’on fait ? » Il soupire et répond : « L’amour ? … » Ils se déshabillent un peu et s’étreignent. Ils fument une cigarette. Au bout d’un moment ils soupirent et disent : « Qu’est-ce qu’on fait ? » Cette image d’Epinal de l’amour moderne est inlassablement exploitée, depuis quinze ans, par les commerçants habiles du cinéma, de la presse et de la littérature, qui se moquent bien que le scandale arrive par eux, pour peu qu’ils arrivent par le scandale. Depuis quinze ans, des reporters fourbus hantent les plages du Midi, à l’affut du bain de minuit ou de la strip-tease party qui leur obtiendra les faveurs du grand patron qui leur répète, avec une sévère dignité bourgeoise : « Faites cochon.»

Depuis quinze ans, derrière des bureaux à l’américaine, de gros vieillards couverts de téléphones, émergeant comme des demi-dieux d’un cratère de fumée de cigare, obligent des réalisateurs chétifs à faire glisser les pans des peignoirs sur les cuisses de leurs vedettes. Ah, ces cuisses de vedettes ! Epées de théâtre jaillies toutes dorées de leurs gaines, fièrement cambrées sur les écrans, les affiches, les magazines, les réclames, confondues en un seul arc triomphal, tel le « V » renversé de la victoire au pied duquel une génération de mâles éreintés, le cerveau plein d’obsessions louches et les moelles vides, essaient timidement de ranimer leur flamme ! « Parlez-moi du plaisir ! » gémissent-ils, comme ces enfants qui, pendant la guerre, se faisaient raconter l’histoire de l’éclair au chocolat. Pauvre chair usée, dont la nudité même ne surprend plus, n’est plus un appât.

Il y a quelques années, L’Express nous annonça que la jeunesse était sur le point de changer. C’était une bonne nouvelle, mais qui demeurait incertaine, et qu’on appela d’ailleurs la nouvelle vague. Franchement, je ne vois pas en quoi les films de Vadim ou de Chabrol, les romans de Françoise Sagan ou de Christiane Rochefort ont transformé les conventions à la mode depuis la guerre : le dégout du monde, la tristesse de jouir, l’impuissance à aimer et la fatigue de vivre. Leur talent n’est pas en cause. Leur Cœur, si, Du Grand Dadais aux Grandes Personnes, le héros nouvelle vague est, en général, un beau garçon à demi raté, qui trompe son ennui avec une jeune maîtresse, sa jeune maîtresse avec une vielle, allumant des passions dont il n’a pas conscience, infligeant des blessures dont il n’a pas pitié, tirant enfin, par tous les moyens, vengeance de ce dégoût qu’il a de soi, de son ennui, comme un pensionnaire de ce collège qui torture les moches en cachette.

Nos aînés ont pris ces témoignages pour argent comptant : la jeunesse est malade. Et les policiers, les sociologues, les psychiatres, les docteurs de la presse et le s écrivains de messages, mobilisés et rétribués pour l’étude du mal du siècle, auscultent les jeunes, les passent à la radio, à la télévision, leur consacrent d’amères chroniques, de désespérant reportages : « Le sexe ! vous dis-je. » Le banal diagnostic de ces carabins des âmes rassure la génération vieillissante, qui reconnaît sa propre adolescence. Ces gens qui n’ont cessé de s’ennuyer se sentent rajeunis par l’ennui des jeunes.

La nouvelle vague est un mythe. Elle ne représente pas la jeunesse d’aujourd’hui. Elle date : elle n’a que trop duré. Ses films, ses romans se déroulent d’ailleurs presque toujours dans ces milieux mondains où l’on n’a généralement rien à dire et que les auteurs, brusquement anoblis par le succès, fréquentent avec une assiduité de parvenus. La jeunesse, la vraie, qui se passe volontiers de l’annunciatur des hebdomadaires et de ces matricules absurdes, N.V., J.V., dont la manie vient d’Amérique, éprouve envers l’amour beaucoup plus de respect qu’on ne le croit. Certes, elle atteint à peine l’âge de s’exprimer, ses exigences toutes neuves sont presque imperceptibles, elle ne domine pas encore notre époque incertaine, qui ressemble à la saison où nos sommes : ces fins ensoleillées de l’hiver où, entre les branches noirs et mortes, l’air bleu tremble déjà comme été.

Nous sommes las de l’érotisme. L’expérience personnelle que nous en faisons-nous suffit. Nous n’avons pas besoin, pour désirer la tenter, d’assister à celle des autres. Non que le plaisir nous dégoûte. Simplement de cet instrument si compliqué, si variable – la vie-, nous voudrions apprendre à jouer le mieux possible et sur des notes plus graves. Nous abandonnons sans regret la monotone petite musique de nuit, toujours recommencée, avec les mêmes froissements d’étoffe, les mêmes gémissements doux, à ces artistes de la chair qui finissent par se persuader eux-mêmes de leur propre hardiesse, et à sublimer en un généreux réalisme leur impuissance à imaginer autre-chose que ce qu’ils touchent. Il n’y a plus guère que la publicité pour trouver leurs sujets osés. Et d’ailleurs, quand ces malheureux ont exhibé, à grand renfort de musique classique, leur catalogue de missionnaires de sous-vêtement, il faut bien qu’ils tirent, eux aussi, une vague morale de leur histoire ; et ils enfourchent, en général, un vieux cheval fatigué, aux flancs râpés par les blue-jeans existentialistes : l’absurde.

Aujourd’hui, l’absurde est dépassé. C’est une notion connue, je dirai même acceptée par la jeunesse, et qui ne l’empêche plus d’aimer la vie. Et elle attache trop de prix à cet amour pour ne pas mépriser autant que l’érotisme les études scientifiques sur la sexualité que lui proposent quelques démagogues essoufflés et quelques abbés naïfs, frottés de politique et de science, qui ont renoncé à lui faire partager leur Dieu et s’imaginent flatter le sien en la félicitant de sa liberté sexuelle. Dire que c’est l’Eglise elle-même, ou plutôt, une partie de l’Eglise, qui, pour flatter le goût du jour et se donner des émotions, telle une coquette en visite dans les bas quartiers, se décide brusquement à rendre gloire aux corps au moment même où nous redécouvrons les âmes ! Il y a quelque chose de Marie-Chantal chez ces abbés, et les histoires de Marie-Chantal ont depuis longtemps déjà cessé de nous amuser.

Depuis la guerre, La France craint la douleur. Toute une génération élevée au chant des sirènes, accoutumée à trembler, à courber la tête devant l’uniforme allemand et à prendre les nouvelles en cachette, dégoûtée de tant de sang, assourdie par ses propres cris, anesthésiée par l’excès même de la souffrance, s’est jetée en sanglotant dans les bras du confort et du plaisir, comme un naufrage s’abat sur le premier rivage. Qui fuit le risque de souffrir se garde avant tout de risquer d’aimer.

Aujourd’hui, je vous crois guéris ; les uns ont fini par trouver leur insensibilité plus douloureuse encore que toute blessure ; les plus jeunes ont à peine connu cette guerre perfide qui tuait jusqu’à ceux qu’elle feignait de laisser vivants. Mais nous conservons toujours nos souvenirs d’horreur, et nos fils eux-mêmes en hériteront sans doute dans la mémoire de la race. La mort, au XXe siècle, est devenue vivante. Sa présence nous est pour jamais familière, mais à la différence de nos aînés, elle ne fait plus notre désespoir. Nous le savons, nous n’avons pas une chance, tout est sur le point de nous échapper, et c’est justement notre propre précarité qui nous fait trouver si précieux ce monde qui va nous survivre. Nous sommes prêts. Le tragique remplace l’absurde.

C’est à cette lucidité, à cette exaltation douloureuse que la jeunesse d’aujourd’hui doit sa façon d’aimer. Douée d’une conscience aiguë du temps, elle sait qu’il ne respecte pas ce qui se fait sans lui – fût-ce l’amour-, mais qu’il finit aussi, peu à peu, par l’altérer et le défaire. Douée, plus qu’une autre jeunesse, du sentiment de solitude, elle a renoncé à l’illusion d’en guérir par la communion des corps. Le langage lui-même ne la rassure pas ; elle se méfie des mots – et singulièrement de ce mot amour, usé à tort et à travers, souillé, défiguré par ceux qui l’ont confondu avec le seul plaisir physique. Sans nous bercer d’espérances grandiloquentes sur les pouvoirs du cœur humain, nous nous contentons de ce qu’il peut donner : de la tendresse, quelques instants de bonheur commun, et surtout l’intuition d’une destinée mortelle, pareille à la nôtre, et dont la condition nous émerveille. Ces êtres qui nous accompagnent quelque temps, nous savons bien que leur possession absolue est impossible. Deux visages insaisissables dont la disparition est imminente et qu’il nous semble, à chaque baiser, embrasser pour la dernière fois !

 Ceux qui trouveront une telle jeunesse désabusée ne la comprendront pas. Les désabusés, ce sont les hommes de plaisir, qui se croient revenus de tout sans avoir été nulle part ; ils ne sauraient trouver de mystère à leur vie, car il n’y a pas de mystère des corps. Pour nous qui avons accepté la souffrance, et surtout cette souffrance de ne pouvoir comprendre ni réduire à rien de connu cette part secrète de la vie d’autrui, sa vie profonde, sa vie intérieure, les êtres ne perdront jamais leur mystère … A chaque instant, au contraire, ils nous apparaissent dans l’éclat terrible que leur confère le prestige de devoir mourir.

 Mais aujourd’hui, comme autrefois, comme toujours, la jeunesse reste tout de même l’âge où le cœur se réserve. On la croit la saison de l’amour ; elle est plutôt la saison du désir de l’amour. Adorée par ceux qui ne l’ont plus et qui recherchent sur son frais visage le souvenir de leur fraîcheur perdue, trop demandée pour se donner tout à fais, trop poursuivie pour se laisser rejoindre, la jeunesse est coquette, fuyante, jalouse de sa liberté. Elle a beau désirer s’oublier pour vivre de grandes passions, au dernier moment elle échappe à ce dont elle rêvait, à peine étreinte elle se dérobe et court rejoindre le seul amant qui l’égale : le miroir de la solitude. On prend souvent pour de la pureté ce qui n’est que l’amour de soi.

Cette coquetterie de tous les temps ne contredit pas la renaissance du romantisme dont on commence à parler aujourd’hui. Et certes, de jeunes écrivains tels que Jacques Coudol (Le Voyage d’hiver, éditions du Seuil), de jeunes philosophes comme Clément Rosset (La Philosophie tragique, PUF) peuvent nous rappeler l’inquiétude romantique – avec parfois cette légère complaisance, ces soins attentifs dont elle s’entoure elle-même… Mais c’est un romantisme vigoureux, plein d’une joie nietzschéenne. « La question n’est pas de savoir si je vaux la vie, écrit Clément Rosset. Car je vaux infiniment plus. » La mode, comme on le voit, n’est pas au désespoir.

Nos aînés auraient donc bien tort de nous plaindre. Notre sexualité se porte à merveille ; elle se passerait fort bien de leurs études, de leurs enquêtes, de leurs abrutissants petits conseils. Je crois surtout qu’ils trouvent, dans les complexes qu’ils nous prêtent, un prétexte à s’étendre sur le sujet qui les obsède. Et ceux d’entre eux qui se déclarent coupables, qui accusent leur propre génération dans un accès de surenchère démagogique, le font, je crois, à fonds perdus. Evidemment, nous pourrions leur demander quelques comptes ; leur demander pourquoi, depuis trente ans, ils passent leur temps non seulement à faire la guerre, mais à la perdre ; et ce qu’ils ont ajouté depuis une quinzaine d’années au capital littéraire, artistique et intellectuel de la France, qui semble paraître à la plupart d’entre eux beaucoup moins important que le nombre d’aspirateurs par habitant. Mais, indifférents à de si vains procès, plus soucieux de nous affirmer que de nous plaindre, impatients d’un lendemain que nous désirons pur, nous nous hâtons vers la lumière et laissons à l’histoire le soin de faire la part de l’ombre.


(Re)voir Providence (1977) D’Alain Resnais
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