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Les Jardins du Roi

Les Jardins du Roi

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Versailles ! Une demeure royale parmi les plus grandioses, les plus chargées d'histoire et les plus emblématiques de notre pays.

Indissociable du plus grand souverain de la France, Louis XIV (72 ans de règne au compteur, excusé du peu), bien que ce dernier n'y ait vécu que durant 33 ans, le château de Versailles a été le témoin de nombreux événements hautement marquant de notre histoire récente.

Symbole, et par intermèdes résidence, du pouvoir et de la puissance de la France, le château fut le témoin de la marche des Parisiens en 1789, de la proclamation de l'Empire Allemand en 1870, du gouvernement de A.Thiers en 1871 durant la commune, ou encore de la signature du Traité de Versailles en 1919.

Les valeurs et les symboles, véhiculés par ce vénérable monument depuis trois siècles et demi, ont poussé la Cinquième République à en faire l'un des lieux de réception des chefs d'état étrangers et des réunions internationales. Ainsi, de 1959 à 1999, les présidents et les monarques ont pu admirer la splendeur du domaine lors de visites officielles ou pour la tenue du Sommet du G7 en 1982.

Malheureusement, la charge symbolique pèse tellement sur Versailles que ce dernier se retrouve parfois victime des luttes internes agitant notre nation comme lors de l'attentat à la bombe par des nationalistes en 1978.

 

Coïncidant précisément avec le 333ème anniversaire de l'installation du Roi-Soleil à Versailles (un 6 mai), l'acteur, et désormais réalisateur, britannique Alan Rickman nous livre une fresque sur la réalisation des jardins du domaine dans un film justement intitulé Les Jardins du Roi (A Little Chaos en version originale vu que le film a été visionné en VOST).

Au casting se côtoient Alan Rickman en Louis XIV et Kate Winslet en Sabine De Barra, Matthias Schoenarts se glisse dans le costume du génial André Le Nôtre, Steven Waddington apporte le soutien de l'architecte Duras à Sabine, tandis que Helen McCrocy campe une jalouse Mme Le Nôtre et que Jennifer Ehle enfile corset et jupon de la controversée Mme De Montespan.

Une précision sur le casting : contrairement à ce que pourraient prétendre certains sites, il est inutile de chercher un éventuel Louis XV enfant. En effet, celui-ci étant l'arrière-petit-fils de Louis XIV, il n'est né qu'en 1710 soit près de 28 ans après l'époque traitée dans le film.

 

Comme précisé au-dessus, le scénario traite de la création des jardins de Versailles, et en particulier de la conception du Bosquet des Rocailles ou Bosquet de la salle de bal.

En 1682, André Le Nôtre, paysagiste du roi, fait appel à la talentueuse Sabine De Barra pour l'aider à concevoir le Bosquet des Rocailles du parc de Versailles selon la vision du très intransigeant Roi-Soleil.

La jeune femme, roturière et libre, va devoir affronter les rivalités de la cour où la réussite ne tient pas au seul talent, mais à la maitrise des protocoles et à l'art de naviguer au milieu des intrigues.

Usant d'originalité et d'audace, Sabine De Barra va défier les barrières sociales et les contraintes imposées à son sexe pour achever à temps l'incroyable chantier qui lui a été confié.

 

Le synopsis a de quoi allécher les babines du cinéphiles, et de l'amateur d'histoire, par les promesses du sujet et les images de production laissant présager une somptueuse reconstitution d'époque.

Au final, le résultat est-il à la hauteur des attentes ? Pas vraiment, non.

 

Si une évidente attention est portée à reconstituer un univers cohérent et immersif, le spectateur devra constamment garder à l'esprit qu'un parti-pris de réinterprétation de l'époque à guider la réalisation de cette production.

Les costumes constituent ainsi la marque la plus flagrante de cette liberté prise avec l'Histoire. Craignant d'instaurer une trop grande "distance" entre le spectateur et le film, l'équipe a adapté les costumes d'époque pour les rendre plus modernes. Le résultat génère une étrange sensation de visionner un film prérévolutionnaire plutôt qu'une intrigue prenant place à la cour du Roi-Soleil.

 

Les figures historiques font aussi les frais de cette réinvention de l'Histoire.

A commencer par André Le Nôtre interprété par un acteur de 30 ans son cadet. En 1682, Le Nôtre est censé avoir 69 ans (M. Schoenarts n'en a que 38!), ce qui est loin d'en faire l'insipide prince charmant que veut nous dépeindre le film.

De plus, tout le génie du paysagiste du roi est étouffé dans le rôle quasi mutique et très éteint du Suisse. Nulle mention des intuitions du maitre qui le premier à jouer avec les mathématiques pour créer symétries et surprises au détour des paysages. En somme, porter à son zénith l'art des jardins à la française.

Louis XIV est peut-être moins maltraité par le film. Alan Rickman, coiffant la perruque du monarque absolu (le symbole a de quoi faire sourire…), compose un roi à deux vitesses qui alterne une majesté glaciale à un être fragile et angoissé. Une représentation bien loin du culte quasi divin développé autour de la personne du souverain, de son autorité inflexible (que le film ne cesse de sous-entendre) et du fin stratège politique qu'a été le Roi-Soleil.

Dans cette production, Louis XIV n'aspire qu'à tomber la veste pour se soulager du poids de sa charge et profiter de la solitude des potagers de M. De La Quintinie. Quand bien même le souverain était avide des conseils du grand expert des greffes, Louis XIV n'aurait probablement pas accepté de pratiquer des travaux manuels de jardinage pour les beaux yeux d'une jolie femme. Comme pour les costumes, le souverain trouve de curieux échos prérévolutionnaires.

Mais l'exemple le plus flagrant de cette mystification historique en la personne de Mme De Montespan, rôle mineur dans l'intrigue mais ô combien révélateur de la chose.

En effet, l'intrigante favorite et maitresse du roi, connue pour avoir été capricieuse, autoritaire, dépensière, brûlante d'ambition et de jalousie l'ayant mêlé jusqu'au cou à l'Affaire Des Poisons en 1682, est dépeinte ici comme une personne secourable et amicale pour Sabine De Barra.

Ainsi, au milieu de tous ces personnages réinterprétés, seul celui, fictif, de la jeune paysagiste parait un tant soit peu authentique, même s'il tend à faire croire au néophyte que l'on pouvait fréquenter la cour décoiffée, sans perruque et avec de la boue sous les ongles.

Cependant, le personnage est secourable dans le film puisqu'il rappelle par moment aux spectateurs la menace des intrigues de la cour pesant sur le chantier du Bosquet des Rocailles.

 

Car oui, intercalé entre la romance des deux jardiniers et des visions de remord de Sabine, le film semble se rappeler que son sujet premier est la réalisation du Bosquet.

Ce dernier ne dépassera jamais le simple statut d'arrière-plan décoratif de l'histoire d'amour ou des Malheurs de Madame De Barra.

Le spectateur n'assistera qu'à quelques (trop) brèves séquences de chantier centrées sur le personnage de Kate Winslet pour découvrir à la fin du film la Salle de Bal Extérieure achevée. Ce final tombant un peu comme un cheveu sur la soupe.

Nulle mention non plus des travaux dantesques de terrassement entrepris par Le Nôtre pour alimenter les fontaines du Bosquet. Nulle référence de la complicité liant le paysagiste à Louis XIV qui aura été l'un des facteurs de l'immense réussite des jardins de Versailles.

 

Même les "intrigues de cour" finissent par s'essouffler au fil du film.

En effet, si le début laisse présager de nombreux obstacles à Sabine (sociaux, condition de femme, …) au milieu des requins de Versailles, cette menace latente disparaitra quasiment à mi-film pour laisser le champ libre à l'histoire d'amour.

Au final, seule la jalousie de Mme Le Nôtre portera un préjudice réel à l'accomplissement de la tâche de Sabine. La jeune femme devenant même (sans véritable raison d'ailleurs, différence de classes sociales oblige) une grande amie des dames de la cour et de certains courtisans, dont le propre frère du roi.

 

En définitif, que vaut ce film ?

L'amateur d'histoire ou celui souhaitant assister à la création des jardins de Versailles ressortira de la projection un peu déçu par le contenu du film ou les libertés prises par le réalisateur.

Il est possible que vu de l'étranger, les spectateurs soient insensibles ou ne notent pas ces petits arrangements pris dans l'histoire. La vision d'un Français sur cette production est forcément plus critique tant les poids symboliques de Louis XIV et de Versailles sont puissants dans l'inconscient collectif de notre pays.

Pour le cinéphile, Les Jardins du roi restent une production équilibrée et travaillée, tentant de développer un environnement cohérent entre les décors, les attitudes et les dialogues. Une production correcte en somme qui manque parfois un peu de rythme, mais qui se regardera avec facilité.


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