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Les Ordres de Michel Brault

Les Ordres de Michel Brault

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LES ORDRES de Michel Brault ou les troublantes résonances en France, presque 50 ans plus tard.

Des gardiens avancent dans un long corridor. Ils poussent un chariot sur lequel il y a une vingtaine de sacs en papier brun. Ce sont les « commandes ». Les prisonniers doivent sortir chacun son tour pour signer un papier en échange d'un sac. Ils n'ont mangé que du mauvais gruau depuis quatre jours. Dans chaque sac brun, des chips, des tablettes de chocolat, des canettes de Pepsi.

Nous sommes en octobre 1970. A la suite des revendications et actes terroristes du front de libération du Québec (FLQ), le gouvernement canadien adopte la Loi des mesures de guerre pour rétablir la loi et l'ordre. Cette mesure mènera à l'arrestation arbitraire d'environ 500 personnes, contre lesquelles aucune accusation ne sera portée. Le film suit cinq personnages fictifs durant cet épisode de l'histoire québécoise.

La caméra, qui précède les gardiens, laisse passer ceux-ci et revient, lentement, discrètement, regarder en biais dans la cellule de Clermont Boudreau. Assis sur le bout de son lit, Boudreau sort un sac de chips, ouvre sa canette, puis soudain sa figure se décompose. Il pleure, la main dans le sac de chips. Le 16 octobre 1970, le matin où les forces de l'ordre ont reçu les pleins pouvoirs, on est venu chez Clermont Boudreau travailleur dans une usine de textile et délégué syndical afin de l’arrêter. Sa femme aussi. Elle est restée six jours en prison, lui plus d'un mois. Ils n'ont jamais su pourquoi. C'est à partir de 50 interviews réalisées avec des Québécois qui furent ainsi emprisonnés lors de la crise d'Octobre que Michel Brault a bâti le scénario (1) de son film les Ordres. Avec ce que lui ont raconté ces Québécois ordinaires Brault a tracé le portrait de trois hommes et de deux femmes qui ont subi l'humiliation de la Loi des mesures de guerre.

Les ordres, qui devait être au départ un film sur l'intolérance exercée sur ceux qui avaient été arrêtés, est devenu en recueillant les divers témoignages un film sur l'humiliation des hommes, à qui on enlève toute liberté. Un très grand film à mi-chemin du documentaire et de la fiction, Les Ordres adopte délibérément la démarche d’un cinéma politique très en vogue dans les années 1970. Inspiré des témoignages de personnes arrêtées après les enlèvements d’un diplomate britannique et d’un ministre du gouvernement du Québec (2), le film est une vertigineuse réflexion sur la légitimité des emprisonnements dans les situations de ce genre. Il interpelle d’autant plus que les personnages privés de liberté sont de simples citoyens, ici , confondants de naturel.

L'art de Michel Brault a été de réunir tous ces témoignages, toutes ces sensations, toutes ces colères, et d'en faire le scénario des Ordres, le film peut-être le plus intense jamais réalisé au Quebec. Sans aucune concession à la facilité, à l'effet, au spectaculaire, Les ordres se contentent d'observer cinq drames particuliers reliés entre eux par cette décision du gouvernement Trudeau qui donna lieu aux pires excès : faire croire à des gens qu'on allait les fusiller dans trois jours, refuser à quelqu'un d'aller voir son père qui venait de mourir, etc.

Sur le plan esthétique c’est un style très bressonien vers lequel le cinéaste se tourne. Il évite les mises en scènes démonstratives tels qu’on les retrouve dans les films de Costa-Gavras sur des sujets proches. Cela donne encore plus d’ampleur au propos traité, tel un documentaire intimiste et scrutateur qui va à l’essentiel.

La caméra de Brault n'appuie sur rien, elle est d'une grande subtilité, se faisant oublier. Le dépouillement du film lui-même correspond à cet état que Brault a essayé (et magistralement réussi) de décrire chez, ces hommes et femmes qui, soudain, ne savaient plus ce qui pouvait leur arriver. Ce viol de la liberté humaine qu'Octobre a représenté pour ceux-là qui, le 16 octobre au matin, ont pris le chemin des prisons. La distribution des Ordres est parfaite. Rarement un film québécois n'a été aussi bien joué. C'est là une des richesses des Ordres. La façon dont chaque comédien se présente au début, n'est pas qu'une trouvaille ( « Mon nom est Hélène Loiselle dans ce film je serai Marie Boudreau… »), c'est l'indication de la distance qu'ont prise ces Québécois comédiens vis à vis de ces Québécois humiliés qu'ils ont à interpréter.

Michel Brault signe sans doute avec Les Ordres un des chef-d ‘œuvres du cinéma québécois. Un film ancré dans la réalité du peuple d'ici, un film juste, authentique, une œuvre qui rejoint l'universel par son sujet et surtout par la grande sensibilité avec laquelle le cinéaste a abordé ce sujet.

Force est de constater que les ordres Les Ordres trouve, aujourd’hui en France, de troublantes résonances, compte tenu des débats sur l’état d’urgence, des assignations à résidence et des multiples gardes à vue sans fondement qui ont suivis les « Manifs pour Tous ».

LES ORDRES de Michel Brault (1974) N&B et Couleur. Durée : 107 min

DVD du film disponible uniquement en coffret importé du Canada : https://www.amazon.fr/Michel-Brault-oeuvres-1958-1974/dp/B000EF80CQ?tag=mauvanouve-21


(1) Le premier scénario des Ordres avait été refusé par le commissaire en chef de l'ONF. Brault le modifia, mais sans plus de succès auprès de Sidney Newman. A la Société de développement de l'industrie cinématographique canadienne (SDICC), il n'eut pas plus de succès une première fois. Ce n'est qu'après une nouvelle modification (la quatrième), qu'il reçut l'aide de cet organisme fédéral, Brault savait qu'il fallait faire ce film.

(2) (voir également le film Octobre de Pierre Falardeau, 1994)


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