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Michael Lonsdale, confidence posthume…

Michael Lonsdale, confidence posthume…

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« Mythique comédien, acteur singulier, artiste éclectique… les médias ont paru découvrir soudain Michael Lonsdale comme un continent ignoré. Or il est parmi nous depuis un demi-siècle, sur scène en compagnie de ceux qui inventèrent le théâtre présent, de Beckett à Tchékov, de Duras à Koltès, au micro du lecteur feuilletant nos plus précieuses bibliothèques ou traversant le cinéma contemporain comme on fait l’école buissonnière, en quelques 120 films qui vont de l’avant-garde des Hanoun, Rivette, Bunuel, Duras, à la cavalerie hollywoodienne des James Bond et des Spielberg, en passant par les vagues successives du cinéma français. Il était là, et certains ne le distinguaient pas, alors qu’il se faisait de plus en plus proche du public, discrètement, comme un oncle conteur de fable, ou un grand animal attentif, puissant, dont les humeurs seraient redoutables, peut-être, si on ne l’avait pour ami. Le rendez-vous de Tibérine, par le succès inattendu du film « Des hommes et des dieux », est venu faire éclore au grand jour cet attachement secret en même temps que libérer en lui, chrétien, une parole pudiquement contenue. Il était grand temps, pour nous, de nous arrêter quelques heures en sa compagnie. »

C’est ainsi que nous introduisions en 2011 aux entretiens que nous eûmes sur France-Culture avec Michael Lonsdale[1]. En cinq séquences de familiarité croissante, nous approfondissions le sillon de sa vie à partir de l’enfance marocaine, son exil à Jersey, puis son initiation aux arts du théâtre, jusqu’à discerner, comme dans le tronc d’un chêne, les cernes de croissance de l’artiste et du comédien qu’il était devenu au moment où Des hommes et des dieux révélait au public la splendide carrure de l’homme, et du chrétien.

Dans cette longue rencontre que nous eûmes, il ne fut pas question de nous répandre en souvenirs annexes ; pourtant, il y en avait un entre nous dont j’aurais pu évoquer la trace puisque, longtemps perdue, je l’avais retrouvée. C’était celle du rôle tenu par lui, en 1971 – il avait quarante ans, moi trente – dans ma première dramatique télévisée, celle qui ne vit jamais le jour sur les écrans pour des raisons que je puis évoquer à présent et qui s’avèrent fortement politiques.

Juste avant la dissolution de l’ORTF en plusieurs chaînes, Pierre Sabbagh, directeur de la II, avait demandé à André Franck et son adjoint Chérif Khaznadar d’accueillir sur les écrans, à l’instar de la BBC, la génération montante des auteurs dramatiques français. Ils s’étaient à ce titre intéressés à ceux que rassemblait ma collection de poche « T- Théâtre » au Seuil et  m’avaient à moi-même passé commande d’un texte « pilote ». Aussitôt écrit sous le titre Standard Bodyhead, celui-ci était une satire aiguë, qu’on dirait aujourd’hui « potache » ou surréaliste à la Boris Vian du Vercoquin ou le plancton [2] », de la société informatisée qu’on voyait naître ces années-là avec une curiosité croissante[3], puis sur laquelle on ne tarderait pas à concevoir des inquiétudes[4] dont Pierre Nora publierait bientôt une analyse pertinente[5].

Le texte à peine accepté fut mis en production aux Buttes-Chaumont par le réalisateur Robert Valey qui engagea pour principaux acteurs Pierre Lafon et Michael Lonsdale. J’assistai donc en avril 1971 à quinze jours de création intense, « au magnétoscope » comme on disait alors – la vidéo étant, pour une dramatique, une innovation – qui provoquait chez les techniciens de plateau et de passage un vif étonnement, leur faisant dire en riant que « la maison était gonflée » (je cite) de se tendre à elle-même ce miroir. Fut-ce cet effet de surprise qui fit ensuite attendre un an que la musique composée par Jacques Loussier[6], célèbre auteur des Play Bach, reçoive les moyens d’être mixée à l’image ? Robert Valey et moi commencions à nous en inquiéter, d’autant plus que Valéry Giscard d’Estaing, sous prétexte d’abroger le « contrôle gaullien de l’information », avait commis Chirac à procéder au dépeçage du service public en quelques sept entités indépendantes. Quand le dernier président de l’ORTF Marceau Long déclara la chose votée, nous étions le 31 décembre 1974 et notre émission n’avait pas encore été programmée. Pourquoi donc ? Aucun courrier adressé aux responsables n’avait eu de réponse concordante. Des bruits couraient : la musique de Loussier avait été « égarée », Sabbagh, directeur de la II, l’aurait emportée avec lui sur la Ière chaîne, ou tout de go, la bande aurait été mise « à la réforme ». Pourtant, et jusqu’en 1976, on nous communiquait expressément des n° de bande PAD (Prêtes à diffuser), des emplacements de stockage et d’attribution, jusqu’à faire croire à notre ami, le poète Pierre Emmanuel, devenu président de l’INA (Institut National de l’Audiovisuel) que l’œuvre se trouvait dans ses réserves, d’où des promesses de visionnage jamais tenues. Il fallut attendre le 8 novembre 1982, soit 21 ans après le tournage, pour apprendre du responsable de l’INA que l’ouvrage, finalement introuvable, avait fait l’objet d’une note de M. Marceau Long, dernier Président-directeur de l’ORTF en 74, faisant état d’une mise à la réforme de l’émission en question. Les services du magnétoscope de TF1, société attributaire de ce document, confirmaient que « la bande avait bien été effacée, conformément aux instructions de la commission de réforme. »

J’aurais aimé évoquer le souvenir de cette dramatique disparue avec Michael, ne serait-ce que pour rire d’un PDG de l’Audiovisuel français, s’inquiétant, avant de quitter son navire sabordé, de supprimer les traces d’une dramatique collégienne ; de telle manière que les exécutants s’en souviennent huit ans après…

Mais pourquoi cette hargne à l’égard de l’histoire banale d’un jeune cadre faisant son entrée dans une société d’informatique ? Certes, la silhouette modeste et l’insistante timidité du candidat joué par Pierre Lafon cachait sa dévorante ambition d’être coopté dans cette entreprise de pointe, mais la chose est banale. Ce qui l’est moins, c’est qu’il ne rencontrait, au cours de son ascension concrète et symbolique dans le gratte-ciel du groupe, qu’une seule silhouette : liftier, sous-directeur, psychologue chargé des tests, directeur du personnel (on ne disait pas encore DRH), enfin Président Directeur Général, tous étaient Michael Lonsdale, au visage chaque fois fardé d’un bleu de plus en plus clair. Comme si l’entrée de ce Léon Camé au nom prédestiné dans cette Maison dotée d’un seul agent modèle, anticipait sur notre collective entrée dans la société informatisée…

La satire serait encore banale, n’était qu’à mesure de son ascension dans la hiérarchie, le candidat rencontrait, donc se sentait obligé d’adopter, des conduites de plus en plus aberrantes, comme si l’hyper-rationnalité du programme mis en œuvre avait pour contrepartie une plongée de plus en plus incontrôlée dans le fantasme, comme si la logique imposée par la machine se heurtait à une contestation latente, irrépressible, de l’inconscient du groupe par laquelle les ‘facteurs humains’ en quête d’expression tentaient de faire éclater l’ordre serré du système… Manière souriante de poser une question qui paraissait déjà tragique et l’est réellement devenue. Est-il utile de dire ce que les incongruités imperturbables de Michael Lonsdale, la musique assortie de Jacques Loussier, et la technique-même du magnétoscope utilisée par Robert Valey, ajoutaient au propos d’insolite et d’impertinence ?

La bande détruite ne menace heureusement plus la sainte institution dont l’intelligence artificielle peut aujourd’hui, à la faveur du télétravail, traquage, reconnaissance faciale ou puce implantée, sereinement régner sur les populations. Nous en aurions parlé avec Michael, si nous avions eu le temps, mais je lui dédie à présent cette dramatique, dont subsistent le texte, et le masque qu’arborait alors le comédien Protée qu’il fut, avec cette voix douce, légèrement discordante, qui émanait de son coeur de géant. 

Luc de Goustine
30 septembre 2020

 

[1] « A voix nue » du 16/05 au 21/05/2011, en cinq épisodes : En discrète compagnie de Michael… Retour sur un parcours singulier… La danse de Dyonisos… Les masques de Protée… Le rendez-vous de Tiberine. Rediffusé sur France Culture à l’occasion de son décès.

[2] Paru en 1946. Éd. Pauvert, 2020.

[3] Cf. « L’arbre du software », Le Monde, 17 septembre 1970 ; « La Société IBM annonce la sortie de la gamme d’ordinateurs 370 – L’industrie de la décision » Le Monde, 2 juillet 1970.

[4] « L’ordinateur : un esclave qui n’a pas encore trouvé son maître » L’Aurore, 8 avril 1974.

[5] « Les conclusions du Rapport Nora », Le Monde, 25 mai 1978.

[6] 1936-2019.


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