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Pierre Lapointe, nu et vivant au piano

Pierre Lapointe, nu et vivant au piano

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Il faut le mériter, il faut donc aller jusqu’à Feyzin : 15 minutes de métro et 35 minutes de bus en plus avant d’être à l’endroit où il va être. Pierre Lapointe est en tournée en France, et il était en banlieue de Lyon ce soir là. Pierre Lapointe en live. Mais comment en pourrait-il être autrement ? Il est la définition même du vivant : une personne qui cause, qui blague, qui chante, qui s’accompagne au piano, qui commente ce qu’il fait pour nous, qui s’adresse à nous, qui nous livre toute sa personne.

On devrait être habitué à l’efficacité redoutable du piano-voix, et portant cette fois encore, la formule révèle la personne qui chante, tout son être. Une proximité inouïe est établie d’un coup, une intimité que nous violons de nos applaudissements, de notre haleine, de nos froissements de vêtements, de nos craquements d’os. Pierre Lapointe chanteur québécois, star de la chanson outre-Atlantique, a concocté un petit album spécialement pour le marché français, Paris tristesse, réplique quasiment identique du précédent, où il reprend ses chansons pop, ces mélodies gracieuses, simplement au piano pour séduire les Français tout spécialement.

Debout, malgré nos 40 ans, dans cette salle de musique alternative, j’aperçois une tête bien peignée, un visage d’où un regard malin perce, sous l’aile d’un piano. Ce gars-là est né dans son piano, il est né avec le son. L’aile du piano remplace sa coiffe et il prononce avant même de s’accompagner l’amorce d’une chanson. Il cause et il est là dans sa totalité. « Tu es seul et resteras seul. » Son incarnation est celle d’un mot, d’une note. On comprend que sa personne va s’installer dans chaque syllabe, que sa personnalité généreuse et malicieuse va envahir toute la salle. Il nous rappelle que toute chanson est un bloc. Impossible de dissocier paroles et musique et même la voix qui l’a faite naître. Effectivement, tout est vivant ce soir, tout sera chair. Il mâche ses sentiments et les balance en vagues, en rengaines modernes. Ca ne parle que de la tristesse de l’homme postmoderne qui finit toujours tout seul. Pour éviter le pathos, toutes les deux-trois chansons, Pierre Lapointe fait le pitre sans jamais perdre le fil qu’il tisse. Il fait le pitre pour faire s’envoler la gêne de l’impudeur totale. Puisqu’il est nu. On est nu quand on chante, il le sait. On est nu quand on est seul à pouvoir s’accompagner de dix doigts, dix doigts portés sur le piano pour cacher la tristesse du sexe, du « sexe souillé », la solitude qui y pend toujours. L’humour lui permet de tout assumer et nous rend complices de la vanité de sa situation. « Celui qui était fort hier, ne sera que poussière demain », il rabâche tellement le fait qu’il soit une star là bas, que l’on devine aisément qu’il se regarde ainsi perché, d’une autre rive. Il peut donc tonitruer sur sa force d’aujourd’hui, ce n’est pas de l’arrogance mais le talent de savoir savourer l’ironie des situations. Il amène le public à ne pas être dupe, c’est sa façon de l’élever.

Paris Tristesse recueille 15 titres dont trois reprises (Barbara, Aznavour et Ferré). Le dénuement nous permet d’accéder aux paroles originales, parfois violentes, toujours de chair. Rien n’est bâclé avec ce dandy, rien n’est au hasard. Une chanson se cisèle, car les syllabes épousent les sons et n’existent que par l’interprétation, ce phrasé qui est l’expression sonore d’une personnalité. La seule façon élégante de souffrir est sans doute de chanter pour les autres. C’est tellement bon d’être triste avec Pierre Lapointe, parce que l’on est vivant, on le sent puisqu’on chantonne. « Je suis le lion imberbe », son air en tête, nous pouvons marcher fiers, nous avons quelque chose de plus que les autres, une dimension, une profondeur, nous sommes davantage vivant après avoir écouté Paris tristesse en live.


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