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Six prêtres-cinéastes

Six prêtres-cinéastes

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Il ne faut pas que les chrétiens assistent à une représentation cinématographique uniquement avec une âme sentimentale. Il faut que nous sachions disséquer l'image, tout en nous laissant entraîner par le film. Il faut que nous sachions projeter sur cette image la lumière de l'intelligence. (Le Cardinal Léger, en 1956)

Après-guerre, quelques prêtres à la fibre artistique prononcée, et sensibles à l'esprit du cinéma ethnologique des grands documentaristes (Flaherty, Ivens) et du cinéma direct que l’on appela cinéma vérité, en référence à Vertov, passèrent à la réalisation.

Cette démarche (1) s’inscrivait dans la droite ligne des écrits du pape Pie XI (Vigilanti Cura) (2) sur le sujet de la propagande (sens étymologique sans connotation péjorative). Il fallait non seulement « surveiller le médium et ses contenus, mais tâcher de l’ordonner à la gloire de Dieu et au salut des âmes… à l'extension du règne de Dieu sur terre, afin que tous, comme nous fait prier la sainte Eglise, nous en profitions de façon à ne pas perdre les biens éternels ».

Parmi eux, quatre canadiens : Les révérend Père Albert Teissier, Maurice Proulx, Louis-Roger Lafleur, Jean-Marie Poitevin et deux français, l’abbé Aloysius Vachet et le père Patrick Peyton. Les trois premiers opteront pour le documentaire et les trois autres pour le long-métrage.

 

Côté Documentaires

Albert Tessier (1895-1976)

Prêtre formé au séminaire de Trois-Rivières et ordonné en 1920, Albert Tessier obtint son doctorat en théologie à Rome en 1922. Après des études littéraires à l'Institut catholique de Paris, il revint au Québec en 1924 et se lança dans la réalisation de films l’année suivante.  Devenu professeur d'histoire et de littérature au Séminaire saint-Joseph des Trois-Rivières, il fut remarqué pour ses méthodes d'enseignement avant-gardistes, enseignant la manière de lutter contre le désœuvrement.

Il réalisera plus de soixante-dix films documentaires qui marqueront le développement du cinéma au Canada. Ses thèmes préférés sont la nature, l'histoire, la religion, Trois-Rivières, l'éducation, et la culture. Tous ses films sont abordés dans un contexte réel ou vraisemblable. Si le cinéma québécois existe aujourd’hui, il faut donner une part du crédit à l’abbé Albert Tessier qui, dans les années 20 et 30, sillonna le Québec avec sa caméra 16mm, tournant un cinéma de cameraman avant tout, prémonitoire du cinéma direct qui naîtrait trente ans plus tard, à l’Office national du film.

Il signera près de 500 articles et quelques ouvrages. Il fut membre de la société des Dix et récompensé par le prix de la langue française par l’Académie française. Il est reconnu pour avoir créé le terme « Mauricie », qui remplaçait l'ancienne expression de « vallée du Saint-Maurice », qui pour lui, était une simple et bête traduction de l'anglais.  Il demeure encore aujourd’hui un des pionniers du cinéma documentaire québécois. Un prix porte désormais son nom.

Albert Tessier 

 

Maurice Proulx (1902-1988)

Après des études classiques au Grand séminaire de Québec, il fut ordonné prêtre en 1928. Il se perfectionna alors en agronomie à l’université Corneil de New-York, où il fut titulaire d’un doctorat en 1933. De retour à l'École d'agriculture de Sainte-Anne-de-la-Pocatière en 1934 comme professeur d'agronomie, il s'intéressa au cinéma et s'appliqua à faire connaître l'œuvre de la Société de colonisation, notamment en Abitibi.

Son premier film long métrage En Pays neuf (1937, sur l’Abitibi), sera considéré comme le premier documentaire long-métrage sonorisé de l’histoire du Québec. Après avoir participé, en 1940, à la création du Service de ciné-photographique de la province de Québec, il délaissa l'enseignement en 1943 pour se consacrer au cinéma, et cela jusqu'à sa retraite en 1966.

Sa filmographie comprend un total de 51 documentaires. Ceux-ci lui ont été commandés par divers ministères des gouvernements successifs canadiens (1936 ; 1959), par l’Eglise, ainsi que par certaines entreprises privées, et ce, entre 1934 et 1968. Il produisit et réalisa bon nombre de petits films inédits, mais qui n'ont jamais connu de distribution commerciale. Tout comme Albert Teissier, il est aujourd’hui considéré comme un des pionniers du film-documentaire canadien.

Maurice Proulx 

 

Louis-Roger LAFLEUR (1905-1973)

Après ses études classiques au Collège de Montréal, Louis-Roger Lafleur prononça ses vœux perpétuels dans la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée en 1930 et fut ordonné prêtre en juin 1932. Il commença sa vie missionnaire et s'intéressa à la photographie : il tenta même des expériences au cinéma. Pendant 16 ans, il visita presque toutes les missions indiennes au Québec. Il utilisa ses nombreux films pour promouvoir le travail des missionnaires au Québec, aux États-Unis et en Europe. De 1953 à 1955, Louis-Roger Lafleur occupa le poste de directeur de la Maison des pensions fermées de Rouyn et jusqu'en 1959 celui de directeur-économiste au pensionnat indien de Saint-Marc de Figuery. Il retourna dans la région en 1972, cette fois comme curé de San Marco de Figuery. Sa filmographie étalée entre 1936 et 1959 a essentiellement les Indiens au Canada, les Missions Canadiennes (Grand Nord, Notre-Dame du Cap.) pour sujet. Le fond de ses clichés photographiques est également important et demeure un trésor ethnographique très apprécié.  

 Louis-Roger LAFLEUR

 

Du côté des Longs-métrages

Jean-Marie Poitevin (1907-1987)

 Prêtre de la Société des Missions étrangères), Jean-Marie poitevin se lança en 1942 dans la réalisation d’un long métrage À la croisée des chemins destiné à éveiller les vocations de missionnaires. La narration fut assurée par un certain René Levesque, futur Premier Ministre québécois.

À la croisée des chemins qui fut souvent considéré comme le premier long métrage de fiction sonore québécois (celui-là postsynchronisé). C’est un film de propagande catholique vantant les mérites et les bienfaits de devenir missionnaire. À l’origine, le film n’était pas destiné à une carrière commerciale. Il fut projeté pendant une décennie dans les écoles, les salles paroissiales et ciné-clubs mais ne connut une véritable distribution dans les cinémas qu’en 1973, lorsque la Cinémathèque québécoise décida de montrer les copies qu’elle conservait.

Tourné en Chine et au Québec, pour un budget de 2000 $, la valeur cinématographique d’À la croisée des chemins n’est évidemment pas mesurable tant le tout à l’air bricolé et rabouté de toutes parts. Produit par la Société des Missions étrangères du Québec, et d’après la pièce La Folle Aventure de Guy Stein, ce film présente, en revanche, un intérêt historique et sociologique indéniable. D’abord parce que les valeurs véhiculées : le collège classique, le directeur spirituel, les idylles naissantes, la grande décision ou le départ pour les missions sont autant d’images d’une certaine histoire du Québec. Ensuite, parce que les images de la Manchourie ou de la Chine de 1935 (3) sont des documents d’archives importants et témoignent de l’action des missions étrangères du « pays canadien » de l’époque.

En 1955 l’Abbé Poitevin fonda la revue Séquences, ayant comme objectif de former puis d'informer le public cinéphile au sujet du cinéma. Elle est la plus ancienne des revues francophones de cinéma toujours en activité en Amérique du Nord, la troisième revue francophone la plus ancienne au monde, après les Cahiers du Cinéma et Positif (5) et l'une des plus anciennes, tous genres confondus, encore publiées à ce jour (6).

Jean-Marie Poitevin  

 

Aloysius Vachet (1896-1958)

De son vrai prénom Claude-Louis de Gonzague), ce prêtre de la congrégation des Fils de la Charité, et vicaire à Gentilly, se lança en 1929 dans la réalisation d’un film de patronage Nino, Scout de France avec le concours des troupes de la paroisse. Ce film muet passa dans de nombreux patronages de la "banlieue rouge". Fort de cette expérience, en 1935, Aloysius Vachet participa à la réalisation du long métrage Promesses de René Delacroix (en présence des Petits Chanteurs à la Croix de Bois, et fonda sa propre société de production Fiat.

Ce film retrace les amours contrariées d'un chef et d'une cheftaine. L'abbé Vachet devint ensuite un spécialiste du cinéma catholique en France et au Québec. Il fut « débauché » (tout comme René Delacroix) en 1946 par un homme d’affaires ambitieux et coriace, M. DeSève qui avait résolu de faire de Montréal un Hollywood catholique grâce à sa compagnie Renaissance Films Distribution (RFD).

Les mains liéesManos atadaPromesses

En 1956, le Père décida d’adapter le scénario d’un petit bijou de la littérature catholique basque : Mon Petit prêtre du père jésuite et académicien Pierre Lhande, connu pour ses « radio-sermons ». L’Histoire fut entièrement revue et son époque aussi. Elle donna ainsi naissance à la fois au livre Les Mains liées et au film éponyme (4) tourné en 35 mm par Roland Quignon. Le film connu une sortie nationale en France et en Espagne. L’histoire ne dit pas s’il connut également son public.

 L'équipe du programme radiophonique Le ciel par-dessus les toits

L'équipe du programme radiophonique Le ciel par-dessus les toits avec en vedette Guy Maufrette accompagné par Aloysius Vachet (en bas à droite) et Lionel Groulx (en bas à gauche)

 

Patrick Peyton (1909-1992)

Prêtre irlandais issu d’une famille d’agriculteurs profondément religieuse. Il quitta l’Irlande en 1928 et devint sacristain de la cathédrale Saint-Stanislas en Pennsylvanie avant d’intégrer le noviciat.

En 1932, Patrick et son frère intégrèrent officiellement le séminaire principal de la Congrégation de la Sainte-Croix (CSC) (7), à Notre-Dame dans l’Indiana. Il poursuivit ses études et obtint une licence de lettres. Il se démena dans plusieurs matières, mais grâce à une grande mémoire il remplit les conditions d'admissibilités. Patrick était excellent en philosophie. Le père Cornelius Haggerty, professeur d'éthique, fournissait des conseils au jeune séminariste. Devenu séminariste, Patrick voulait devenir prêtre de la Sainte-Croix pour l'attention de la congrégation portée à la Sainte Famille et l'accent mis sur l'obéissance et la conscience. Patrick appréciait également la disponibilité de la congrégation concernant toutes les instructions provenant de l'Église catholique, ainsi que l'atmosphère familiale au sein de la congrégation.

Porté par une grande dévotion mariale Le P. Peyton présentait de nombreuses émissions télévisées à l'étranger pour promouvoir le rosaire, où une image du tableau de Murilo Notre-Dame du Rosaire, était toujours montrée en arrière-plan. (8)

Sujet à la tuberculose dont il semble avoir été guéri miraculeusement, il ne cessa durant toute sa vie de prêcher la dévotion au rosaire par tous les moyens de communication mis à sa disposition. En utilisant la radio, les films, la publicité et plus tard la télévision, et grâce à l'aide de célébrités, d'artistes et de publicitaires, le Père Peyton fut un des pionniers de l'utilisation des mass media pour l’évangélisation.

Selon l'historien Hugh Wilford, « Peyton lui-même était profondément conscient de la dimension politique de sa mission, proclamant avec fierté dans une radiodiffusion de 1946, "Le rosaire est l'arme offensive qui détruira le communisme, le grand mal qui cherche à détruire la foi »

En 1957 il se lança dans une entreprise d’évangélisation conséquente : filmer les récits évangéliques en trois fois cinq épisodes de vingt minutes chacun. Chaque épisode correspondra à un mystère du rosaire. Il dirigera la production de cette œuvre colossale tournée en Espagne intitulée Les Mystères du Rosaire, aux studios de Séville, avec le concours de milliers de figurants. Les films furent ainsi projetés dans les pays francophones comme dans les pays anglophones puisque deux versions distinctes furent produites à l’occasion. Si les dictionnaires de films ne citent quasiment jamais cette production qui tient du péplum, c’est à tort, car elle mérite vraiment d’être redécouverte. La réalisation fut, elle, confiée alors à Joseph I. Breen, ancien directeur de Production Code Administration chargée du fameux code Hays entre 1934 et 1954.

Patrick Peyton

 

 

 

(1) Cette démarche correspondra également aux vœux suivants de Pie XII et Paul VI, textes visant à stimuler la réflexion filmologique et théologique (théologie morale presque uniquement). Parmi les plus importants, Le Film idéal, de Pie XII, discours des 21 juin et 28 octobre 1955 à des représentants du monde du cinéma; la lettre encyclique Miranda Prorsus sur le cinéma, la radio et la télévision, adressée par Pie XII à l'Eglise universelle le l2 septembre 1957; le décret Inter Mirifica sur «les moyens de communication sociale», promulgué par Paul VI le 4 décembre 1963, à la fin du Concile Vatican II; et l'instruction pastorale Les moyens de communication sociale pour l'application de Inter Mirifica, publiée en 1971.

(2) Vigilanti Cura, p. 13. 

(3) Film dans le film. Jean, personnage principal, assiste à la projection d'un film présenté par un missionnaire québécois, de retour d'une mission d'évangélisation en Manchourie.

(4) Film malheureusement invisible car dormant dans les Archives du CNC à Bois d’Arcy.

(5) http://www.ledevoir.com/culture/cinema/452379/60e-anniversaire-de-sequences?utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed%3A+fluxdudevoir+(Le+fil+de+presse+du+Devoir) 

(6) http://www.ledevoir.com/culture/cinema/452379/60e-anniversaire-de-sequences?utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed%3A+fluxdudevoir+(Le+fil+de+presse+du+Devoir) 

(7) Congrégation de la Sainte-Croix, fondée en 1837 par le Bienheureux Basile Moreau (1799-1873)

(8) Huile sur toile. Museo del Prado, Espagne.


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