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Zviaguintsev : Le cri de la baleine se perd dans la vodka

Zviaguintsev : Le cri de la baleine se perd dans la vodka

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Après l’ignominie des fêtes obligatoires, je vous propose un dernier remontant. Déplaçons-nous en Russie, là où les greffes de foie n’ont aucun sens ; où les carcasses de baleines remplacent les cadavres de poulet de Bresse ; les petites ivresses à la française, les grandes saouleries post-soviétiques ; où les panoramas du grand Nord singent les rivages de Bretagne, après un nuage nucléaire.

Nous sommes dans l’univers d’Andrei Zviaguintsev dans lequel l’espoir est un coquillage qui, collé à l’oreille, offre toute la gamme des hurlements de l’errance désespérée. Mais qui va là ? Un politique véreux, un ancien militaire dont les cuites épiques rapetissent la guerre des étoiles, une femme belle et triste qui découpe du poisson dans une usine, un enfant perdu, un avocat moscovite. Que veulent-ils tous ? Les uns souhaitent garder leur maison, le maire la détruire. Voici toute l’intrigue : une affaire d’expropriation. En réalité, tous ces gens semblent dépossédés comme ces léviathans échoués sur le sable. Le squelette du monstre marin est comme le crâne de Yorick. On a froid dans le dos.

La mort est irréelle. La vie, chimérique. Les frissons se fossilisent quand des gamins de dix ans se réunissent dans une église détruite pour boire de la vodka. Il y a un tel souci du délabrement qu’on se croirait au réveil, la taie baveuse, après le jour de l’An : même sentiment d’abandon confit, même lassitude devant la répétition des jours. Les adultes tirent à la carabine sur des bouteilles vides, posées sur une ligne d’horizon improbable. Les femmes débitent du poisson dans des bacs. Les enfants pleurent sur la plage, après avoir surpris des adultes accouplés. Et la mer s’étend comme un bras d’honneur. L’espérance se transforme en une malédiction. La possibilité d’une hypothèse, en fessée du destin.

C’est donc un art sombre et lumineux : on dirait les univers parallèles – reliés par des trous noirs – décrits par les astrophysiciens. Ici, l’art redevient une fière extravagance, une dinguerie d’une conscience sans principe de causalité ou une bêtise de la détresse. Heureusement, le malheur est une invention et l’art n’est pas indispensable. Il existe aussi le sourire de votre enfant ensommeillé qui n’est pas content d’aller à l’école. Il se met à ranger pour vous amadouer. Vous lui demandez s’il range alors qu’il déplace ses jouets. Il vous répond : « Non, je ne range pas. Je détruis le bazar ! ». Le bonheur est un destructeur de bazar. Mais j'oubliais : Andrei Zviaguintsev est un cinéaste russe. Il est donc inutile de se rendre dans un centre commercial à l’approche des soldes. Allez donc voir son film le Léviathan… On peut également s’allonger sur le sol avec ses enfants et regarder la vaste constellation de la Baleine ou, après une dispute inutile, retrouver la compagne rêvée.


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