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A la périphérie du pays légal

A la périphérie du pays légal

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Deux France coexistent en 2016 : la France des puissants, des nantis, des réseaux, des copains et des coquins, et la France à leur périphérie, la France des petites gens oubliés. Cette « France périphérique » pour reprendre le terme du géographe Christophe Guilluy qui l'a forgé dans son ouvrage du même titre, est celle où l'on est trop riche pour percevoir les allocations divers auxquelles donnent encore droit parfois, et trop pauvre pour s'en passer.

C'est la France de l'ancienne ruralité dorénavant moribonde, désertifiée, les jeunes s'en vont, les vieux meurent lentement, et de la rurbanité, mot barbare désignant les personnes à cheval entre la ville et la campagne, migrants diurnes, des travailleurs et salariés relégués en banlieue voire plus loin encore, les centres des villes leur étant désormais inaccessibles car beaucoup trop chers, relégation vécue telle une humiliation très forte, de plus en plus insupportable.

C'est la France des sous-préfectures, des préfectures plus pauvres, plus déshéritées en ayant l'air. Où l'architecture des bâtiments administratifs est partout la même, impersonnelle, fonctionnelle. Où les anciennes coutumes ont laissé la place aux mêmes habitudes de consommateurs citoyens que partout ailleurs dans le monde. L'on s'y ennuie un peu plus qu'avant dans ce pays de l'ancienne ruralité, plus personne il est vrai n'y étant paysan malgré quelques rêves sur un passé fantasmé, idéalisé.

La France des nantis leur a même volé cela, se gargarisant des produits « bio » qu'elle achète à prix d'or, de son souci du « développement durable » consistant dans le réemploi de techniques simplement de bon sens du monde d'avant, d'avant la standardisation, d'avant la perte d'identité que l'on ressent douloureusement sans que ce mot ne soit synonyme d'exclusion ou d'une quelconque xénophobie…

Bien que perdure dans cette France de la périphérie le même sentiment d'amour/haine contre Paris. L'on hait Paris, rien que des bobos, des homosexuels, des gauchistes, des prétentieux, tout en rêvant de la Capitale mais pas seulement. De plus en plus l'on rêve d'Amérique, celle des séries que l'on regarde à la télévision, fascinant encore les esprits affaiblis par le masochisme mémoriel constant sévissant depuis des décennies, par l'entreprise de décervelage intensif menée par les médias, le grand Barnum spectaculaire et ultra-libéral, une « conspiration contre toute espèce de vie intérieure ».

C'est ainsi que Bernanos l'exprimait fort justement après la Seconde Guerre Mondiale dans « la France contre les robots » quand il sentait poindre les prémices du désastre, quand il y avait dans l'air un avant-goût de la catastrophe, des symptômes déjà évidents.

La France de la périphérie subit le dédain et le mépris des élites, ou présumées, c'est elles qui se désignent ainsi. Où plutôt elle le subissait. Pendant très longtemps, l'on se taisait, on n'osait pas répliquer contre des décisions absurdes ou kafkaïennes, des sottises administratives parfaitement ubuesques. Depuis quelques temps la colère monte, elle se propage sur internet, dans la vie de tous les jours. Jusque là l'on n'osait pas trop râler à son travail ou par son vote, cela pose de moins en moins de problèmes de conscience, encore moins de scrupules. Personne ne veut plus fermer sa bouche, et se soumettre à l'autorité de gouvernants et de leurs obligés que l'on ne supporte plus. L'on se raccroche à quelques bribes d'histoire, de géographie, de culture, vaguement encore entraperçues dans la brume laissée par des années d'embrigadement, de matraquage de lieux communs prétendument progressistes.

Et il est sans doute trop tard, l'impression laissée étant que le chemin de non-retour a été emprunté sans espoir de revenir en arrière il y a bien longtemps déjà. La barbarie est à nos portes, une cyber-barbarie aussi, une barbarie 2.0 d'individus perpétuellement connectés, incapables de réfléchir par eux-mêmes, survolant les connaissances, n'approfondissant rien. Mais puisque l'on vous dit que ça va mieux, pourquoi donc s'affoler ?


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