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Au nom des modèles mathématiques

Au nom des modèles mathématiques

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Il ne s’agit pas de nier la réalité des décès causés par cette grippe sévère ultra-contagieuse. Mais sans doute ne faut-il pas seulement s’adapter à ce qui est : ne devons-nous pas encore mettre les choses en perspective de façon objective et explorer les causes ? Alors que cet épisode Covid-19[1], selon toute vraisemblance, ne changera pas les statistiques[2] de la mortalité habituelle, un homme providentiel nous a rappelé le BA-BA des maladies infectieuses : « Cela fait 42 ans que je fais ce métier. Je vois toujours des malades pour rester en contact avec la réalité et ne pas devenir un médecin de bureau. Il faut diagnostiquer, se donner les moyens de faire des diagnostics. Il faut isoler les gens contagieux, et il faut les traiter. Je pense que c’est ça qu’il faut faire car c’est la base de notre métier » (Didier Raoult, 8 avril 2020).

Une heureuse exception dans le monde des « premiers de la classe » des pays dits « riches ». Mais pas riches en intelligence, c’est le moins que l’on puisse dire, puisque l’adjectif « cartésien » est devenu en France un critère d’intelligence. Descartes appelait ses disciples futurs ses « petits neveux » : il désignait ainsi ceux qui déduiraient toutes les conséquences de ses principes nouveaux. Il reconnaissait que ses points de départ disqualifiaient le réalisme inductif d’Aristote[3] aujourd’hui si méprisé dans les départements de Sciences Humaines de l’université occidentale. Malgré le discrédit total de la philosophie moderne, la dictature universitaire continue son travail de sape pour disqualifier le mode inductif (empirique) au profit d’une quantification grandissante. Nos « premiers de la classe » ont été survalorisés selon des critères logico-mathématiques alors que la paille des mots polluait le grain des choses.

La mascarade[4] politico-médiatique actuelle autour du Covid-19 n’est-elle pas le fruit logique de ces « premiers de la classe » que nous avons tous cotoyés[5] ? En France, ils sont tous passés par l’Education Nationale, ont eu un baccalauréat général, majoritairement estampillé « scientifique ». Et donc mathématisé, avec ses conclusions nécessaires, et donc parfaites, et donc absolues, et donc non-négociables.

Qu’avait rappelé Aristote à son maître Platon ? La distinction entre les matières spéculatives et les matières pratiques. C’est ce qu’il appelait la culture philosophique réaliste. Chez les intellectuels platonico-cartésiens, la perfection formelle d’un discours l’emporte sur la remise en cause de son analyse au service de la vérité objective. Un des points de friction entre Aristote et son maître Platon a été en effet la querelle autour des « tableaux de division » par dichotomie en biologie[6] : ces jeux d’opposition dialectique apriori étaient très beaux sur le tableau (maintenant nos écrans) mais ne respectaient plus le réel. Nos intellectuels d’hier et d’aujourd’hui s’imaginent ainsi faire entrer ce réel dans leurs schémas abstraits. Cette direction fournit d’habiles « manipulateurs de symboles » mais pas des conseillers intelligents, humbles face à la réalité, et encore moins des chefs.

La traduction éthico-politique de cette formation hyper-abstraite, c’est que ces intellectuels (passés en ce moment par nos « grandes écoles » : Science-Po, l’ENA, ENS, Polytechnique, nos « Grandes Ecoles »[7], etc) préféreront toujours le conformisme de la procédure à l’intelligence de l’adaptation au réel. Le « premier de la classe » recherche le nécessaire là où existe une part de contingence : car il veut contrôler ; il veut être efficace. Le « premier de la classe » recherchera plus tard, au quotidien, à mettre son entourage familial et professionnel dans des cases. Bref, cette déformation spéculative produit des tyrans domestiques et/ou politiques qui veulent résoudre de façon catégorique mais demeurent incapables de composer. Et nous sommes-là au cœur de la distinction entre l’intellectuel et l’intelligent.

Dans un de ses récents livres, Philippe de Villiers rapporte une anecdote révélatrice des réflexes intellectuels de nos « élites » : alors tout frais sorti de l’ENA, il fait un stage à la préfecture de la Corrèze. Lors d’une crise sociale ouvrière, de Villiers se démène pour trouver une solution équitable et humaine. Disons la voie du bon sens. Il est immédiatement stoppé par son Préfet : « Mais que faites-vous Villiers ? Nous ne sommes pas là pour trouver des solutions mais pour appliquer des procédures ».

Pour Socrate, père de la philosophie, l’autorité ultime reste le réel, non les manuels et/ou la maîtresse. Le système scolaire actuel formate nos « premiers de la classe » à se soumettre sans discussion aux autorités établies, les puissances financières, économiques, l’Etat privatisé[8] et ses spectaculaires organisations : toutes ces idoles deviennent son horizon indépassable.

Le professeur Raoult, en dénonçant très tôt les arguments tirés exclusivement des « modèles mathématiques »,  a suffisamment d’expérience pour savoir que monde des choses est toujours complexe et ne peut être réduit à des symboles chiffrés simplificateurs.  Ceci nous rappelle un passage de la Métaphysique d’Aristote, dans lequel il distingue quelques biais intellectuels qui empêchent la progression vers la prudence. « Certains n’admettent qu’un langage mathématique (…) d’autres exigent pour toute chose une démonstration rigoureuse … On ne doit pas notamment exiger en tout la rigueur mathématique, mais seulement quand il s’agit d’êtres immatériels[9].» Gérer la matière avec un mode mathématique ne convient pas.

On l’aura compris, la difficulté dans la relation avec ces intellectuels formés au théorique abstrait, c’est qu’on se demande toujours s’ils sont capables d’intégrer la complexité du réel concret dans toutes ses dimensions, ou s’ils sacrifieront ce réel (personnes comprises), au nom des courbes chiffrées, piliers de la « gouvernance par les nombres[10] ». Ces lauréats de l’Education Nationale, de nos universités ou de nos « grandes écoles » récitent bien leur leçon et maîtrisent à la perfection leurs éléments de langage mais sont-ils encore capables d’intelligence ? Autrement dit d’adaptation à la réalité objective ? L’hypertrophie mathématique n’aura-t-elle pas accentué cette tendance néo-platonicienne ? Si le réel ne rentre pas dans mes schémas abstraits chiffrées, on le forcera à y entrer… come ces Pythagoriciens dénoncés par le même Aristote, lesquels avaient inventé une dixième planète pour répondre à leur croyance en la perfection du chiffre 10. Mais les « pragmatiques » ne sont pas ceux qu’on croit ! Il faut le retour d’expérience (induction[11]) pour choisir l’option réaliste intelligente. Ce qui suppose souvent de reconnaître ses erreurs.

Quand l’évolution sociale vous décerne des récompenses (diplômes, salaires, reconnaissance publique, etc), il est bien difficile de sacrifier sa vanité pour se remettre en cause, quitte à s’accrocher à des méthodes bureaucratiques au mépris de l’urgence de la situation.

Parmi ces « premiers de la classe » qui auront, par leur honnêteté intellectuelle, réussi leur conversion intelligente, je citerai Olivier Rey. « L’aristotélisme partait des données immédiates de la perception (…) Galilée part de la réflexion mathématique (…) la production de la nature est par avance assujettie aux règles de la géométrie. Ce sont elles qui doivent guider l’étude, et non la perception : Galilée confesse son admiration pour Aristarque et Copernic (…) parce que chez eux « la raison a pu faire une telle violence aux sens jusqu’à devenir, malgré les sens, maîtresse de leurs croyances[12] ».

Cette épidémie de coronavirus aurait pu avoir des conséquences limitées, mais la formation intellectuelle de nos décideurs[13] jointe à leur appétit narcissique a engendré cette crise non pas réellement sanitaire, mais surtout maintenant économico-sociale[14]. Malgré tout, le problème est-il uniquement spéculatif ?

La saga des masques, la désinformation systématique du complexe politico-médiatique autour de l’hydroxy-chloroquine[15], la pénurie en médicaments, l’affaiblissement continu des structures hospitalières, le manque de tests et les questions autour de leur fiabilité, les injonctions contradictoires, une surveillance étatique sans précédent à l’heure du néolibéralisme des « Lumières », mais bien digne du Léviathan de Hobbes, toutes ces décisions contraires au bon sens viennent nous rappeler l’urgence d’un reset de nos réseaux de formations et de nos critères intellectuels. A moins que le problème majeur ne soit plutôt moral…

Cette pièce de théâtre surjouée aura surtout manifesté l’aveuglement de nombreux concitoyens capables d’obéir sans esprit critique[16] à des ordres avilissants motivés par des « modèles mathématiques » reçus comme des oracles. Le premier de la classe, la plupart du temps, rejoint la légion des sophistes et non des sages. Pour ceux qui ont encore deux yeux et deux oreilles, il  serait inadmissible que ces « lauréats » continuent à détruire ainsi notre pays sans réaction populaire. Le Covid-19 était bénin en l'absence de pathologie préexistante ou de terrain défavorable. Mais c’est encore la divination d’un « premier de la classe », Neil Ferguson[17], dont l’argumentaire repose sur des modèles mathématisés, qui aura réussi à priver des millions de personnes de leurs droits fondamentaux.

J’espère que tous les complices de ce système de déstructuration intellectuelle se reconnaîtront. « C'est le propre de l'être humain de se tromper ; seul l'insensé persiste dans son erreur[18]. »

Et que dire de nos ecclésiastiques catholiques[19] ? Passé la cinquantaine, peut-être pouvons-nous nous permettre cette remarque : s’ils avaient un peu étudié saint Thomas d’Aquin en négligeant moins leur philosophie, ils auraient moins versé dans le fidéisme stérile[20]. Trop peu de clercs ont conscience de l’urgence de la mise à jour intellectuelle qui rétablirait le rapport entre les faits et leur narration avec l’aide du mode inductif naturel, autrement dit qui rétablirait les capacités de la raison humaine. Rappelons-leur encore une fois ce passage d’une encyclique passée inaperçue chez nos religieux : « La foi, privée de la raison, a mis l'accent sur le sentiment (…), en courant le risque de ne plus être une proposition universelle. Il est illusoire de penser que la foi, face à une raison faible, puisse avoir une force plus grande ; au contraire, elle tombe dans le grand danger d'être réduite à un mythe ou à une superstition. » (Jean-Paul II, Fides et Ratio, n°48).

L’analyse juste des causes en l’occurrence ne viendra pas de l’un d’entre eux mais d’un chercheur du CNRS qui prend la philosophie au sérieux :

« En arrachant les jeunes aux déterminismes hérités de leurs appartenances naturelles, au premier rang desquelles la famille, le système scolaire actuel se donne pour mission de faire de chaque personne un être autonome et autosuffisant.

Dans la pratique, en sortent plutôt des individus désaffiliés entièrement dépendants de l’industrie et des services, des électrons libres dont rien n’entravera le mouvement dans le champ des modes, du marché et des injonctions gestionnaires » (Olivier Rey, Une question de taille, Stock, 2014, p. 51).

 

[1] Coronavirus en effet inhabituel, ce qui interpelle les spécialistes concernant sa naturalité, mais pas exceptionnel. Les infections respiratoires habituelles que l’Humanité vit chaque année font environ  2'600'000 morts à travers le monde.

[2] Suite à tant de précipitations, qui est maintenant capable de chiffrer objectivement les décès engendrés par cette grippe ?

[3] « Mais il ne faut pas le dire, s’il vous plaît, car ceux qui favorisent Aristote feraient peut-être plus de difficulté de les approuver » (Lettre à Mersenne, 28 janvier 1641)

[4] Que l’on peut définir aussi comme une séquence psychotique orchestrée par une ingénierie sociale, ou encore une dramaturgie collective hallucinée.

[5] Enfin, ceux de la Province…

[6] De Partibus Animalium, I, II, III. Romeyer-Dherbey : Les Choses Mêmes (p. 94).

[7] En un mot : les formations étatiques saint-simoniennes.

[8] Leurs carences en philosophie réaliste empêchent nos décideurs d’opérer leurs choix en vue du Bien Commun. Ce n’est ni l’enseignement actuel en philosophie dans l’Education Nationale, ni la sophistique Science-Po, ni le saint-simonisme de l’ENA qui pourrait les former à gouverner…

[9] Métaphysique, a, 3.

[10] Alain Supiot.

[11] Mode de procéder qui était le souci constant d’Aristote contre les platoniciens et les idéalistes de tous les temps.

[12] Olivier REY, Itinéraire de l’égarement. Du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine (Seuil, 2003, pp. 55-64 (Référence Galilée : Dialogue…VII, 355). Nous recommandons également la lecture de : Une question de taille (Stock, 2014), particulièrement les passages sur L’Education Natonale.

[13] Dont il faudra faire par la suite l’historique des décisions successives afin de les évaluer. Mais ne se sont-ils organisés en « intouchables » ? Jusqu’à quand le peuple va-t-il supporter ces arrogants irresponsables ?

[14] La réelle crise, en majeure partie issue du « service de la dette »,  était bien entendu déjà présente avant l’apparition de ce virus.

[15] Mensonges appuyés par des « scientifiques » au service d’intérêts privés…

[16] Jusqu’où iront nos forces de l’ordre dans leur verbalisation-racket ? Ne peut-on envisager un remboursement des amendes puisque l’illégalité, sans parler de la légitimité, de cette assignation à résidence semble maintenant s’imposer ?

[17] Dont un ancien collaborateur, Simon Cauchemez, dirige actuellement l’unité de modélisation de l’Institut Pasteur : il a bien entendu voté le confinement généralisé.

[18] Cicéron, Philippicae XII.5

[19] Mais nos évêques, pour la plupart, ne sont-ils pas eux aussi d’anciens « premiers de la classe » ? N’ont-ils pas également leur part de responsabilité dans cette fabrique du consentement ? La féminisation des communautés ecclésiales n’aura-t-elle pas été un facteur aggravant de cette docilité affligeante ?

[20] Qui accompagne une ahurissante soumission à l’ordre établi.


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