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« Impossible d’hésiter » ?

« Impossible d’hésiter » ?

Par  

Lettre ouverte à Jean-Pierre Denis, rédacteur en chef de La Vie.

Cher Jean-Pierre Denis,

je lis souvent avec joie vos éditoriaux et j’y admire généralement votre hauteur de vue et, surtout, votre absence d’esprit partisan : je défends même régulièrement votre revue contre ceux qui ont depuis longtemps l’habitude de la réduire à un repaire de chrétiens de gauche sectaires.

Le dimanche 23 avril, au soir du premier tour, vous avez publié un éditorial intitulé : « A question simple, réponse claire ». Tout en y pointant « les mauvais génies du macronisme, et notamment ce libéralisme sociétal qui promet et promeut trop d’inquiétantes merveilles », vous donnez la réponse claire promise par le titre : il faut voter Macron, quitte à résister ensuite. D’autres voix, plus à gauche, ont fait le même raisonnement. Le mélenchonien Gérard Miller, par exemple, après avoir précisé malicieusement qu’il préférait ceux qui crient « Résistance ! Résistance ! » à ceux qui crient « Brigitte ! Brigitte ! », a indiqué qu’il voterait lui aussi pour « le Mozart de la finance ».

Votre éditorial se clôt par une conclusion claire et nette : « Impossible d’hésiter ». Je ne sais si la formule impersonnelle avait valeur d’injonction aux lecteurs, mais elle m’a fait me cabrer. J’ai eu la même réaction quand j’ai appris qu’un humoriste de France Inter avait été censuré pour une chronique qui faisait l’éloge de l’abstention. Un seul choix, donc, immédiat, imposé, obligatoire, accessoirement plus évangélique, dîtes-vous : Macron. « Et son nom est Emmanuel ».

« Il sera temps d’exiger des comptes de la part de celui qui nous a demandé un chèque en blanc », écrivez-vous. Pour l’ancien banquier, l’image du chèque s’imposait ! Exiger des comptes, soit. Mais quels comptes peut se croire obliger de rendre un homme pour qui tout le monde appelle à voter à 20h15, au point que celui qui prétend attendre le lendemain est déjà présumé coupable (François-Xavier Bellamy en a fait l’expérience) ? Comme si les quinze jours qui séparent les deux tours ne servaient à rien !

Le mois de janvier, vous le savez, a donné lieu, chez les catholiques, à une guerre picrocholine qui n’était peut-être qu’un prélude à celle qui se joue aujourd’hui. Elle opposait les partisans d’Erwan Le Morhedec et de son Identitaire. Le mauvais génie du christianisme à ceux de Laurent Dandrieu et de son Eglise et immigration. Le grand malaise. A ce propos, vous avez dit clairement votre choix pour l’homme de « droite modérée, de filiation démocrate-chrétienne » face à l’homme « de droite de la droite, celle qui charrie dans ses bagages l’héritage maurrassien ». J’ai pensé à l’époque que l’obsession de Maurras – idole ou repoussoir – est aussi ancrée chez ses ennemis que chez ses disciples. Ce que Raïssa Maritain, dans une lettre à Journet de 1939, déplorait chez Bernanos pourrait s’étendre à bien des démocrates-chrétiens : « Et puis, cette manière morbide de revenir toujours à Maurras ; comme un névrosé à son mal ».

A la fin de votre article (« Notre identité »), vous écriviez justement : « Est-il besoin de convoquer ici Bernanos, Maritain, Mounier ? Mieux vaut les relire. » Fort bonne idée, mais les relire pourrait nous amener à la possibilité d’hésiter, voire de refuser absolument de voter Macron.

Sans bien connaître Mounier, je veux bien l’imaginer invitant à voter pour le champion du camp progressiste, pourfendant « tous les conservatismes ». Je n’exclus pas même que Maritain ait pu suivre ultimement la même voie, mais j’hésiterai sur ce point tant qu’on ne me l’aura pas prouvé. Vous pensez pouvoir résumer l’enjeu électoral par une alternative, que vous assumez tout en la reconnaissant simpliste : « Faut-il insuffler à ce pays de l’optimisme et de la confiance, ou le rabougrir, le replier et l’apeurer davantage ? » Comment ne pas penser en vous lisant à la remarque de Bernanos : « Neuf fois sur dix, l’optimisme est une forme sournoise de l’égoïsme, une manière de se désolidariser du malheur d’autrui. » Qui peut dire sans cynisme aux ouvriers de Whirlpool : « Un jour ou l’autre, vous appartiendrez à la mondialisation heureuse. En attendant, souriez, vous êtes plumés » ?   Et qui ne pense à Macron, quand il lit cette attaque contre Maritain - injuste ou non, c’est une autre question - sous la plume du même Bernanos : « Des hauteurs où il respire, le patriotisme lui apparaît comme une sorte de vertu grossière, suspecte. Il est de ceux qui s’éveillent chaque matin en se demandant à quelle réalité sublime ils vont faire à la France l’honneur de la sacrifier » ?

Entendez-moi bien, cher Jean-Pierre Denis : je n’ai nullement l’intention de faire voter les morts et d’ « instrumentaliser » - comme on dit aujourd’hui à propos de tout et n’importe quoi – des auteurs que j’aime et qui ne laissent jamais notre médiocrité en paix. J’affirme seulement qu’à leur école, école d’intranquillité, on ne peut évacuer toute discussion pendant quinze jours et proclamer d’emblée qu’il est impossible d’hésiter. A quand le délit d’entrave numérique au macronisme ?

Je prétends que même la « nouvelle » déclaration irénique des évêques de France, que certains dénoncent comme une pure tartufferie pro-Macron mais qui n’est en réalité qu’un poussif copier-coller de clichés de sacristie, ne permet pas de trancher comme vous le faites. J’avais apprécié votre dossier « Voter en chrétien » (La Vie, n°3735) qui donnait la parole à cinq chrétiens qui votaient pour les cinq principaux candidats. S’y côtoyaient Jacques de Guillebon soutenant Marine Le Pen et Martine Sevegrand défendant Mélenchon. Vous écriviez : « Ce dossier n’a pas pour objet de donner des consignes de vote. La Vie n’a jamais distribué les cartes électorales. » Tout ceci n’était-il qu’une posture ? Fallait-il comprendre : « Je veux bien que Le Pen joue, tant qu’il ne gagne pas ! » ou, pour parler comme le Géronte de Molière : « Je te pardonne, à condition que tu meures ! »  Ne pouviez-vous pas plutôt renvoyer vos lecteurs aux tableaux comparatifs des programmes – très bien faits – que vous aviez publiés à cette occasion ? Evidemment, cela supposait d’admettre qu’il leur était possible de voter blanc, de s’abstenir et même, péché sans rémission, de rejoindre les gars de la Marine. En un mot, qu’il est encore possible d’hésiter.

Un dernier mot. Pour Bernanos, d’un certain point de vue, votre formule s’applique assez bien. Il lui aurait été en effet impossible d’hésiter, ou du moins inutile. Il a n’a jamais eu de carte d’électeur !  Qu’on me permette de juger que son engagement politique valait bien celui de nos évêques.

Noël Pichenet.


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