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J'ai décidé de voter Jean Lassalle

J'ai décidé de voter Jean Lassalle

Par  

Cher Ami,

Tu me demandes pourquoi j’ai décidé de voter Jean Lassalle au premier tour des élections présidentielles d’avril 2017. Tu me rappelles qu’il serait plus judicieux de voter utile dans un monde à la dérive et me susurres le nom de l’homme à éviter, celui qui n’a d’homme que le nom, sans doute une image de synthèse dont le graphiste, dans sa vive impatience, aurait oublié le regard. Tu ajoutes que Lassalle te semble appartenir à la race des hurluberlus, des doux rêveurs et me rappelles que la politique est chose sérieuse, qui traîne après elle le malheur des hommes sous toutes les formes : le chômage, la pauvreté, la misère, le sentiment de délaissement. Tu ajoutes qu’il s’agit là des sûrs maux qui conduisent l’homme à n’espérer plus rien, le jettent dans les bras des Méchants, à moins qu’ils ne le poussent à se laisser doucement dériver et crever au fil des jours et de l’eau.

Je sais tout cela, mon bon ami et c’est là, raison qui me fait, barrésienne toujours, me transformer, à l’occasion, en lassalienne. Le moyen pour une personne telle que moi de ne pas soutenir le fils qui - mimétisme ou piété ? - retrouve la vocation pastorale ? Le moyen de n’admirer pas un député, susceptible de se saisir d’un bâton et de se mettre en marche, au lieu d’entonner de sa voix d’IR le slogan ? 215 jours durant, sur 5 000 kilomètres, le Jean est allé à pied, comme il convient qu’aillent les hommes, afin de ramener les brebis égarées, non pas sur le chemin de la réussite managériale ou l’horizon trompeur de la digitalisation pour tous, mais le chemin de l’espoir. Ridicule ou admirable ? Les deux adjectifs sont frères, tu le sais d’aimer comme moi les hommes-albatros, ceux qui prétendent se tenir sur l’adret, loin de l’ubac et de la laideur du monde. De sa montagne, un député du peuple est descendu. Il ne prétendait ni parler en son nom ni l’évangéliser. Seulement, âme par âme, s’en venir au devant de chacun. Le geste est beau. Il émeut. M’émeut, je l’avoue. Accès de gâtisme ou irréalisme féminin ? Libre à toi d’en juger ! Je sais seulement que chaque jour, les hommes de bonne volonté, révolutionnaires, rebelles, conservateurs ou progressistes, ne réclament que l’interruption momentanée ou pérenne de la déshumanisation en cours et que Lassalle, seul, parmi tous les prétendants à la dignité suprême, prend acte de cet état des choses.

Que réclamons-nous d’autre que de ne plus devoir nous adresser à des hologrammes de chair et à des voix humaines, qui nasillent comme jaspinent les disques préenregistrés, GPS et consorts, désormais devenus nos nouveaux compagnons de voyage ? Que demandons-nous d’autre, espérances réduites a minima, que de ne pas devoir coexister avec des robots à forme humaine et ne pas souffrir que des algorithmes régissent nos désirs, nos amours, notre santé, nos destins et nos morts ? De quoi souffrons nous le plus aujourd’hui, navire night, que de la dématérialisation des corps, des sentiments et des choses ? Que désirons nous le plus ? Sortir de l’image, du signe et de la soumission aux technologies, pour retrouver l’usage de nos sens, fruir, une dernière fois, de la beauté du monde, avant que la planète ne ressemble aux Emirats, à Disney Land ou à un paysage après la bataille. Que désirons-nous d’autre que de voir disparaître la figure du Consommateur, substituée à celle du Travailleur selon Jünger ? Pas grand chose, avoue-le, cher ami. Seul, aujourd’hui, Jean Lassalle accuse réception de cet humble requête à laquelle déjà nous renonçons, assujettis, malgré nous, à l’inéluctable. Nous ne croyons ni toi ni moi aux lendemains chanteurs et savons l’histoire universelle en rien providentielle. Cahincaha, comme « la petite diligence par les beaux chemins de France », elle est allée - splendeurs et misères – de la fronde à l’atome, l’homme ne s’étant redressé que pour accepter un maître, l’autre. Aujourd’hui, son maître absent et pourtant présent n’est ni le Dieu de la Thora ni celui des Evangiles ou du Coran ni l’Eveillé mais cette entité sans visage et sans mains, qu’on dit « marché », contre lequel aucun de nous ne semble rien pouvoir, conduisant chacun de nous au cœur de la désespérance où l’attendent, hilares, Arès, Thor ou Tyr, emperruqués de blond platine, chauves, gros ou petits, dieux de Guerre et de Désolation.

Nous savons la cohorte de maux, qui accompagnent la domination du marché, particulièrement et avant toute chose, la sûre disparition du facteur humain. Ils pullulent comme les rats du jardin des Blancs Manteaux sous le règne de Dame Hidalgo, architecte du Grand Paris et fossoyeur de Paris. Qu’importe les moyens ! Je ne te ferai pas l’insulte, à toi qui sait le monde de l’entreprise, de te rappeler les premiers de ces moyens : l’obligation de flexibilité, de déracinement et le devoir d’enthousiasme. C’est trop peu de souffrir, il nous faudra encore baiser la main invisible qui nous détruit chaque jour davantage jusques à extinction. Tous, pères de famille, célibataires, artisans ou intellectuels, hommes à la charrue ou à la plume, nous souffrons, otium contre negocium, qui n’arrivons plus à vendre le fruit dévalué de nos labeurs et nous savons, condamnés à livrer les fruits de nos entrailles au Capital, concédant leurs âmes pour un vil SMIC, augmenté de bonus, aux écoles de commerce, pour qu’ils ne meurent pas tout à fait !

Toi et moi, nous savons l’homme promis à l’équarrissage dans la paix comme il le fut dans la guerre, et nous assistons, stupéfaits, à la rhinocérosalition de nos contemporains. Le présentéisme efface leur mémoire et nul ne se souvient plus avoir adoré les rides de son père ou de sa mère et y avoir lu le récit d’une vie d’homme. Nul ne se souvient plus d’avoir librement pris langue avec des inconnus, sans passer par un réseau social et avoir contemplé un garçon ou une fille, sans désirer sur l’instant passer à l’acte, étant de ceux qu’enchantent les tracés sinueux, la géographie de la carte du Tendre. Je vois, je veux, je prends. J’ai cinq ans et si tu ne me crois pas… Toi et moi, je le sais, cher, très cher ami, haïssons ce monde et savons le meilleur des mondes arrivé, sans que nul ne s’en inquiète vraiment. « L’ordre des choses ». « On n’arrête pas le Progrès…» Toutes les maximes des Pères n’y pourront mais. Si nous ne condamnons pas le monde comme il va à une suspension, un moratoire, Shakespeare et Virgile disparaîtront et personne, responsabilité illimitée, ne saura plus, Fahrenheit 451, qu’ils eussent jamais existé. Nos amis refusent la souffrance et prennent du Prozac, les jeunes femmes refusent de mettre au monde aucun enfant différent, les vieilles dames prennent des mines d’adolescentes et s’offrent aux amis de leurs fils, quand les vieux Messieurs qui ont un peu de bien épousent en seconde ou en troisième noces des jeunes personnes de l’âge de leurs filles et de leurs petites-filles car personne aujourd’hui ne songe plus à aimer sans posséder ! Rien de nouveau sous le soleil !

Chateaubriand, tu le sais, aima l’Occitanienne, et David mourant réclama la santé à Bethsabée, qui, selon les rabbins, chauffa seulement son lit, sans qu’aucun d’eux – ni René ni David - ne prissent le doux objet de leur amour, ne souhaitassent que se lève l’indésirable orage d’une passion contre nature. Le capitalisme n’est pas seulement la guerre de tous contre tous mais la marchandisation de tous, au lieu que l’amour et l’amitié toujours se rêvaient porteurs de liberté ! En Esméralda, le vieil Hugo nous fit aimer l’indomptable, Mérimée, avec Carmen « celle qui choisit », et en l’homme longtemps, les femmes goûtèrent le rêveur, le voyageur, le marin, celui qui s’éloigne, sans qu’elles fussent certaines de le revoir un jour. Les humains savaient la vie brève. Aussi allaient-ils comme ça, à l’instar du « Chat qui s’en va tout seul » du cher Kipling, d’âme en âme, abeilles butinant ce qui se fera miel. Devenir soi et sage de surcroît marquait les bornes de nos espérances et la vie lors semblait, voyage immobile ou voyage réel, une grande aventure. La seule aventure. Vivre signifiait accumuler les savoirs et les rides jusqu’à l’heure dernière de rendre grâces, athées ou croyants, à la vie, aux aimés ou à Dieu pour un si beau voyage, un si copieux banquet. Le capitalisme exige le contraire. Il réclame la morsure constante du désir et l’insatisfaction continuelle, la volonté d’acquérir de l’inutile à remplacer sans aucun répit.

Et Jean Lassalle dans tout ceci ? Candide Lassalle, au risque du saugrenu, réitère – seul en scène - notre vieille définition de l’homme et paraît l’unique des candidats à risquer cette posture. Qui d’autre jeûna trente-neuf jours, c’est terriblement long, pour réfuter publiquement l’ordinaire, la délocalisation ? Qui d’autre s’est mis en marche dans une France, redevenue celle de Zola, pour affirmer sa solidarité envers les invisibles ? Ces gestes dérisoires m’enchantent, particulièrement cette manière de jacter le patois ou de chanter - Lalaland - à la Chambre pour signifier l’inanité du discours commun, cette affirmation de l’éminente dignité du plouc contre l’assurance tranquille des gens de la ville. Je vote Jean Lassalle parce que Jean est le nom qui revient le plus souvent sur les pierres tombales des villages de France. Je vote Jean Lassalle parce que ce villageois incarne la plus parfaite des Lettres de mon moulin, « Les Etoiles » qui replace la figure du berger -celle d’Abel, d’Abraham, de Moïse, de David, de Rachel et de Jeanne - au plus haut de l’échelle humaine. Rien ne me plaît tant que le récit de ce jeune garçon, éperdu d’amour, protégeant, du manteau de pudeur et de chasteté, la fille de son maître, une nuit durant. Rien ne me bouleverse plus que la certitude de cet homme contemplant les étoiles, de tenir contre lui la plus belle et la plus lumineuse d’entre elles. Sais-tu, mon ami, mon cher, mon très cher ami, pourquoi, aux yeux de ce jeune illettré, la jeune fille dépasse en beauté la plus brillante des étoiles ? Elle est vivante et les étoiles sont mortes ! Alphonse Daudet et Jean Lassalle savent la différence entre « être mort ou être vivant », différence en voie de disparition, aujourd’hui où chacun réclame le salut du ciel ou des enfers et accepte - total recall - de dialoguer avec l’artifice, érigé en science et fait homme.

Vois-tu, Camarade Editeur, mon jeune ami romancier, je vote Jean Lassalle, parce qu’il s’impose hurluberlu et que je me souviens de l’Hurluberlu de Jean Anouilh, insurgé contre la pesée des âmes : cent-vingt morts causeraient plus de chagrin qu’un seul mort ! Âme par âme. Il se souvient « du pauvre mort tout seul », celui qui ne représente aucun groupe de pression, ô pardon, aucune communauté. Ainsi Lassalle s’en allant prendre langue avec les petits, les sans-grades, les isolés, les villageois, séparés du monde par la triade - Télévision, Toile et grande disTribution – fait acte de dramaturge majeur dans la tragédie contemporaine, réintroduisant Poucet et le chat botté à leur juste place au cœur du roman national, loin de tous les fascismes, brun, rouge, vert… Je vote Jean Lassalle d’avoir, fille d’émigré et d’une institutrice, née en France, découvert notre terre d’adoption, lisant Les Lettres de mon moulin et adolescente, entrevu le reflet de mon âme au miroir de la Sauvage et d’Antigone. Je vote pour Jean Lassalle, qui certes « joue sa symphonie sur un piston », pour avoir été une des biographes de Barrès. Je vote Jean Lassalle pour le chant des montagnes et des vallées, les appels des bergers dans la nuit, les villages de France, que ne traversent pas les autoroutes, pour le ranz des vaches, des brebis et des moutons, avant, qu’abattoir 6, nous ne retournions tous à la grande écorcherie. Je vote Jean Lassalle pour me savoir appartenir, fille d’Auschwitz et d’Hiroshima, au Grand troupeau. Je vote pour Jean Lassalle, technicien agricole, fils de Julien Lassalle, berger et père de Thibaut Lassalle, deuxième ligne d’Oyonnax, qui a le visage de la France de ma jeunesse désormais exilée, plagiée, moquée et souillée dans les publicités pour le saucisson et le camembert. Comme dans la vieille BD du grand Christophe : « C’est dans le camembert que finit l’épopée ! » Je vote pour Jean Lassalle, un air de déjà vu, de gaité perdue, un soupçon de provincialisme. Je vote pour Jean Lassalle, Monsieur Hulot à l’Elysée, le facteur de Jour de fête contre le snobisme postmoderne. Je vote pour les clowns du vieux Fellini tétant mère Louve ! Je vote Jean Lassalle pour avoir appris à chérir la littérature dans les Lettres aux Provinciales du grand Pascal et dans Les Provinciales de Jean Giraudoux, qui longtemps en compagnie d’Anouilh, qui l’avait tant admiré et si fort aimé, demeura celui par qui m’advint le goût des Lettres françaises.

Porte toi bien toujours. Et au moment de déposer ton bulletin dans l’urne funéraire de la France littéraire, souviens toi accomplir un service inutile. Tâche que ce soit un beau geste, un geste vertueux et esthétique. Ferme les yeux et remémore toi la silhouette et l’allure de ce géant gauche. Il n’est pas beau mais on ne lui voudrait pas d’autre visage que cette face rude, mal dégrossie et plissée de sexagénaire encore vigoureux, ce sourire malicieux d’un homme de paix, qui sait la résistance nécessaire, chaque heure et chaque jour, avant que tout ne meure. Oublie un instant, je te le demande en grâces, l’utilité du vote et élis, comme tu le fais toujours, les amitiés françaises, contre toutes les raisons qui dirigent un monde chaque jour plus déraisonnable !

Sarah


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