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Le coq, l’homme et les boutons d’or

Le coq, l’homme et les boutons d’or

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Il y a un an, le Coq Cathédrale sonnait l’alarme. Transperçant le feu dévorant d’un lundi saint, il est tombé de son promontoire pour se faire débris parmi les débris, puis rattrapé par la main de l’homme il est devenu le symbole d’un incendie contenu par la main du ciel. Blessé, cabossé, mais vivant il s’est retrouvé choyé dans nos bras pour être bientôt exposé aux regards des pèlerins. Le coq capital a perdu son allure altière et sa coiffe cathédrale, mais aucune de ses plumes n’a disparu. Elles se tiennent à disposition des épistoliers qui tiennent leur plumet et leurs idées à bonne hauteur dans le ciel.

Souvenez-vous de sa plainte et du cri qui a traversé le monde lorsque son chef a piqué du nez et a plongé au milieu du feu ravageur comme Daniel et les martyrs d’Israël autrefois. Notre-Dame de Paris est restée debout, coiffée non plus d’une charpente millénaire mais de quelques épis de cendres et de feu. La poutre maîtresse faite jadis de bois, d’angles parfaits et de charme est devenue invisible, désormais faite de foi et de vide. Un défi à la pesanteur d’une époque toute pétrie de formules, de mécaniques et de manivelles parfaitement huilées.

Nos équilibres et nos certitudes sont-ils à ce point dévastés par les mites de l’inexplicable que le chevêtre du génie humain cède petit à petit sous les hoquets des évènements ? Tire la chevillette, la bobinette cherra.

Notre-Dame de Paris est première en chemin, elle marche devant nous sur les eaux où nos pieds s’enfoncent.

Nos intelligences purement mécaniciennes devraient être durablement mises à l’épreuve par les circonstances et les nouveaux balanciers qui éclosent. Lequel d’entre nous sait demander avec sincérité à un autre que lui-même la grâce de lui montrer les réelles dimensions que sa vie embrasse ? Connaissons-nous la largeur, la longueur et la véritable hauteur de nos plus petits actes ? Sommes-nous conscients d’être ces cathédrales attirées par le ciel et la terre capables de parler la langue des anges ? Sommes-nous vraiment ces savants sans rouille et sans reproche ou plutôt ces petits d’hommes si facilement influencés par des esprits pervers qui n’ont ni chair ni idéal ? Sommes-nous ces alchimistes qui changeons le monde dans leurs laboratoires lilliputiens ou bien plus souvent ces chimistes du quotidien qui trempons notre bouchée dans le même plat commun, rempli des sucres contagieux des marchandisations successives qui enfantent les nouveaux Frankenstein ?

Nous marchons vers l’abîme sans crier vers le Ciel. Nous nous plaignons et pestons contre ces machines infernales sans cœur qui courent devant nous ; nous les condamnons pour ne pas vouloir dépendre de nous mais, passifs, nous n’avons pas même le début d’une audace pascalienne. Adresser notre supplique au ciel pour obtenir un signe de son soutien dans l’épreuve ? Non, ce n’est pas l’habitude de la maison ; Bernadette de Lourdes peut-être mais la culpabilité du goupillon, les infirmités et les rigidités de la religion nous révulsent. Invoquer l’aide de Celui qui a modelé nos vases d’argiles, confectionné nos paysages et fait lever notre culture ? Nous n’y pensons même pas ; pire, nous fermons les yeux lorsque nous percevons un signe que nous n’avons pas demandé.

Alors la parole du prophète qui bourgeonne dans le cœur des hommes comme l’univers s’accroît à chaque bouchée de vent, vient fleurir à chaque nouveau printemps. Il n’y a pas que les diseuses de bonnes aventures qui parlent à d’autres portes. Il y a aussi le Ciel qui murmure à la nôtre, malgré nos faux-semblants. Celui qui a fabriqué nos villages, nos kiosques, nos clochers et nos bars-tabacs ; celui qui a inventé la cloche et ces airs d’enfances aux effluves de tuffeaux, de briques, d’ardoises, de pâturages et des « 14 juillets » ; celui qui a fait chanter le pays au beau milieu de l’été pour célébrer Notre-Dame ; celui qui a fait volé au-dessus de nos têtes les parfums de froment et fait virevolté en nos tripes l’élixir des vieilles vignes ; celui-là ? Celui-là nous abandonnerait-il ?

Notre-Dame de Paris n’a pas failli disparaître un jour de hasard mais un lundi saint, au début de la semaine qui annonce le point d’orgue de notre culture : Pâques, le retournement intérieur, le changement, la conversion, le bouleversement des certitudes, l’intervention du ciel. Notre-Dame de Paris est sortie victorieuse des flammes, au milieu des eaux tumultueuses de la Seine, et le genre humain entier réuni sous son manteau de mère capitale a communié miraculeusement à un ferment d’unité.

Un an plus tard, ce même monde est de nouveau transpercé par une flèche enflammée qui glace, en une saison, les cœurs de tous les hommes. En 2019, nous pleurions la disparition d’une charpente de chêne millénaire qui a effleuré en nous comme une membrane invisible ; en 2020 nous suffoquons à l’idée que la vie peut nous être retirée. Alors nous courrons et nous crions au feu, nous nous confinons, nous nous cachons de peur d’être atteints par cette incendie invisible. Nos portes fermées à double tour, nous bouchons minutieusement tous les pores de notre vie qui pourraient faire appel d’air et attiré l’étincelle, la flamme, le feu qui brûle et qui réduit en cendres. Nous ne voulons pas mourir ! Nous ne voulons pas faire mourir !

Alors, nous avons bouché les grandes cheminées, cloué au sol les avions, arrêté les grands cargos lancés à grande vitesse vers l’iceberg de la fonte des glaces, et nous avons cessé notre vacarme pour laisser le silence goûter aux premiers boutons d’or. Notre peur du brasier de la mort a eu raison de ce système infernal qui nous aveugle et nous empêche depuis trop longtemps de voir le feu qui couve dans nos vieilles charpentes, gangrénées par les rongeurs de notre folie humaine.

Plus de mécaniques, plus de manivelles, plus que quelques formules lancées sur un coin de table ou à la volée sur la grande toile numérique. Notre monde lancé tambour battant comme une armée céleste chargée de ramener sur terre un peu du gris du ciel que nous voyons là-haut, s’est brusquement arrêté. On entend bien encore quelques roues crantées tourner dans le vide, mais ce n’est plus qu’un bruit de fonds sur une nappe principale orchestrée par les rossignols, les pas des chevaux et les craquements minimalistes des arbres et des tôles réchauffées par le ciel.

Tout s’est arrêté de tourner, même dans nos têtes, tout ce qui pense s’est arrêté. Nous sommes au point mort, incapable de redémarrer le moteur à manivelle de nos envies. Ce monde de propositions permanentes s’est effondré en nous-même comme le soleil finit sa course dans un bain couleur de feu. Il fait nuit dans ce monde si bien huilé et pourtant si bien vanté par les ayatollahs qui prédisaient autrefois, souvenez-vous en, la fin des nations, l’avènement d’un nouveau monde sans frontière et bientôt sans langue ni discrimination ni maladie. Tout s’est arrêté et nous sommes inquiets. Mieux, nous nous inquiétons d’un mauvais redémarrage. Nous avons peur que le monde d’avant renaisse à l’est avec ses Frankenstein ressuscités et ses nouveaux empires qui écrasent l’homme et sa précieuse dignité que nous devinons être la lie qui reste au fond de l’âme humaine lorsque tout a brûlé dans la cuve de nos superficialités.

Nous sommes inquiets car, en réalité, nous avons peur de nous-même, de notre fâcheuse tendance à conjuguer notre repli égocentrique avec un fonctionnement économique braqué sur le profit et coincé dans ses dogmes à vapeur.

Nous sommes inquiets car nous redoutons d’être ni à la hauteur ni prêt lorsque le monde pourra redémarrer. Sans doute, frémissons-nous à l’idée de contrevenir à une occasion historique ? Il nous arrive même de penser que cette pandémie ne se reproduira pas une deuxième fois avant que nos yeux ne s’éteignent éternellement et que ce monde providentiellement ralenti, avant la dernière chevauchée infernale vers sa fin programmée, implore, dans un conciliabule mondial à l’allure d’un sommet, l’ultime autorisation à notre génération pour parfaire sa besogne individualiste qui nous mènera vers d’autres bouillonnements.

Si cette crise nous vient vraisemblablement du côté de nos chines où nous avons décidé d’installer les ateliers qui déséquilibrent nos chaînes de ravitaillement, l’opportunité qu’elle crée vient du côté de nos âmes que nous avons voulu déserter par esprit d’indépendance mais par manque d’humilité.

Cette âme vidée de son âme par tous les recoins, aspirée pendant des décennies par une logique de surconsommation tonitruante, a soif de renaître à elle-même. Notre quête de liberté intérieure, que nous avons maladroitement et insidieusement abandonnée sur l’autel de l’égalité vers 1968, va-t-elle redémarrer ? Inclinons-nous à prendre soin de tous les pans de notre société, de chacun des liens qui nous unit ? Avons-nous envie de reprendre nos harpes de fils d’Israël suspendues au-dessus de nos têtes ? Accepterions-nous de chanter avec les déportés de Babylone d’un cœur contrit mais étanché par le désir d’un monde nouveau : « Nous étions assis et nous pleurions, en nous souvenant de Sion. Aux saules de la contrée nous avions suspendu nos harpes. Là, nos vainqueurs nous demandaient des chants, et nos oppresseurs de la joie : Chantez-nous quelques-uns des cantiques de Sion ! Comment chanterions-nous les cantiques de l’Éternel sur une terre étrangère ? Si je t’oublie, Ô Jérusalem, que ma droite m'oublie ! Que ma langue s’attache à mon palais, si je ne me souviens de toi, si je ne fais de Jérusalem le principal sujet de ma joie ! »

Ô Jérusalem, notre terre promise, notre pays de lait et de miel que nous recherchons, que nous désirons, qui nous attire par-delà nous-même ; cette Jérusalem que la douceur de vivre à la française n'a eu de cesse de peindre dès ici-bas, là où tous les hommes se savent et se sentent enfants d’un même père, cette Jérusalem, nous aspirons tous à la rejoindre un jour. Mais désirons-nous la construire dès à présent ?

Avec le coq accroché sur le ciel de la Sainte Chapelle, par ses yeux rougeoyant des lundis saints, je veux crier que notre société peut et doit relever le défi d’un redémarrage économique faisant la première place aux petits, aux opprimés, aux fragiles et à tous ceux qui ont perdu leur charpente de bois ou de métal, à tous ceux qui pleurent mais qui se relèvent à chaque aurore lorsqu’elle coqueline et ouvre un chemin pour chacun. Non pas de ces premières places qui cherchent leur revanche, mais de ces premières places qui redonnent à tous les autres le sentiment d’être membre d’une même famille.

Avec beaucoup de clarté, la chimère d’un monde unifié par les technostructures s’est effondrée sous nos yeux. Le manifeste silence des organisations européennes et régionales parlant de lui-même, la nation se révèle naturellement comme étant belle et bien le plus beau trésor politique du siècle passé. Protecteur des sans-grade et de notre mode de vie, la nation est l’échelle humaine ajustée pour organiser nos sociétés et y infuser quelques parfums de lait et de miel.

Puissions-nous découvrir dans l’héritage de notre vieille patrie, les levains de sagesse et d’audace qui feront lever le monde multipolaire des siècles qui viennent permettant à chaque être humain de chercher et trouver l’étincelle divine qui brille tout au fond de lui comme un feu ardent qui ne s’éteindra jamais.

Il est temps de débusquer en nous-même la vocation professionnelle qui fait de nous des cocréateurs, releveurs d’un coin du monde. Ce qui sonne vrai en nous fait battre le cœur des autres. Si la Fontaine pouvait redescendre pour redonner au coq son éloquence, il scanderait ceci : « s’il est double plaisir de tromper le trompeur, il en est triple de voir l’Homme devenir l’Homme. »

Joyeuse fête de Pâques !


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