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Simone Veil : de l'IVG à la PMA

Simone Veil : de l'IVG à la PMA

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Le décès de Simone Veil intervient quelques jours après l’avis du CCNE proposant l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes célibataires.

Ce qui relie ces deux faits, c’est sans doute l’intention qui les porte, et qu’évoque Pierre Simon dans son fameux et rare La vie avant toute chose.

S’emparer du vivant

Disciple de la très eugéniste et fondatrice du Planning Familial américain (Birth Control) Margaret Sanger[1], Pierre Simon est aussi un franc-maçon très influent.

L’IVG et la PMA ne sont pas, contrairement à ce que certains pourraient penser, une réponse médicale à des situation de détresse. Ces deux pratiques sont en réalité deux instruments de la volonté d’en finir avec un certain type de société dans laquelle les enfants sont les enfants de leurs parents.

Ce que souhaite le très éclairé Pierre Simon, c’est que la société assume auprès des enfants les rôles éducatifs, afin de réaliser une égalité parfaite entre tous les individus.

« Aimer véritablement la vie, la respecter, implique qu’il faut avoir parfois le courage de la refuser »[2]. L’auteur n’a pas de mots assez durs pour ceux qui invoque le respect absolu de la vie :

« Un respect absolu - ou plutôt aveugle - de la vie se retourne contre lui-même et, ruiné par les moyens qu’il emploie, dévore ce qu’il entend préserver : la qualité de la vie, l’avenir de l’espèce. La prolifération des tares héréditaires et les avortements clandestins sont les fruits amers de ce fétichisme. »[3] Ainsi comprend-on qu’il ne convient pas de laisser naître les enfants handicapés[4].

Qu’est-ce que la vie qui mérite de vivre, si toute vie ne le mérite pas ?

« La vie est ce que les vivants en font : la culture la détermine. Sa trame n'est autre que le réseau des relations humaines. Le fil des jours la tisse. La culture n’est donc pas ce qui s’ajoute à la vie : le concept de vie mûrit en elle. Ainsi mais ce n'est qu’un exemple - la façon dont les sociétés successives, à l’échelle de l’histoire, abordent des affaires aussi graves que l’avortement, suffit à rappeler la prééminence de la société sur l’individu. Ce n’est pas la mère seule, c’est la collectivité tout entière qui porte l’enfant en son sein. C’est elle qui décide s'il doit être engendré, s'il doit vivre ou mourir, quel est son rôle et son devenir. »[5]

Tes parents, c’est la société

Ainsi la mère véritable est la société. On comprend alors cette étrange volonté de gommer de notre vocabulaire les noms de « mère » et de « père », qui signifie encore trop un lien biologique. La mère du vivant est celle aussi qui décide de la vie. Le rêve de Pierre Simon, c’est de faire advenir une humanité nouvelle dans laquelle la société serait cette divinité immanente qui assurerait le bonheur de ses membres.

Le livre de Pierre Simon décrit comment cette humanité nouvelle doit naître en s’appropriant la vie, et en particulier la source de la vie qu’est la sexualité. A terme, la sexualité doit devenir une variable défaite de toute attache. Cette humanité nouvelle doit en effet, selon la philosophie de cet auteur, consacrer le règne de l’individu, lui-même soumis au corps social.

« L’individu n'est pas encore au pouvoir, mais déjà la société prend le pas sur la transcendance. La conscience naît de son être collectif. »[6]

L’inconvénient est que l’auteur se montre un peu trop généreux en révélations[7]. Il devient clair, en le lisant, que la finalité des grandes réformes que la médecine a permises depuis l’accouchement sans douleur ne sont pas si philanthropiques que cela. Ou plutôt, elles sont au service d’une certaine anthropologie qui, à la lecture, se révèle assez troublante.

L’histoire bien cachée d’une évolution

Le bouleversement que le docteur Simon appelle de ses vœux a, certes, besoin du corps médical. Mais il a plus encore besoin d’un levier dans l’opinion. Ce levier, il va le trouver dans notre rapport à la sexualité. Auteur en 1972 d’une étude sur le comportement sexuel des français (Julliard, 1972), Pierre Simon a bien compris comment présenter la chose : le levier, c’est la liberté sexuelle, c'est-à-dire la souveraineté de l’individu devant toutes les malédictions et tous les interdits qui semblent s’attacher au sexe.

L’accouchement sans douleur

Simon voit dans l’accouchement sans douleur un réflexe pavlovien consolidé en nous par l’antique malédiction : « tu accoucheras dans la douleur ».

« L’accouchement sans douleur amorça, en fait, la fin de Baby-Doll la femme-objet, en permettant l’irruption de la société dans une thérapeutique dont la femme devenait l’agent et non l’objet. »[8]

Pierre Simon explique que ce progrès est philosophique : au-delà de l’individu, c’est la société que la médecine prend en charge :

« La révolution n’était donc pas seulement médicale, elle était également philosophique. Révolution philosophique puisque, pour la première fois, l’individu n’était plus considéré comme une entité dont la peau marque les frontières. Il prenait une dimension nouvelle, devenait une -entité intégrée dans un corps plus vaste, la société » [9]

On voit poindre ce nouvel individu : son corps n’est pas cette enveloppe charnelle aux limites étroite, son corps qui est aussi sa mère est la société. Et Pierre Simon poursuit :

« Révolution philosophique encore, puisque, pour la première- fois, le mot thérapeutique ne désignait plus une action limitée à l’individu, mais concernait l’ensemble du corps social. Nous avons là un exemple au terme duquel une progression de la liberté dans la société conduit à un bienfait médical : des millions de femmes connaissent aujourd’hui des modalités d'accouchement très améliorées même si la démarche philosophique n’est pas perçue »[10]

La médecine ne soigne plus seulement l’individu, mais aussi toute la société. Accoucher sans douleur, c’est pour notre auteur se placer sous une nouvelle Providence, celle de la médecine qui, plus sûrement que toute religion, doit mener chacun au bonheur[11].

Cette première étape est pour Simon une révélation philosophique : « L’accouchement sans douleur amorce la remise en cause d’une domination séculaire, tout en nous révélant que la science produit différents « états de nature » et que la nature est, plus que jamais, une production humaine. » Le vieux rêve du très rationaliste Descartes se réalise : l’homme est maître et possesseur de la nature, il en est même le créateur.

La contraception : dissocier sexe et procréation. Eclatez-vous, la société produit les enfants à son goût.

La contraception va représenter la deuxième étape, dans laquelle le mouvement auquel appartient Simon va, cette fois, rencontrer l’opposition, sinon de l’ensemble des catholiques, du moins de l’Eglise. Comme Descartes, Pierre Simon avance masqué : si le but est un changement d’ordre philosophique et, dirions-nous aujourd’hui, « sociétal », le moyen est viscéral : offrir la possibilité du sexe débarrassé du risque de grossesse. Le sexe comme loisir, une simple variable dans nos activité.

« La révision du concept de vie, induite par la contraception, peut donc, par la vertu du systémique, transformer la société dans son intégralité. Le moyen : Poser le principe que la vie est un matériau, au sens écologique du terme, et qu’il nous appartient de le gérer, là est l’idée motrice, mais on ne mobilise pas les foules sans les concerner plus fondamentalement. L’arme absolue, qui apporte le soutien populaire, c’est le viscéral. La contraception concerne chaque Français pubère, quel qu’en soit le sexe. Peser sur le « viscéral », en partant de cet état spirale qui est en nous, gouverné par l’instinct, le désir et la raison, en s’appuyant sur l'intime, le quotidien, voilà le nécessaire. Le viscéral est le milieu où, en réponse à la demande jusqu’alors sourdement formulée, va diffuser l’agent détonateur : la contraception médicale efficace, avec moins de -3 % d’échecs. Les progrès de la chimie biologique vont permettre d’accéder à la contraception absolue, la pilule. Sciences exactes et aspiration viscérale : la raison se conjugue à l’instinct. »[12]

La réponse politique (ne faut-il pas dire « idéologique » ?) doit susciter la demande viscérale et trouver en elle sa légitimité aux yeux de l’opinion. « L’individu n'est pas encore au pouvoir, mais déjà la société prend le pas sur la transcendance. La conscience naît de son être collectif. »[13] La conscience qui émerge est cette nouvelle culture de la vie, dont il est difficile de na pas voir que c’est surtout la mort qu’elle annonce. Car pour vivre, la nouvelle humanité doit sacrifier les membres de mauvaise qualité : « Aimer véritablement la vie, la respecter, implique qu’il faut avoir parfois le courage de la refuser »…

Le divorce intellectuel avec l’Eglise devient de plus en plus violent, sans doute parce que cette dernière voit bien où mène cette nouvelle conception de la vie. Là où Pierre Simon parle de sexualité, l’Eglise parle de conjugalité. Pour cette dernière, la sexualité est une réalité conjugale qui tient ce qu’elle est de deux significations : l’union, signe de l’amour mutuel des époux, et la disponibilité à transmettre la vie, signe du don de soi et de la gratuité de l’amour. Aussi, lorsque Pierre Simon voit une victoire sur la nature comme biologie, l’Eglise voit une faute contre la nature de la personne humaine, qui par sa nature raisonnable est un être conjugal.

On comprend alors que la forme dite « traditionnelle » de la famille soit combattue : elle est conjugale, alors que l’individualisme que Pierre Simon appelle de ses vœux entend aller vers une famille modulable, faite d’individus qui, pour être interchangeables, doivent renoncer à ce qui fait d’eux des êtres conjugaux. La théorie du genre arrive alors à point nommé pour fournir ce modèle d’homme dont le rationalisme a besoin : un individu asexué qui se donne son identité sexuelle.

« La contraception a (…) un triple rôle à jouer. En premier lieu, la préservation .du patrimoine génétique, propriété de tous les humains, Français, Européens, ou citoyens du monde, et dont nous sommes comptables pour le présent, responsables pour l’avenir. Bloquer la transmission des tares héréditaires transmissibles connues, c’est un devoir d’espèce. Le second rôle est la gestion qualitative de la vie ; la santé est devenue propriété collective. Nous cotisons à la Sécurité sociale pour la qualité de la vie et la santé de la collectivité. Chacun est solidaire de tous. Le troisième rôle de la contraception est la modulation du nouveau schéma de la famille. »[14]

D’abord donc un eugénisme, que les méthodes de DPI et DPN permettront de mieux encore mettre en œuvre. Ensuite l’avortement, qui devra détruire le matériau de mauvaise qualité, et enfin la famille. On l’a compris, le programme n’est qu’à son commencement. Car, Pierre Simon l’admet avec satisfaction, la contraception n’avait d’autre but que de préparer les mentalités à l’avortement.

L’avortement : c’est la société qui décide de qui doit vivre et mourir

« Attaquer la loi tout entière, c'était d’emblée réclamer la liberté de l’avortement. L’opinion n’y était pas prête. Aussi notre premier objectif fut-il de dissoudre cet amalgame, de le réduire : une fois la contraception entrée dans les mœurs et reconnue par la loi, l’avortement serait examiné en son temps. »[15]

La campagne pour l’avortement est marquée par une complicité, non pas avec l’Eglise, mais avec un certain nombre d’hommes d’Eglise, qui croient voir dans l’adhésion à cette évolution un indice sûr de leur modernité. L’objectif, là encore, n’est pas l’avortement mais la transformation de notre société en une société pluraliste, comme on le verra plus loin.

Une philosophie aux frontières de la religion

Une fracture anthropologique

L’opposition entre nature et culture demande quelques réserves : Présenter notre nature comme un simple déterminisme biologique auquel il faudrait s’arracher ne produit pas nécessairement une libération, car la culture s’impose alors dans ce qu’elle a de plus violent : l’arbitraire de la volonté humaine. Tandis que l’humanisme le plus ancien voit dans l’homme un être de nature raisonnable, progressivement pensé comme une personne et non comme une chose jusque dans son corps, nous voyons grandir un rationalisme qui méprise notre dimension corporelle.

La nature, en l’homme, ne saurait se réduire si simplement à des dimensions biologiques : elle est une nature raisonnable, c'est-à-dire tout à la fois intellectuelle, spirituelle, et incarnée. De telle sorte que la culture n’est pas non plus une construction humaine arbitraire, elle est culture de notre nature raisonnable, en vue de lui faire porter du fruit, c'est-à-dire de l’amener à une fécondité. Ces fruits sont à la fois infinis, car ce sont les fruits d’une nature spirituelle, et en même temps ils ne se valent pas nécessairement tous, puisqu’ils doivent être jugés par la raison.

Dans la perspective de Simon, le souci rationaliste entend faire de l’homme un pur individu, débarrassé de tous les liens qu’il n’aurait pas lui-même choisis. Or il y a deux liens qui restent attaché à l’homme du fait de sa condition incarnée : le premier est son identité sexuelle, pour ce qu’elle tient à la morphologie masculine ou féminine de son corps. La moderne « théorie du genre » vient le conforter dans l’idée que nous devons en définitive choisir si nous sommes homme ou femme.

Le second est la nature conjugale de sa personne, inscrite non seulement dans son corps mais aussi et par là même dans sa personne. En effet, m’identifier comme masculin ou féminin n’a de sens que si je me reconnais comme relatif à l’autre sexe. Le désir d’union n’est pas seulement un désir de proximité physique, il procède de la conscience que nul n’est une île, et que l’autre me complète dans mon humanité.

Il y a dans la négation de ce qui relève du sens commun une volonté de nous couper du réel qui devait attirer notre attention. « La propagande totalitaire, prévient Arendt, fleurit dans cette fuite de la réalité vers la fiction, de la coïncidence vers la cohérence »[16]. Le rationalisme le plus absolu gouverne l’idéologie, et paraît ainsi pallier l’injustice du réel.

Un risque politique

Faire de la sexualité une « variable parmi d’autres », afin de donner le pouvoir à la société. Pierre Simon fait preuve ici d’une grande lucidité, mais l’individualisme qui sous-tend son projet n’a pas les moyens de réaliser la « forte cohésion interne » qu’il appelle de ses vœux. La pente naturelle de la désagrégation sociale produite par l’individualisme consumériste semble à l’évidence nous orienter vers la seconde option dont, quelques trois décennies plus tard, nous apercevons les frémissements : dévalorisation des relations sexuelles, contexte tendu…

La stratégie utilisée pour y parvenir, qu’expose ingénument Pierre Simon, est intéressante.

« Face aux mouvements contre-culturels focalisés sur la sexualité, trois voies s'ouvraient à la nouvelle politique : la révolution violente, la subversion pacifique ; la récupération. Nous avons opté pour la troisième. En France, les excès de certains .groupes contestataires, sans plan révolutionnaire, ont fait craindre par réaction une contre-révolution d'extrême droite. Leur rôle pourtant fut positif, puisqu'il stimula le changement social. Nous avions passé à la loupe la stratégie de l’administration Kennedy utilisée face au Green Power. La Maison-Blanche avait « récupéré » en créant un ministère de l’écologie. Le principe de la récupération est de faire intégrer par la culture établie, qui « récupère », les schémas de la contre-culture aisément phagocytables. De la sorte, on supprime les éléments de tension sociale et l’on digère les thèmes radicaux. »[17]

Concrètement, il va s’agir pour Pierre Simon de créer un discours sur la liberté sexuelle de façon à ce que les individus soient amenés à accepter le contrôle le plus strict de leur sexualité et de leur reproduction par l’Etat qui, après tout, ne fait que répondre à la demande sociale. Il y a très nettement une manipulation des divers groupes qui, au nom de leurs revendications, vont faire pression pour aller dans le sens que Pierre Simon appelle de ses vœux.

Pierre Simon est particulièrement conscient du risque qu’une telle révolution fait courir à nos sociétés :

« Servante de la vie, la sexualité n’est ni sacrée, ni maudite : elle est l’apprentissage de la liberté. A ce point, 1968 nous offre deux hypothèses : la révolution sexuelle, dissolvant des valeurs réputées fondamentales par la société, la religion et les tenants de la morale qui s'y réfèrent, entraînera ou bien la chute de cette société, ou bien sa mutation en société pluraliste. Le type de société à instaurer allait déterminer, pour nous, en France tout au moins, le moyen à utiliser en fonction du régime politique alors en place. Néo-rousseauisme ou société permissive, ou société pluraliste? C’est cette dernière que nous avons choisie pour objectif. »[18]

Vers un totalitarisme soft ?

Devenir pluraliste ou disparaître dans le totalitarisme, tel est pour Simon le destin de nos sociétés.

« On peut schématiser en deux alternatives opposées le devenir de la société occidentale, et imaginer deux modèles extrêmes vers lesquels elle peut tendre et où la sexualité n'interviendrait que comme une variable parmi d'autres. D'un côté, une société hypercomplexe, à forte cohésion interne, qui aurait su intégrer la libéralisation des mœurs tout en maintenant la structure familiale de base, qui aurait su également supprimer les tensions de toutes sortes génératrices de déséquilibres et de frustrations, capable d'une grande tolérance à l'égard des déviances. Cette sexualité épanouie ne peut se concevoir que dans un contexte économique, politique et moral serein. Elle présuppose en particulier la capacité des sociétés occidentales à renouveler leur "image du monde", à formuler de nouvelles fins collectives, à s'inventer une nouvelle morale.

A l'autre extrême, une société en voie de désintégration, incapable de préserver ses institutions (y compris l'institution matrimoniale), incapable de surmonter les conflits d'intérêt et de valeur, où la dévalorisation des relations sexuelles serait un des aspects de la dépréciation plus générale des rapports humains. Ce modèle ne peut être que celui d'un état transitoire ayant toutes les chances de déboucher à terme sur une société à pouvoir totalitaire de type fasciste »[19]

On peut cependant se demander si ce n’est pas cette utopie pluraliste qui procède déjà d’une tentation totalitaire. Qu’est-ce en effet que le totalitarisme, sinon l’aboutissement de l’individualisme le plus radical qui conduit à l’irruption de l’Etat dans la sphère privée ? Et quoi de plus privée que la sexualité ?

En effet, les analyses d’Hannah Arendt ont attiré l’attention sur le fait que « les Etats totalitaires s’efforcent sans cesse (…) de démontrer que l’homme est superflu. »[20] Elle montre que ce processus s’accomplit par l’atomisation des individus isolés les uns des autres, dont le fruit est la loyauté totale de l’individu au pouvoir : « on ne peut attendre une telle loyauté que de l’être humain complètement isolé qui, sans autres liens sociaux avec famille, amis, camarades ou simples connaissances, ne tire le sentiment de son utilité que de son appartenance à un mouvement, à un parti. »[21]

Or le dernier lien naturel est celui qui s’enracine dans la structure de notre corps. Si ce corps n’est qu’un objet, alors il ne nous dit rien sur notre identité. Si nous sommes ce corps, si ce corps a une dimension personnelle, alors son identité sexuelle est aussi, en vérité, la nôtre. Mais alors il rend notre personne relative et ruine toute ambition de cet individualisme radical.

La fracture dont je parle doit être comprise comme profondément idéologique. C’est que les gender studies ne sont pas simplement un questionnement sur les dimensions de ce que nous appelons notre « identité sexuelle ». Elles sont motivées par la contestation radicale d’une identité sexuelle donnée au profit d’une identité choisie fondée sur l’orientation sexuelle. Atomisée, la masse est prête à se détourner de la réalité, si injuste et si incohérente, au profit d’une idéologie qui laisse à l’homme le privilège de donner le sens, malgré l’expérience quotidienne et les démentis qu’elle apporte à l’idéologie. Les masses modernes, écrit Arendt, « ne croient pas à rien de visible, à la réalité de leur propre expérience ; elles ne font confiance ni à leurs yeux ni à leurs oreilles, mais à leur seule imagination, qui se laisse séduire par tout ce qui est à la fois universel et cohérent par soi-même ».[22]

La réalité de notre identité sexuelle est sans doute celle qui suit immédiatement la réalité de notre propre existence. C’est une réalité devant laquelle doit, pour le moment s’incliner notre désir de toute puissance, et il n’est pas sans intérêt d’observer notre présent rapport à ces réalités : « Les masses sont obsédées par le désir d’échapper à la réalité parce que, dans leur déracinement essentiel, elles ne peuvent plus en supporter les aspects accidentels et incompréhensibles. »[23]

La question profonde que posent les revendications du « mariage pour tous », depuis le mariage lui-même jusqu’à la GPA en passant par l’adoption plénière et la PMA, c’est ici le rapport du politique à la sphère privée. Ce qui se passe ici, c’est que le politique vient redéfinir l’espace privé, celui de la famille, qui en principe lui préexiste. On dira bien sûr que c’est bien son rôle de légiférer.

Avec l’ouverture de la PMA aux couples de femmes, c’est un nouveau pas qui serait franchi. L’effacement du père permet à la société, par le biais de l’Etat, de s’approcher encore davantage de l’enfant pour remplacer auprès de lui la figure paternelle de l’autorité.

L’homme qui se fait Dieu 

Le rationalisme de Pierre Simon est pensé, nous dit-il, dans les loges maçonniques. Il nous le présente comme le contraire d’une pensée totalitaire : « Car la méthode maçonnique est très exactement l’inverse du processus totalitaire. Pour le totalitarisme, l’État est au commencement. Il faut d’abord le servir. Il a préséance sur l’individu qu'il a mission de brider, puis de muter par tous les moyens, afin de l’aligner à ses vues. Pour la maçonnerie, en revanche, il faut conscientiser les hommes et ainsi, préparer l’avancement de la société tout entière : tout procède de l’individu et de lui seul. »[24]

In memoriam

Simone Veil restera in memoriam celle qui a pesé pour ouvrir la porte à cette entreprise proprement totalitaire. Il s’agit en effet que la société soit pour chaque individu le Tout, un tout dans lequel on lui fait croire qu’il se choisira lui-même. Ce n’est pas simplement que sa loi a conduit la médecine à se faire complice de la mise à mort de millions d’êtres humains embryonnaires. C’est aussi qu’elle a durablement installé dans les consciences l’idée que la personne humaine ne vaut que par le regard que la société porte sur elle.

Des enjeux majeurs

Nous sommes une civilisation de la filiation. C’est à cet héritage judéochrétien que le paganisme nazi s’attaquait, en voulant soumettre le destin de tout individu au devenir de la nation, envisagée comme race. Nationaliste et socialiste ; le nazisme était donc naturellement raciste. C’est encore à cette civilisation, dont Christiane Taubira a bien orgueilleusement signifié son congé, que l’on s’attaque ici. En prétendant couper la filiation de la biologie pour la rattacher à la volonté humaine, on contractualise encore davantage l’existence humaine. Ce faisant on la fragilise, car on la soumet à l’arbitraire changeant des caprices humains. De la civilisation de la filiation, on voudrait nous faire passer à la civilisation de l’individu, mais d’un individu qui est pensé comme un atome, sans autres relations que celles qu’il choisit contractuellement. Sans voir que cette notion d’individu est antagoniste avec l’idée même de lien social, et donc de civilisation…

Que l’on veuille nous faire entrer dans une nouvelle civilisation, pourquoi pas ? Mais il faudrait au moins en débattre.

 

[1] Dans son american Baby code, Sanger milite pour que la procréation soit soumise à une autorisation préalable de l’Etat, afin de limiter les naissances dans les familles pauvres.

[2] Pierre Simon, La vie avant toute chose, page 234

[3] Pierre Simon, La vie avant toute chose, page 234

[4] « mettre au monde des enfants non handicapés, c’est cela donner la vie. » page 54

[5] Pierre Simon, La vie avant toute chose, page 15

[6] Pierre Simon, La vie avant toute chose, page 86-87

[7] Six mois après sa parution, les livre de Pierre Simon est retiré de la vente.

[8] Pierre Simon, La vie avant toute chose, page 52

[9] Pierre Simon, La vie avant toute chose, page 53

[10] Pierre Simon, La vie avant toute chose, page 53

[11] Rappelons, pour rétablir la vérité, que si c’est bien Pavlov qui est à l’origine des recherches sur l’accouchement sans douleur, et qu’il est vrai que l’Ordre des Médecins s’y oppose lorsque, dès 1951, les docteurs Lamaze et Vellay essaient de l’introduire en France, Pie XII, le 8 janvier 1956, prend position en faveur de l’accouchement sans douleur devant sept cents gynécologues et médecins. Il déclare la méthode «  irréprochable du point de vue moral ». (A. A. S., XXXXVIII, 1956, p. 82) Pie XII justifie : « Dieu n’a pas défendu aux hommes de rechercher et d’utiliser toutes les richesses de la création (…), d’alléger le travail, la fatigue, la douleur, la maladie et la mort (…). Dieu n’a pas défendu aux mères d’utiliser les moyens qui rendent l’accouchement plus facile et moins douloureux. »

 

[12] Pierre Simon, La vie avant toute chose, page 85

[13] Pierre Simon, La vie avant toute chose, page 86-87

[14] Pierre Simon, La vie avant toute chose, page 96

[15] Pierre Simon, La vie avant toute chose, page 97

[16] Pierre Simon, La vie avant toute chose, page 78

[17] Pierre Simon, La vie avant toute chose, page 191

[18] Pierre Simon, La vie avant toute chose, page 190

[19] Pierre Simon, La vie avant toute chose, page 226-227

[20] Hannah Arendt, Le système totalitaire,

[21] Hannah Arendt, Le système totalitaire, p. 47

[22] Hannah Arendt, Le système totalitaire, p. 78

[23] Hannah Arendt, Le système totalitaire, p. 79

[24] Pierre Simon, La vie avant toute chose, p. 110


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