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A-corporate !

A-corporate !

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« Sortez ! » Dans le grand bureau tout là haut, au 39ème étage de la plus belle tour du no man’s land consacré à concentrer le travail, le jour même de mon anniversaire d’homme mûr, on m’a mis à la porte pour avoir dit un gros-mot. Back to the collège, back to the lycée, back to… My back ! Toute une vie à se faire virer. Qu’est-ce que je vais dire à la femme et aux enfants ? A la question : qu’as-tu fait de beau aujourd’hui, je pouvais répondre jusqu’alors : « j’ai ouvert des mails, j’en ai poussé d’autres, j’ai été en réunion… » Pathétique réponse de l’homme post-moderne incapable de faire le lien entre son geste professionnel et la cathédrale qui ne se construit plus. Là, je vais devoir dire : « je me suis fait virer de réunion par le directeur. »

« Mais qu’as-tu fait, qu’as-tu dit pour mériter un tel sort ?

- Je me suis juste contenté d’exister, d’opposer ma personne au système, de refuser de « jouer le jeu » de n’être qu’une fonction, qu’un organe, j’ai été un corps encombrant, j’ai parlé dans ma langue (certes argotique et parsemée de gros-mots, mais sans accent tout de même), j’ai donné mon point de vue sur le bout de processus dont il était question, et… j’ai osé manier une ironie manifestant que je n’étais pas dupe des petits jeux de tous ceux qui cherchaient à exister aux dépens des autres. C’est tout…

- Mais tu es fou ! Cela fait des années que les entreprises parachèvent le travail de la ré-éducation nationale dans la fabrique de clones. Il ne faudra pas t’étonner de te voir remplacer par des robots un de ces quatre matins, si tu n’acceptes pas le moule ! »

Et je me console depuis avec une phrase de philosophe de secrétaire : « Ce n'est pas un signe de bonne santé mentale d'être bien adapté à une société malade », en nourrissant l’espoir que son corolaire m’évite l’asile d’aliénés. Je fais le malin mais en vrai, je serais prêt à pleurer sur les épaules de mon collègue de fortune et d’avantages acquis, pour n’avoir pas mesuré les conséquences de mon orgueil, de mon trop-plein de moi-même, de mon débordement d’humeur. Après avoir fait le malin, je ne fais que regretter ce qui fait de moi une erreur de casting. C’est ce que m’avait dit mon premier coach il y a quelques années, je suis le strict contraire de tout ce que les recruteurs cherchent. Premier coach car il va y en avoir un second… La grande entreprise est décidée à continuer d’investir sur moi. Je devrais me sentir flatté. Parce que je le vaux bien. C’est qu’elle perçoit une sorte de génie à extraire de l’humain trop humain. Pour se faire, il faut neutraliser le caractère, la chair, et peut-être même le désir. Je vais peut-être être coaché toute ma vie pour devoir éviter la sentence a-corporate comme la reprise sous forme de farce de la dernière phrase des Mains sales : non récupérable.

Je vais dire au coach ce que je pense de son métier qui psychologise pour rendre tout comportement performent et efficace. Moi qui me sens être provoqué en duel à chaque remise en cause, moi qui dégaine ma dialectique comme une dague à chaque bêtise proférée avec autorité, il faut que je me rende compte qu’une maison aussi close qu’une entreprise ne peut que féméniser les emplois en imitation du plus vieux métier du monde, on se bat désormais avec les armes de cols blancs. Ça pue le quai d’Orsay. « On s’embrasse-on s’empoisonne » semble être la devise de toutes les fonctions centrales que la tradition qualifie de paniers de crabes. Le monde du travail engendre des pervers narcissiques. Je vais lui dire au coach. Tous ceux qui s’adaptent, ceux qui survivent, ceux que le système engendre, ceux qui finissent par donner un corps aux systèmes et par incarner les bourreaux. On se bat pour garder son poste, pour obtenir de l’audience au Château, pour voir sa cote personnelle enfler… Depuis le règne du sacro-saint savoir-être, les salariés sont cotés. Et leur cote varie comme en bourse en fonction de signaux faibles ou de signaux positifs. C’est la réputation qui fait l’évaluation. Il faut dire que, puisque le travail est virtuel, l’évaluation peut l’être également…

Il a du pain sur la planche, le coach, il faut espérer qu’à l’image des bourreaux du Moyen-âge, il ait une palette d’outils de persuasion variée. Et si mon coach me suit, il va prendre la porte, c’est certain. Sortez ! La nécessité de nourrir les bouches familiales va nous rendre tous deux raisonnables. A force de m’exciter, on va me prendre pour un syndicaliste et, du rebelle au révolutionnaire il n’y a qu’un pas. Dire que je me prenais pour un réac un peu dandy, me voici en train de vouloir changer le monde du travail dans un romantisme à côté de la plaque. La personne humaine est l’ennemi public numéro 1 dans les entreprises. Et alors ? C’est une raison pour risquer son salaire ? Une raison suffisante en tout cas pour ne pas souhaiter à ses enfants qu’ils entrent dans le camp, pour ne pas leur souhaiter d’être trop bons en math au risque de ne devoir apprendre qu’à être et rester employables, selon l’expression d’une droite fière de son compte en banque. Se vendre, se rendre. Papa reste a-corporate.


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