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MN revient en septembre, en attendant, fouillez dans nos 8 ans de textes


Attentat contre l’espèce

Attentat contre l’espèce

Par  

Je ne cesse de creuser ma peau, de déchirer mes chemises, de m’ouvrir la chair, de déboutonner mes vestes, sans jamais tomber sur le boum boum, sans jamais agripper la pompe à sève, sans jamais trouver le tambour de mon être en galère. Je tâtonne dans le poisseux sans arriver à isoler mon centre creux.

Moi, Jacques-Léonor, jeune homme méticuleux, mon obsession risque de tourner au carnage. J’identifie du bout des doigts et dénombre ce qui m’appartient encore, dans ce ventre en vrac. Personne ne comprend vraiment ce que je fabrique. Les gens ont arrêté de crier pour comprendre. Les chalands ont ravalé leur son pour observer les détails. La frénésie de ma recherche manuelle m’isole vraiment. Le monde dans sa globalité va finir par me lâcher. On croit que je me sacrifie, en réalité, je cherche mes mots ! Je m’écris.

C’est moi qui ai été volontaire pour cette frappe chirurgicale. Je voulais rentrer dans l’Histoire, faire de ma chair quelque chose à raconter. Kamikaze de la dernière heure, mon échec est tout relatif, ma survie n’est que temporaire. Je baigne dans mon contenu, ma ceinture d’explosifs m’a creusé un trou précieux, riche d’un fouillis de lacets, aux reliefs caillouteux, aux couleurs bouillies, rassemblés au même milieu. Je passe du rouge au brun insensiblement. Je ne bouge plus que dans ma tête, je ne parle plus qu’avec mes mains. Mon abdomen est devenu un abominable nombril. Mon corps morcelé va faire les gros titres des journaux. Corps peu glorieux ! Voici le bonjour-bonsoir du corps piteux, la révérence de la chair créée impuissante.

Les battements aléatoires de mon cœur me font croire à une possible deuxième explosion. J’ai du mal à rester dans le tempo. Ça compte à rebours depuis l’éternité que je veux rejoindre, jusqu’à l’événement. Dans l’attente, je participe peu aux choses du temps réel, je me repasse le film, parce que c’est allé trop vite. Ça rembobine aussi pour revivre les mêmes stress. Il faut bien pimenter la certitude de mourir. Ma tête dodeline comme celle d’un vieux dégénérescent, dans une négation entretenue par la douleur perpétuelle dans mon corps. Peut-être n’ai-je tué personne d’autre que moi, car le liquide que j’ai sur moi me ressemble comme deux gouttes d’eau. Pas grave ! La mission est quand même accomplie, car mon attentat était dirigé contre l’espèce humaine, et, j’en suis. Si je pouvais rire derrière ma grimace de douleur, je ferais mon coming-out, j’en suis, de l’humain, de cette race minable, de l’indigent content de soi, du corps piteux, de l’incarné. Mon âme est comme un ongle qui pousse de travers dans la chair de mon doigt qui me sert de crayon, puisque je l’ai trempé dans l’encre éternelle de mes entrailles. Je vais vous dessiner un mammouth avant de mourir pour la gloire de l’évolution de notre race sortie des grottes de l’Histoire pour arriver en toute fierté à afficher ses droits inaliénables. Pathétique réponse aux tables de la loi. J’ai commis un attentat contre l’espèce, je l’ai mise en voie de disparition, je me suis mis en voie de disparition.

Je mérite un acharnement thérapeutique pour que l’on comprenne mes motivations. On a quelques questions à me poser. Et puis, ce serait rassurant de discerner des circonstances atténuantes ! Si j’ai voulu tuer, c’est que j’étais avant tout une victime. Il faut me maintenir en vie le temps de fouiner dans mon enfance de puceau. L’humanité voudrait tellement comprendre tous les crimes pour échapper au péché originel ! Je rêve en mourant. Je me raconte la bouche ouverte et la glotte chancelante. Je suis une parole vivante, je suis un roman puisque je vous nie tous. Mon attentat contre l’espèce se pose en germe face à votre marécageux regard. Si je me déteste tant c’est que je vous ressemble trop. Ils ne peuvent s’imaginer les dernières phrases qui me passent par la tête au moment de mourir, toute cette bande de badauds bossus. Je me suis entièrement mis dans mon explosion, tout est écrit, non seulement moi, mais le monde, la création. Chaque vivant de la place du Capitole, ce jour de dernière démarque, jusqu’à moins soixante-dix pour cent, a été incorporé à l’appareil de mes organes en bouillie. Tout est dit dans un suicide, tout y est contenu, même Dieu. Je suis une arche.

Chaque coup intérieur dans ma poitrine est une prouesse. Je m’applaudis de vivre encore, de prolonger l’inutile pour que l’humiliation soit complète. Tout gâcher dans un retournement de la créature contre elle-même et non contre Dieu, utiliser toutes les grâces contre le projet de Dieu, voilà bien l’ultime acte littéraire ! J’ai voulu me muter en lettre d’adieu. Ce n’est pas en tant qu’individu que je me donne la mort, mais en tant que fractale de la masse. Je suis le gâchis de Dieu. Je sais que je vais finir par Le faire pleurer si je continue. Kamikaze d’opérette, mon but est que l’on rit de la création. Je me suis pointé tout à l’heure, tout fier, habillé pour sauter, au cœur d’une foule absente, la tourbe évite la croix occitane. Je me suis planté bien droit comme un pivot, comme un épouvantail de potager, j’ai fait un geste brusque et un enfant ou un chien ont sans doute aboyé. Je n’ai tué personne, le sang sur mes vêtements et dans mes cheveux, c’est le mien. Le rouge sur la place du Capitole, c’est le mien. Mon attentat contre l’espèce humaine a tourné court, mais a été efficace. Puisqu’il est impossible de se débarrasser de tous, autant se soustraire soi-même. Liquidation pendant les soldes. Non par désespoir, mais par vengeance ou défi. Si je crois à ce que je dis. Je ne sais plus à quel stade j’en suis maintenant.

Il a fallu que je saigne pour que je baigne. Pas de mangeoire pour couche, juste le jus de Dieu que j’ai saigné pusiqu’Il était encore en moi. Les bâtons d’explosifs l’ont fait ruisseler, lui ont permis de m’entourer. Je me laisse dorloter tandis que l’extérieur de ma pomme devient de plus en plus virtuel, tandis que je m’échappe de toutes les dimensions du monde. Ma vision aussi est floue et alterne ombre et couleurs. Mon propos semble désormais réduit, ramené à l’onomatopée, au bruit, au gargouillis. Alors que l’on me réchauffe gentiment depuis que je me vide, je me rends compte que l’enveloppe proposée est surdimensionnée par rapport au message que je suis devenu. Dire que je l’avais en moi ! Tout ça. Et dire que j’ai pensé Le réduire à mon expression. Je ne peux pas dire que la douleur me soit indifférente, mais plutôt qu’elle me permette de mettre les voiles plus rapidement, de m’anesthésier par le rêve, de patauger dans ma large marge rouge. Elle me sauve en quelques sortes. Comme par hasard ! Je n’en reviendrai pas. Je crève la bouche ouverte car les mots me manquent devant tant d’attention portée à ma personne ! Je barbotte en grimaçant, yeux dilatés. Les badauds accourus détournent leur regard comme on zappe, ils ne veulent pas voir le sang. Et, cela ne s’arrête pas là, car puisque je garde la bouche grand ouverte, on va pleuvoir puisque j’ai soif.

Que le ciel se rapproche dans un courant d’air, et que des grosses gouttes espacées explosent sur mes joues. Je ne pleure pas, j’ai soif. La pluie qui n’a pas de source, qui se déplie comme un rideau de cordes depuis l’infini jusqu’à la tourbe, nettoie. L’eau rentre partout, ses chemins sont étonnants. Il n’y a pas d’horizon quand on regarde en l’air. Au sol, vite, il faut de l’eau pour diluer le sang séché. Mon corps peut être ce réservoir des deux liquides. Je suis la coupe incomparable. Ma langue s’étend au-delà des dents. J’ai très soif. Je souris. Toute la pluie tombe sur moi. Je psalmodie quelque chose pour rendre l’âme en me vidant d’air. Toute la pluie tombe pour moi. Je chante pour mériter le déluge. Je le savais. J’aurai dû. Mon Dieu ! Pitié ! Pauvre de moi. Je ne savais pas qu’on pouvait aimer avec ma matière. Que l’eau et le sang accompagnent mon épave charnelle, comme un blasphème vers le siphon de la ville, je veux foutre le camp les pieds devant, glisser par en dessous, pour un renversement du monde, fondre vers l’envers, m’y précipiter. Je sais qu’entre la place du Capitole et la plaque d’égout, j’ai encore le temps de me convertir.

Illustration : Les Pères, de François-Xavier de Boissoudy ©
Extrait d’Apôtres d’opérette, éditions Sans Escale
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