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MN prend la marge et revient en septembre


Iran, le pays des Roses noires – 24 mai 2015

Iran, le pays des Roses noires – 24 mai 2015

Par  

Carnet de bord de Luc Le Garsmeur en voyage en Iran – Jour 9
dimanche 24 mai, Persépolis et Pasargades

J’ai passé une nuit acceptable, si l’on considère que cette semaine ouverte sur deux nuits blanches s’achève sur quatre ou cinq heures de sommeil un peu instable dans un autocar. À notre arrivée à 6 heures à Chiraz, il pleut. Après un brin de toilette, nous prenons un taxi pour Takht-e Djamchid, le nom persan de Persépolis, la "ville des Perses". Dans les toilettes de la gare routière, nul homme n’est torse nu. Il me faut me savonner sous le polo que je change. Aucun homme, même, ne se rase en public. Mais peut-être chacun rentre-t-il chez lui. Nous sommes les premiers dans cette plaine, ou cette steppe, au pied des montagnes. Ce qui épargne à nos clichés toute pollution visuelle. Au VIe siècle avant notre ère, Cyrus II le Grand choisit le site de Pasargades, à 70 kilomètres de là, lieu de sa victoire sur les Mèdes d’Astyage, pour y bâtir sa capitale. C’est là la tradition, car l’archéologie a retrouvé les traces d’une occupation achéménide plus ancienne d’un ou deux siècles. Surtout, Ecbatane (aujourd’hui Hamedân), capitale des Mèdes, conserve un haut rang politique et administratif sous les Perses. Issu d’une autre branche des Achéménides, Darius Ier (qui monte sur le trône en 522 av. J.-C.) construit Suse puis Persépolis. Pasargades, délaissée, demeure le lieu de l’investiture des monarques de la dynastie. Mais le lieu où nous sommes ne visait qu’à impressionner les vassaux du plus vaste empire de l’Antiquité. À la sereine majesté de tout site ancien s’ajoute ainsi la solennité monumentale à Takht-e Djamchid.

 

Colonnes de la salle des Audiences, Persépolis


Un lion mordant à la cuisse une sorte d’oryx

Nous passons d’abord la porte des Nations, dont les taureaux ailés - à quatre et non cinq pattes - sont majestueux mais moins bien conservés qu’au Louvre. Les articulations et tendons en sont assez fortement marqués, et les frisottis des sangles parfaitement réguliers. Ils devaient impressionner tout autant, il y a vingt-cinq siècles, les Arméniens, les Ioniens, les Gandharaïtes venus déposer au pied du monarque dans l’apadana "salle des audiences" leur tribut annuel. Les escaliers au nord et à l’est de l’apadana sont ornés de bas-reliefs. Un motif récurrent est celui du lion mordant à la cuisse une sorte d’oryx (un taureau, en fait). La scène, quoique stylisée, est dotée d’une réelle intensité dramatique. Le lion est puissant mais subtil, l’"oryx" éperdu, déjà soumis. Une ample frise pare le centre des bas-reliefs; elle figure le cortège des anciens vaincus, reconnaissables à leur vêture. Seuls les Perses portent une tunique à plis qui leur descend aux chevilles (déjà…), une sorte de chausson et une cordelette non tressée dans les cheveux. On distingue parfaitement, tirés par la bride ou portés dans les bras - ou encore sur les épaules -, un chameau, un agneau, ce que je crois être un faon (une antilope de Somalie?). Je suis surpris en revanche de ne pas discerner de pierres ou de pièces, entreposées ultérieurement sans doute dans le "harem" inachevé de Xerxès, qui jouxte le hadich au sud du site, voire entre les Cent colonnes. À côté, le petit tripylon expose un sphinx, Darius escorté d’un porte-ombrellino et d’un esclave tenant un chasse-mouches, ainsi que le même roi sur un trône soutenu par les peuples vaincus, sous le symbole zoroastrien. Les palais de Darius (le tachara), de Xerxès et des Cent colonnes ne se voient que de l’extérieur. Un petit musée reproduit notamment la lutte de l’homme contre une chimère au corps de lion, aux ailes d’aigle, aux cornes de rhinocéros. D’une patte postérieure, elle contient le tibia, tandis que les antérieures échouent à repousser le bras armé et le torse de l’assaillant. Cette scène est moins empreinte de brutalité que de spiritualité. Il faudrait la comparer à l’iconographie de la lutte de Jacob avec l’Ange. Au nord-nord-est, nous gravissons une éminence pour approcher les tombeaux d’Artaxerxès II et Artaxerxès III.

 

Porte des Nations, Persépolis


Ils rêvent de blondes et d’Occident

À la boutique, Marc trouve enfin le Guide culturel de l’Iran (P. Ringgenberg) qui n’est malheureusement distribué qu’en Suisse et en Iran. Babak, un chauffeur de taxi volubile, nous propose un circuit vers les sites rupestres achéménides, Naqch-e Radjab et Naqch-e Rostam, puis Pasargades, avant le retour à Chiraz. Notre cicérone - car il s’est doté d’une excellente connaissance des sites et de la civilisation perse - est parfois exaspérant tant il parle, mais il est plein d’entrain, de gentillesse et de rêves. Babak a quarante-deux ans. Après l’université, il a dû devenir taxi pour soutenir financièrement sa famille : des parents qui sont vieux aujourd’hui, une sœur titulaire d’un master 2 de littérature. Comme beaucoup des Iraniens rencontrés, il ne rêve que d’émigrer en Europe ou aux États-Unis. Il envie notre français, notre citoyenneté, nos libertés. Babak se plaint du pouvoir des clercs, et cet histrion se met à se signer continuellement en promettant de se convertir si son vœux d’obtenir une green card est exaucé. Et s’il ne l’est pas, il se fera bouddhiste. Ce que je lui dis du Christ, ce que je lui dis de l’Europe et de l’Iran ne le touchent pas. Le même type de conversation, aussi légère et sensible à la fois, avec le jeune motocycliste kâchâni affamé de blondes et d’Occident s’était soldé par l’adage suivant: "Ne perds pas ton temps. Ce que tu dis à mon oreille gauche, qui est la porte, ressort aussitôt par la droite, qui est le caravansérail!" Babak aussi rêve de blondes. Apparemment, il tente chaque année par voie électronique une sorte de fraude nigériane ou de filière US authentique pour intégrer une liste restreinte de récipiendaires d’un visa. Sans sa famille, sans ce licenciement d’une fabrique de machines-outils, il serait propriétaire d’une maison, laquelle lui aurait permis de se marier, etc. Il décline nos invitations à déjeuner pour repartir plus tôt chercher de nouveaux clients à Persépolis, mais nous sert abondamment une eau qu’il maintient glacée par je ne sais quelle astuce.

La montagne de Hussein

Naqch-e Radjab, non loin de Persépolis, offre des bas-reliefs sassanides au détour d’un sentier, à une hauteur à peine plus grande que celle d’un homme. Il s’agit - comme souvent dans les scènes sassanides - de l’investiture d’un roi par "Dieu le Grand" Ahura Mazda qui lui remet une couronne; ici, celle d’Ardéchir Ier puis de son fils Chapour Ier (IIIe s. ap. J.-C.), ce dernier déjà présent, enfant, dans la scène précédente. Une autre scène figure ce dernier monarque, à nouveau à cheval, avec sa suite. Je ne suis parvenu, ni à retrouver l’inscription en pehlevi, ni à identifier celle en grec ancien. Mais j’ai identifié celui, index doctement levé, qui peut être le zoroastrien Kartir. Ce dernier, sous les règnes de Chapour Ier, Bahram Ier et Bahram II, précisa le dogme zoroastrien, définit la religion d’État et combattit le manichéisme, le christianisme et le judaïsme. D’après mon guide Olizane (Découverte), il les aurait perçues comme "hérétiques". Naqch-e Rostam est bien plus imposant. C’est, au pied de la kouh-e Hossein "montagne de Hussein", une longue falaise dans laquelle sont percés trois de ces tombeaux achéménides en forme de croix grecque, la partie inférieure restant intacte. De droite à gauche sont visibles les tombeaux de Darius II, Darius Ier, Xerxès Ier et Artaxerxès Ier. La partie médiane, évidée au centre pour accueillir la chambre funéraire, est ornée de colonnes à chapiteau, tandis que le carré supérieur présente le défunt à côté d’un autel du feu soutenu par ses vassaux. C’est proprement somptueux; la province du Fârs, qui donna son nom (jusqu’aux Pahlavi) au pays, abonde en bas-reliefs d’époque. Ici, les Sassanides en ont ajouté de nouveaux - majoritairement épiques - au pied des tombeaux. L’un d’eux montre les empereurs romains Valérien et Philippe l’Arabe prêter allégeance à Chapour Ier. Un autre - où l’on voit Hormezd II (IIIe s. ap J.-C.) désarçonner un cavalier d’un coup de lance - ne déparerait pas dans la tenture de Bayeux.

 

Tombeau de Darius Ier le Grand, Naqch-e Rostam


Ce tombeau si nu

Pasargades est peu de chose en comparaison. Mais voir dans la plaine à la sortie du bourg ce tombeau si nu, si connu de Cyrus, sur le lieu de sa victoire sur les Mèdes, tombeau profané dès avant la venue d’Alexandre le Grand - outre qu’il invite à la méditation sur les vanités de ce monde -, ravit le plus médiocre élève de la classe de grec. À l’arrivée des Arabes, notre guide prétend que ce nom de "tombeau de la Mère de Salomon" lui aurait été donné par les Perses pour éviter sa destruction par les mahométans. Aux alentours, Babak nous guide vers d’autres reliefs : résidence royale de Cyrus, prison de Salomon, etc. Cette dernière pourrait être - comme la kaabah-e Zarducht "kaaba de Zoroastre" - un atechkadeh. De retour à Chiraz, nous renonçons pour le lendemain matin à Bichâpour "Le dieu Chapour" ou "Le roi Chapour", éloigné de près de deux heures et demie de route, et qui nous interdirait de visiter la cité de Saadi et Hâfez. Nous prenons un petit hôtel rue Anvari, à quelques mètres de la principale artère de la ville, le boulevard Karim Khan Zend, du nom duVakil "Régent". Nous en ressortons presque aussitôt pour aller fumer une qaliân bien tassée en buvant du thé, avant de dîner d’un khorescht-e bademjân "ragoût aux aubergines".


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