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MN prend la marge et revient en septembre


Iran, le pays des Roses noires – 25 mai 2015

Iran, le pays des Roses noires – 25 mai 2015

Par  

Carnet de bord de Luc Le Garsmeur en voyage en Iran – Jour 10
lundi 25 mai, Chiraz

Cette fois, nous n’avons pu trouver ces huit délicieuses heures de sommeil ! Au moins la chambre, si je l’ai jugée koutchek “petite” et peu qachang “jolie”, était-elle tamiz “propre”. Notre petit-déjeuner se compose de nân “pain”, dont la prononciation familière est je crois “noun” (n’est-ce pas la prononciation arabe ?), tartiné de confiture de carottes ou de fromage mousseux. J’ai mis un terme à mon usage de la pharmacopée géorgienne et découvre les produits laitiers du cru. Demain, boisson fraîche aux fruits dès potron-minet ; je dois être accoutumé à présent.

Poser la main sur le tombeau en chantant

Aux tombeaux de Saadi (n. 1175/ 1176 AD) puis Hâfez (m. 1388 AD) nous partons seuls, car Mojdeh - qu’il était définitivement plus facile d’inviter là que dans un restaurant ou une maison de thé, a fortiori notre hôtel - donne ses cours d’anglais jusqu’au milieu de l’après-midi. Les deux édifices, assez éloignés du markaz “centre” et entre eux pour que nous les gagnions l’un et l’autre par taxi, n’ont pas soixante-dix ans, mais ils sont élégants, assortis chacun des bassins et jardins dont nous sommes à présent familiers. Celui de Hâfez “qui connaît le Coran par cœur”, surtout, est de marbre blanc dans un édicule. On les doit étonnamment l’un et l’autre à André Godard, un architecte français. Dans la dernière demeure de Saadi, une kyrielle d’adorables bambines vêtues de fuchsia et coiffées d’un hedjâb immaculé jouent et rient. Chez Hâfez aussi, Marc lit un choix de poèmes. Le pieux usage voudrait qu’après avoir formulé un vœu en secret, nous posions la main sur le tombeau en chantant ses vers, par exemple :

De Hâfez Chirâzi, le Divân (L’Amour, l’Amant, l’Aimé, Actes Sud [Sindbad / UNESCO], 1998 [1989]) :

“On ne veut pas de nous parmi les gens de bien ?
Si tu n’es pas d’accord, change donc le Destin !
Cette amère liqueur, mère de tous les vices,
Plus qu’un baiser de vierge est source de délice.”
(5, “Mystère” ; p. 25)

ou :

“Quand on a, pour dernier séjour,
une simple motte de terre,
À quoi bon bâtir des châteaux
qui montent à l’assaut des cieux ?”
(9, “L’Arche de Noé” ; p. 29)

ou encore :

“Tes cheveux noirs musqués, tombant sur tes joues roses,
sont comme un paon, tombé au jardin de l’Éden.
Mon coeur, ô Bien-Aimé, désire ton visage :
c’est un chemin poudreux entre les doigts du vent…”
(38, “Le Souffle de Jésus” ; p. 45).

Voire de Saadi, le Golestân Le Jardin de roses” (Albin Michel [Spiritualités vivantes], 1991 [1966]) :

“Tisonner à tout instant le four de son ventre,
C’est inviter au désastre le jour de disette.” (III, 6 ; p. 116)

ou :

“De l’argent dans la balance, c’est de la force
Dans le bras, mais celui qui ne peut accomplir
Ses désirs n’a personne au monde.
Tous inclinent la tête devant l’or,
Même l’aiguille de fer de la balance.”
(V, 19 ; p. 171)

ou encore :

“La jeunesse est loin à présent ;
Hélas pour cette époque de plaisirs !
Ma poigne de fer a perdu sa puissance.
Je me suis résigné à la médiocrité.”
(VI, 5 ; p. 182)

et, sur le gouvernement :

“Le roi est le gardien des pauvres,
Même si son royaume est d’une splendeur sans limite.
Les moutons ne sont pas faits pour le berger,
Mais le berger est fait pour garder les moutons.”
(I, 29 ; p. 62)

De curieuses lionnes

Nos premiers pas dans la ville nous font traverser le bâzâr-e Vakil “bazar du Régent”. Chez un détaillant d’électroménager, nous apercevons au-dessus d’un lave-linge une sorte de lithographie représentant une haute et jeune Vierge à l’Enfant vêtue de blanc, l’Enfant-Jésus portant lui-même un agneau. C’est ce même motif dont Marc a acquis puis perdu une reproduction à Darband, et que nous retrouverons le lendemain dans l’une des gares routières de Chiraz, au-dessus d’une jeune employée de la compagnie des autocars absorbée par son téléphone. Nous parvenons ainsi au bâgh-e Naradjestân “jardin des orangers”, fondation qâdjâre. Je le confonds un peu avec la maison voisine de Zenat ol-Molk, bienfaitrice des indigents. Le fronton du pavillon du premier, je crois, représente de curieuses lionnes (elles sont dépourvues de crinière) tenant un sabre entre leurs pattes, symbole ultérieur de l’Iran présent sur le drapeau adopté par les Pahlavi. Deux putti les surmontent, et deux autres semblent chacun avoir posé sa tête sur l’échine de l’un des deux animaux. Le rose chirazi côtoie ici le bouton d’or. Au fronton de la maison ol-Molk, cette fois, un félin (un léopard ?) tient entre ses griffes et ses crocs un animal de la famille des capridés (ma confusion entre oryx et antilope somalienne à Persépolis m’a rendu prudent). De jolies colonnettes de bois vernissé, ouvragées comme la pierre, dans un cas ; l’affreux revêtement de miroir courant ici au stupide xixe siècle dans l’autre. Un peu d’occidentalisme pictural, à nouveau. Pas d’ethnocentrisme de ma part. J’imagine que certaines toiles d’Ingres, Gérôme, Delacroix ou Fromentin font sourire les Turcs. Mais les portraits que je vois ici ne sont tout de même pas de la même main… Plusieurs faïences murales roses sont en revanche de toute beauté. Quelques bas-reliefs, enfin, figurent des soldats qâdjârs ou reprennent des motifs persisants.

 

Jardin du Narandjestân, Chiraz


Nous entrons d’abord par mégarde par la porte réservée aux femmes

La madraseh “école coranique” du Khân est de brique crue semée principalement de vieux-rose (dans lequel mon guide Lonely Planet voit déjà du rouge) ou d’ocre et d’indigo. Les fleurs et les oiseaux surprennent ici. J’en retiens aussi le plafond du vestibule octogonal, dont les rehauts de blanc rendent moins sombres les touches de bleu et de marron, et certain eivân long et mince, plus ouvragé qu’un murex. L’école a quatre-cents ans cette année. En sortant, nous gagnons un vaste complexe théoriquement interdit aux koufar et avant lequel nous laissons nos sacs et nos appareils-photos. Il s’agit des mausolées de deux frères du huitième emâm, Rezâ : Ahmad ibn Moussâ et Sayed Mir Mohammad. Au sommet, un bulbe à la russe, avec son tambour très étroit, mais sans la pointe. L’intérieur en est aussi kitsch que l’on pouvait s’y attendre. Devant le cénotaphe scintillant, un homme muni de béquilles pleure silencieusement, agrippé à la grille qui l’enceint. Dans le second sanctuaire, nous entrons d’abord par mégarde par la porte réservée aux femmes. C’est moins chic en tout cas qu’à Ispahan, où l’on met ses souliers dans un sac en toile et non en plastique.

La ville des Roses fut pillée par les Mongols 

La mosquée du Régent est exquise dans la variété et la finesse de ses tons et de ses motifs : fleurs roses, figures géométriques alternant le vert et le brun. Une salle de prière voûtée aux colonnes surmontées de chapiteaux en forme de feuilles d’acanthe longilignes est d’une pureté qui ne déparerait pas dans l’une de nos abbayes cisterciennes. Seules quelques voûtes sont recouvertes de faïence, attirant le regard et la prière vers le rose mihrab. À côté, le minbar a été taillé dans un seul bloc de marbre blanc. Sous le règne du premier Séfévide, le gouverneur de Chiraz Emâm Qoli Khân avait tracé boulevard, palais et madraseh pour égaler Ispahan. Dans la première moitié du xviiie siècle, la ville des Roses fut pillée par les Mongols puis châtiée par le chah Nader. Karim Khân relança ensuite son embellissement : quartier royal, mosquée et bazar du Vakil. Mais les Qâdjârs installèrent leur capitale à Téhéran. Quelques heures durant, Chiraz m’a semblé assez surfaite, d’autant plus que nous n’avons pas vu le bâgh-e Erâm, trop éloigné. Et pour tout dire, lorsque j’ai conçu le voyage, je l’ai même exclue du plan de route. Mais tous les Iraniens rencontrés l’ont présentée comme l’une des trois destinations d’un premier voyage, et Persépolis se trouve à côté. Son charme, non dépourvu pour autant de toute assise physique, réside dans la mémoire et les Lettres. C’est la ville où une pré-adolescente est venue nous adresser quelques mots d’anglais et nous raconter qu’elle avait vu la France, la Suisse, la Belgique et les Pays-Bas.

 

Citadelle de Karim Khân, Chiraz

 


Cette délicatesse du petit peuple iranien

À la sortie, nous devisons avec le devin Abbâs. Je ne sais pas ce qu’il fait là, garder la mosquée ou vendre les cinq étoffes de la vitrine, mais il nous parle longuement de Hâfez, de la langue arabe, de la signification de son prénom ; il nous demande celle du nôtre et nous montre enfin comment il prend les décisions les plus importantes. Il saisit le volume bilingue de Marc, lui imprime un baiser, ferme les yeux, s’incline, prie la Fatiha “l’ouvrante” ou une autre sourate, ouvre le volume au hasard, lit le ghazal et l’interprète. En France, les plus hugoliens eux-mêmes n’ont pas idée de cette dévotion hétérodoxe… Un lieu fort littéraire est précisément l’ancienne mosquée du Vendredi, désaffectée, mais que garde un vieil homme qui vient nous réclamer de l’argent au bout de vingt minutes. Du Chateaubriand tout pur… Deux clochetons hexagonaux en surmontent le portail. Surtout, dans la cour se trouve une “maison des corans” ou Khodâ-ye khâneh “maison de Dieu”. C’est une sorte de modèle réduit de cloître ou de château-fort translaté là, au centre de la grand-cour. Nous passons de là au sérail Mochir, aujourd’hui extension du bazar, où un jeune homme porte sur le torse l’inscription “Toutes les fleurs éclosent dans l’ombre.” Le genre de chemises américaines qui, même marquées en français, ne peuvent se porter qu’en Iran. C’est merveilleux. Les films d’Asghar Farhadi (cf. Les Enfants de Belle Ville, 2004 ; Une Séparation, 2011) et, je crois, Djafar Panahi (Taxi Téhéran, 2015) montrent cette délicatesse du petit peuple iranien. Nous visitons encore le hammam du Régent, aux curieuses muqarnas figuratives noires et blanches. Dans chaque salle, des figurines de cire assez réalistes reconstituent ce lieu de sociabilité et de notabilité qu’étaient les bains. La coquette enceinte de la citadelle de Karim Khân arbore sur chaque côté une croix losangée tracée par les briques manquant dans le mur. L’une des tours penche fortement.

 

Maison des corans, Ancienne mosquée du Vendredi, Chiraz

 


Des cheveux d’or vieilli comme sa peau

À la même tchâikhâneh “maison de thé” que la veille, je rappelle Mojdeh sans raison particulière. Une sorte d’appel de château qui me semble congru, voire conforme au taarof, cet exigeant code social compliqué encore par son appartenance au beau sexe, notre étrangeté et notre nombre. Je crois que ce sont ses hedjâbs qui me plaisent le plus, des pastels raffinés, éloignés des guimpes ou toiles de tente de chauve-souris. La veille, et pour dormir dans un autocar, elle portait du corail ; ce soir, de l’anis. Ils masquent la gorge sans la couvrir ; il est donc possible que ce soit des *khossâri (je n’ai toujours pas compris…). Je ne distingue pas la couleur de ses cheveux, qui ne sont pas noirs. Ils semblent d’or vieilli, comme sa peau. Et si son nez est un peu épais au bout, le modelé du visage est étonnant. Je lui trouve la voix un peu sèche en anglais, mais elle doit s’appliquer à bien le prononcer. Nous peinons à nous retrouver à cette heure indue, j’ignore l’adresse de la maison de thé. Elle finit par arriver en voiture au croisement de la rue Arvani et du boulevard Karim Khân Zand, le fameux Vakil “Régent”, “avocat du peuple” impuissant à fonder sa propre dynastie. Sa mère et l’une de ses sœurs restent dans l’auto derrière nous et nous devisons sur le trottoir, sous bonne garde, soit d’elle contre nous, soit d’elle - voire de nous trois - contre la police. De sorte que nous aurons rencontré en deux jours une bonne partie de sa famille, puisque son père était déjà venu la chercher la veille, au sortir de l’autocar. Mojdeh nous dit qu’elle veut que nous gardions un bon souvenir de sa ville, nous recommande la villégiature du “Paradis perdu” (toponyme d’angliciste, effectivement), un jardin en haute montagne, et nous donne un plan de route entre Ahvâz, Suse, Chouchtar et la ziggourat (une construction mésopotamienne à étages de briques crues) de Tchoqâ Zanbil. Elle enseigne toute la journée, mais nous invite à l’appeler ou lui envoyer des textos en cas de question de tout ordre, et prend l’une de nos adresses électroniques.


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