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MN revient en septembre, en attendant, fouillez dans nos 8 ans de textes


L’ascension de l’homo-festivus

L’ascension de l’homo-festivus

Par  

(Extrait de « Le silence des sources perdues – journal en cours)

24 novembre

Chasse aux fêtes. L’homo-festivus est achevé dans un bain de sang utérin. Un tour d’écrou dans le rien ; notre solitude ne peut plus être partagée : nos quatre murs, la lessive, la plante mourante, notre téléphone portable et c’est tout. Cet empêchement des rassemblements festifs n’est pas le signe du sérieux de l’époque, au contraire : comme autrefois les fêtes étaient un symptôme grave de comorbidité, l’absence de fête commémore la fête intransigeante, ultime, qui se déroule sur le parking, à coup de couteaux et de battes. Les videurs expulsent les derniers récalcitrants pâles et bleus des lumières blêmes. Comme pour mieux les rendre fou, ils sont projetés avec brutalité de la société de la commémoration universelle dans la société du grand silence effrayant : comme dans un tragique lendemain de biture, la fête pénètre l’âme, la prière, les angoisses. Tandis que les derniers irréconciliables, les sourds au nouvel interdit « la fête est un crime » sont achevés par des riverains mus en journalistes collabos, sur des tapis en mousse de sport, le barbouilleux fêtard à genoux religionne l’intransigeante cause, ce « protège toi toi-même », message que l’universel sans substance oblige désormais à chacun. Philippe Muray avait-il tort ? Est-ce la fin de l’homo festivus ? Evidemment, non : l’homo festivus qu’il avait parfaitement conceptualisé était un passage et l’esprit hypercommémoratif une porte qui devait s’ouvrir sur le régime qui vient : violemment tyrannique, agressivement maternant, génialement insidieux, tortionnaire au délice, invisible – l’espace du vampire, de la brutalité désirante, de la mauvaise foi et du secret. Les énergies interstitielles, les petits maux, les faiblesses élèvent désormais la non-civilisation qui s’ouvre de fait avec la Covid 19. Le miroir a été pénétré, le gant se retourne… Il n’est pas question de saut civilisationnel, ni de chronologie ou d’événement – il ne s’est rien passé : il fallait le non-événement élevé en événement de la Covid pour consacrer le non-monde. Tout nous était caché. Nous étions aux coutures, dans les ruines de l’ancien dont nous fêtions avec exaltation les funérailles. Tout est désormais retourné, éclatant, glacial : le velours appelle une qualité d’acier sans pareille, les colonnes sont déjà dressées, les lois écrites – l’ancienne écriture se détériore, ses éléments chimiques sont refondus, et c’est dans ce noir d’encre que la nouvelle syntaxe mondiale irradie désormais – depuis fort longtemps déjà, nos petites questions et nos petites idées élevaient un monde lové dans la confusion. Nous étions pâles, drogués – notre crâne frappe désormais dur au pied du nouveau colosse. Dans le ciel, c’est la fumée totale – la lune et le soleil quand leur lumière perce les nuages nous effraient, ils sont les matérialisations d’une nature incontrôlable, d’un monde dont on ne veut plus. Ce qui vient c’est ce qui est, ou plutôt ce qui est est ce qui vient toujours, l’inactuel partout, en toute chose, l’annulation de l’être par le désir déraciné. Des scientifiques évoquent l’idée d’enclore le globe sous une couche épaisse de souffre afin de faire diminuer le réchauffement climatique – les cieux ouverts nous font peur, ils sont encore le signe non plus de la présence de Dieu, mais de son absence – et c’est déjà trop. En une seconde, la dernière création humaine liée au divin, le couple amoureux, s’est effondré : l’homme et la femme se sont séparés. C’est qu’il y avait là encore trop de divin…– c’est à la dernière peau de la superficialité des choses que le non-événement du Covid s’est attaqué. Une civilisation solide, ancrée, enracinée aurait soufflé toute sa confiance sur cette maladie, rien de plus que l’odeur d’un pet lors d’un banquet d’ogres.  Mais nous sommes cantonnés à la superficie, laquelle nous tournons autour, ne croyant même plus qu’il existât sous la forme des choses, une substance. Nous croyons à l’écran, parce que l’écran nie qu’il pût exister autre chose que lui. Jamais nous n’avons été si proches des illusions dansantes dans la caverne de Platon : en vérité, nous avons, comme en toute chose, appliqué le symbole à la réalité, nous avons extirper la substance de toute chose pour la faire exister dans l’ici et le maintenant, en lui trouvant une forme en creux dans son corollaire technique. Tout notre monde est sorti de notre cerveau spirituel pour se conformer à la platitude technique, ses illusions, ses dangers. Aussi sommes-nous transformés en homoncules vidés, monofonctionnel, peu différents de ces figures collantes qu’on jette sur les vitres afin de les voir s’étirer, et puis descendre, le yoga et la communication non-violente en meilleurs allers. Ainsi évidé, technicisé, l’homme s’est doucement conformé à son image, et puis c’est l’image, par rétroaction, qui a agi sur l’homme pour souffler les bougies de sa puissance. Nos sens nous ont trompés. Nous continuions par habitude à sentir, regarder, inspirer le monde qui semblait-il avait pris la suite du monde d’avant ; nous regardions devant ! Mais en vérité, il n’y a aucune différence entre l’eau et l’air, le devant et le derrière, le dedans et le dehors. Le non-monde est un monde indistinct et trouble. Il suffisait de changer la focale, les directions de l’objectif, et nous aurions vu en creux ce monde que la Covid révèle. La Science-Fiction nous prédisait du visible, des constructions techniques énormes gerbant de câbles et de tuyaux recouvrant la surface terrestre, monstres de fer asservissant l’homme – non ! c’est dans l’invisible de l’esprit, au ciel, que s’est jouée cette guerre perdue : la couleur du monde reste la même, il y a même encore l’odeur des arbres, les couleurs rouges de l’automne, çà ou là des masses d’hommes se dressent encore contre les expédients de la fausse dictature politique, tout semble parfaitement réel – le monde nouveau s’écrit avec le monde d’avant – et pourtant tout est déjà joué. L’outil s’est libéré par l’homme, et non l’inverse. Le terrorisé sensible le sait mieux que les autres car il possède cette double vue de la proie et du prédateur. Conduire une voiture, lire les messages sur son portable nécessite de lui l’agressivité du prédateur mais aussitôt cette agressivité retombe-t-elle qu’une peur immense change ses yeux d’aigle en regard de proie apeurée. L’homme n’est méchant que parce qu’il doit l’être, inconsciemment défensif face aux assauts interstitiels d’un cheval de Troie. Mais voilà, c’est fait : la 5G, les tribunaux d’arbitrage, la vaccination obligatoire, etc. etc.… Désormais, on nous ordonne le grand sommeil. Le confinement, le revenu universel, le travail partagé, l’abandon de toute volonté… Quel guerrier nous avons dû être pour nous voir proposer ce repos tsé-tsé ! Les masques pour notre peau effondrée – ça suppure là-dessous, ça bouillonne. Le monstre luit comme ces adolescents ravagés par l’acné. La distinction s’est abolie entre l’espace magmatique de la superficialité et l’air de feu qu’il respire : dans le monde virtuel construit pour nous par la technique, ce genre de distinction opérative n’a plus lieu d’être. La matière est diluée. Nous nous décomposons doucement dans le grand bain du principe matriarcal et utérin, cette non-histoire, à la volonté abolie, où causes et effets ne se répondent plus que pour nous écorcher encore. La grande attaque sur l’homme a été menée à bien, c’est désormais l’heure du triomphe du moins-que-rien.


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