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Le fantôme du train

Le fantôme du train

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On peut me surnommer le fantôme du train.
J'arpente à cœur ouvert le réseau souterrain.
Je suis celui qui sans raison presse le pas 
et que les Parisiens ne reconnaissent pas.
De l'aurore au couchant, je fréquente à mon aise 
les rames vacillant sur la maligne Treize.
Pèlerin translucide, éternel voyageur,
je marche sur des vœux et mon tort partageur
voudrait bien s'endormir sur un morceau de siège
en attendant la pause ou le tout dernier piège.
On m'avait mis en garde : "Écarte-toi du bord !
Tu es bien jeune encore et tu cherches la mort ?"
Le passant m'a poussé, je n'ai rien vu venir, 
coupure de courant, ablation d'avenir.
On a pris le coupable avec son petit frère,
mais ses remords contrits ne pouvaient rien y faire. 
"Je suis si désolé ! Ce n'est pas de ma faute !", 
criait-il aux agents, plus blanc qu'un astronaute,
et son casque de nuit se penchait sur les rails 
pour constater ma chute et mille autres détails.

Un peu plus de sagesse, un peu moins d'imprudence,
l'accident de personne est toujours en avance.

Le matin je resquille avec les resquilleurs,
le midi je patrouille avec les patrouilleurs,
le soir j'étends la marge avec les marginaux 
couchés sur la misère, assis sous les anneaux. 
Comme un sillon de Lune ami des flasques vagues,
invisible à l'œil nu, je me ris de leurs blagues.
"Il paraît que Didon, dans son dépit peiné,
se fit sur le bras gauche un tatouage au henné."
Ils rigolent toujours la bouche à moitié close,
car la joie fait vomir quand on force la dose.
"Tes yeux sont tout mouillés comme des hameçons.
Pourrais-je m'en servir pour pêcher les poissons ?"
Ils rigolent toujours la main devant la bouche,
car le bonheur des gueux nous semble un poil trop louche.
Ils ont très peu de dents, mais leur sourire est plein 
d'étoiles de velours chantonnant leur déclin.
Et si leur majesté domine sans couronne,
elle éclate plus belle et beaucoup moins bouffonne. 
Ils rêvent de richesse et moi d'un poulet frit.
Les âmes du sous-sol ne manquent pas d'esprit.

Un peu moins de chahut, un peu plus de constance,
le chagrin fatidique est toujours en partance.

Parfois les souvenirs me tirent la capuche,
des petits bouts de vie, des restes de trucmuche,
alors je m'engloutis dans le sang des stations
pour conserver ma larme et fuir les agressions. 
J'ai toujours trop de poisse au pied de Montparnasse,
le cul de Saint-Lazare est froid comme la glace,
je joue à l'imbécile avec Miromesnil,
la Gaîté fait griller son immense fournil,
le choc de Pernety mérite un penalty,
Varennes montre au vide un monarque abruti,
le beau Garibaldi fait sonner la révolte,
si Gabriel périt, tant pis pour la récolte,
les blêmes démêlés font bêler Les Agnettes,
La Fourche de Brochant décolle mes vignettes,
on dénombre les corps parmi les Invalides,
Clichy comme Duroc absorbe les bolides. 
Je m'amuse à dompter ce joyeux tintamarre
sans avoir à sauter pour éviter la barre !
Il arrive au trafic de gémir l'omertà :
c'est qu'il souffle au-dessous comme un air d'attentat.

Un peu moins de musique, un peu plus de silence,
l'homicide fortuit sait garder la cadence.

Je suis témoin du pire et j'en vois se frotter,
se cogner, s'insulter, s'aimer, se tripoter,
des couples décuplés, des atomes fondus,
des jumeaux désœuvrés, des ermites perdus !
Un regard de travers, quelques contacts sans tact
et l'écho du cahot fait résonner l'impact.
Ils se froissent la feuille avec tant d'énergie
qu'ils en oublient la lettre et l'étymologie.
Que faire dans ce cas ? Demeurer spectateur 
et boucher son oreille avec un écouteur.
Certains mangent des yeux le Nouveau Testament,
d'autres pleurent leur vie qui s'en va doucement,
d'autres moins résignés mâchonnent sous leur cape
un berlingot d'azur au goût de chausse-trape.
Et moi, privé de jour, captif des profondeurs,
condamné à errer parmi les vieux rôdeurs,
je guette à tous les coins, tuez-moi si je mens,
les rires des bambins, les soupirs des mamans.
À la prochaine escale, au-dessus de la houle,
voyez sombrer mon ombre et débouler ma boule.

Dévidez vos lourdeurs, dénouez l'innocence,
le fantôme du train quémande un peu d'enfance.

Photo © Julie Peiffer


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