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Le jeune homme égaré

Le jeune homme égaré

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Le soleil projette ses rayons sur ma nuque tremblante. Je n'ai pas peur. L'excitation fait palpiter mon corps chétif, et je sens la sève nourricière des éléments s'emparer de mes membres contractés à mesure que l'astre divin s'élève au-dessus de la Cathédrale Notre-Dame-et-Saint-Vaast, dont je viens de quitter les marches, après un court moment de recueillement, et dont l'ombre, couronnée d'une sainte croix, s'étend jusqu'à plusieurs mètres devant moi et semble m'indiquer le chemin à suivre.

Je me retourne une dernière fois, considérant quelques instants ce qui ne peut être regardé fixement. La façade massive de l'édifice, dont les formes soignées, baignées de lumière, s'étaient tout à l'heure imposées à mon admiration, se dresse à présent devant moi, primitive, menaçante, sinistre, avec toute la monstruosité d'une indestructible prison, d'un cachot de l'enfer dont les colonnes symétriques et légèrement noircies par l'air citadin dessineraient l'entrée.

Je vois des mains calleuses et gonflées s'agripper à ces colonnes, comme à d'inflexibles barreaux, je vois et j'entends leurs ongles s'y rompre, dans un bruit confus et déchirant de bêtes aux abois. Des sentinelles, pâles et sanglantes, sont postées à l'étage supérieur, de chaque côté des colonnes, leur raideur militaire les rendant presque semblables à ces insensibles piliers. La mâchoire de l'abîme s'apprête à me broyer sous la pression de ses deux rangées cannibales. Est-ce là une figuration de ce qui m'attend ? Aurais-je peur ? J'ai pourtant une mission.

Je ferme les yeux, fais demi-tour, puis les rouvre dans l'ombre familière des damnés, déterminé à reprendre mon chemin de croix. Je plonge de nouveau dans le flot modéré des rues de mon enfance. Aujourd'hui, je ne contemplerai pas la course indéfinie du temps sur les aiguilles du beffroi, depuis la terrasse d'un café, un verre à la main, l'espoir dans les yeux. Je ne m'enfoncerai pas dans les souterrains du cinéma de la Grand-Place. Je ne me promènerai pas le long des sentiers boisés bordant la Citadelle. L'indéfini temporel s'est resserré sur moi. Dans une heure, je serai mort. Dans une heure, j'aurai tué.

©Jennifer Bush - http://www.jym-art.com


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