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Le temps des héros est passé

Le temps des héros est passé

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3 décembre

Comme chaque jour ou presque, le sport – la réouverture de la librairie n’y change rien. Depuis quelques jours, quelques tensions, une nervosité nouvelle dont je ne connais pas la raison – désormais je laisse éclore le sentiment en moi et note méthodiquement sur le papier les choses qui se posent en moi, des feuilles tombées que j’offre au déchiffrement. J’essaie des trucs, je me sauve : ce journal est une œuvre de la mètis, pas de la science, des trucs, brics, brocs, une vilaine machine cahotante et tousseuteuse, rutilante de malignité, débordante de vie, ça flambe et fume, avance. Dans le miroir, après un mois et demi de sport, la musculature change, ma poitrine gonfle et les épaules s’arrondissent, je découvre avec mon corps un nouvel épanouissement – mes t-shirts commencent à être trop petits, je prends ma place.

Lu durant la matinée les premières pages des journées parisiennes de Banine. Dès le lendemain de son arrivée, la brutale métamorphose de la jeune musulmane de Bakou en vraie Parisienne, aidée par ses sœurs : la coupe de cheveux, la question de la pilosité, le maquillage, les vêtements, le rapport à la pudeur et la sexualité – la culture modèle la femme, les corps : ce lourd carcan culture qui se donne le nom de liberté. Il y a quelques jours, deux potières sont passées à l’église de Comps, nous avons bu le thé sur l’esplanade. Nous avons parlé d’art et comme elles entraient dans le métier, de rapport à la bourgeoisie, du prix des pièces en céramique ; tout un gentil discours bourgeois sur l’art fleurissait entre nous. Nous sommes les bonnes gens de l’époque, pauvres sans doute mais plus pauvres encore de cette culture citadine que nous avons fuie sans la renier - question de ne pas perdre la face. En nous asseyant sur le muret, la position releva le pantalon de l’une d’elles – le mollet était recouvert de quelques poils longs comme des cheveux sur le crâne d’un chauve ; rarement carcan n’a été aussi proche de la plus totale libéralité - mais la sauvagerie est-elle une liberté ?

L’époque travaille nos corps et je vois mon grand-père s’approcher lentement de la glace où je me mire. Oh, je suis loin d’avoir son physique exceptionnel… C’est seulement que je sens la force travailler mes muscles, et la force, c’est mon grand-père. Enfant, mes frères et moi, nous lui demandions de faire gonfler son biceps qui devenait comme une boule gigantesque sous nos yeux ébahis. A la formation de cette chair, roulante sous la peau diaphane, pâle, presque bleue, nous criions de joie. Il conserva longtemps des jambes énormes et musclées, le buste comme une armure grecque, la chaîne des trapèzes et des épaules pareilles aux poids que l’on voit porter par les Hercule de cirque. Mais en quelques mois, la force éclatante du dehors rentra à l’intérieur, lui tuer un cœur qu’il avait si solide. C’était sa décision, sa souffrance – il arrêta de boire, de manger. Il fut intubé tout maigre dans une chambre quelconque d’une maison de retraite dans laquelle il refusa de vivre plus d’une semaine. Sarah m’accompagne au sous-sol de la maison de retraite où se tient la chapelle ardente. Nous arrivons dans le noir. Une porte entrouverte d’où émane une lumière rose. J’ouvre. Si petit mort dans un énorme costume. C’était la première fois que je voyais un cadavre, le 18 octobre 2018, à trente-trois ans – j’embrasse son front, c’était le rituel à chaque fois que je le voyais, et la sensation de cette peau si douce reste sur mes lèvres d’enfant.

Le sport est inextricablement lié à un fantasme déjà évoqué : celui d’être intégré à la légion étrangère. Une pensée bizarre, qui ne va pas de soi, hors de ma culture et de mon monde mais excessivement puissante, puisqu’elle m’a lancé sur la voie solitaire du sport quotidien. L’idée pratique est simple : pouvoir grimper la barre de traction installée dans mon salon, et faire les trois montées en barre, première épreuve demandée aux volontaires dès l’arrivée à l’accueil de la Légion. Pour cela, se bâtir régulièrement un dos solaire, des épaules, une virilité musculaire manquante depuis l’adolescence. Œuvrer dans un sens littéraire et métamorphique, non plus sur le texte mais sur le corps, par la discipline. Déjà, je commence à ressentir des effets très forts, notamment les abdominaux profonds qui donnent des effets sensuels très étonnants, le souffle, le rythme cardiaque. Je suis encore loin de la moindre traction mais déjà les courants sanguins font œuvre en moi – ma terre n’est pas tout à fait glacée, et ma nervosité, si elle est désagréable à vivre dans son impétuosité, est le signe d’une vie nouvelle fondée sur le mouvement ; cette après-midi lors de ma marche sur le plateau, j’ai traversé le près au patou sans la moindre peur. Et puis, il y a autre chose. J’ai dit quelque part que la légion m’apparaissait comme une famille élaborée dans la douleur contre la douleur – et c’est juste. Le soutien de mon père, de ma mère et de mon frère Camille à propos de l’histoire de Cyril ont quelque peu déchargé ce besoin, et ce même si ce nouveau confinement m’éloigne à nouveau d’eux, je me sens plus soutenu et fort face à cette adversité. Mais n’occultons pas la place de familiale dans cette question de l’armée - je reviens une nouvelle fois à mon grand-père qui, par une émulation presque littéraire, concentre toutes les sujets du moment : la volonté, la force physique, mais aussi cette confusion qui a toujours semblé l’habiter, l’idée du journal que je tiens de lui, son rapport à l’armée qui le rend si proche d’un de mes écrivains préférés, la mort et la littérature – toutes ces choses méritent que je m’y attarde – Mon baiser sur son front a fait passer dans ma bouche un peu de son histoire et je me sens comme un héritier des livres de Bosco, pris par l’âme de l'aïeul.

Mon grand-père lui aussi, comme moi, tenait son journal. Un agenda suffisait. Quelques notes : la température de l’air, la pluviométrie, le paiement des factures, la visite de ses petits-enfants, puis sur la fin de sa vie, alors qu’il ne pouvait descendre jusqu’au jardin, ses prises de médicaments, sa température corporelle ( !), et jusqu’au nombre de centilitres d’urine pissée dans la journée, et toutes choses scatologiques que suivaient parfois, de plus en plus rarement, des petites notes très simples, sans qualificatifs, mais qu’on imagine pleine d’engouement, pour la visite d’un tel ou d’une telle, pour un anniversaire, un cadeau. Il n’y avait dans ce rite, aucune volonté de laisser une trace pour le futur – ces cahiers s’entassaient dans son bureau et de temps en temps, à l’occasion d’un déménagement peut-être, ma grand-mère devait les jeter sans dire mot à son mari qui ne jetait rien mais n’était pas un collectionneur scrupuleux - il paraissait vivre un peu à côté de sa vie ; s’il devait laisser une trace, c’était pour lui-même, dans l’instant d’après, marquer chaque journée d’un signe avant de tomber dans l’oubli. Car si cet homme de la terre avait besoin de tout noter, c’était peut-être tout simplement qu’il avait besoin de se voir exister - mobile de beaucoup que l’on prétend mégalomanes. Orphelin de sa mère à quatre ans, puis de son père à seize, il n’avait pas longtemps perçu le reflet de lui-même. Il accumulait traces et lest, des tonnailles d’acier, de tubes, de ficelles, de fils de fer, de poids, d’instruments, d’outils, de coudes en cuivre, de canne à pêche au bout duquel était bizarrement installé une fourchette ou une cuillère, des manivelles sur des objets en bois semblables à des idoles, des moteurs, des presses hydroliques, des portes en fer, en bois, qui bourraient jusqu’au plafond chacune des remises et des garages de la maison. L’acier partout, son corps travaillé par l’acier, par la terre sur laquelle il lançait tracteur et charrue, ô sans gloire non, toujours avec cette impression de ne pas être vraiment, ou sinon quelque part très loin, comme souvent les solitaires perdus dans leur solitude.

Dans un grenier, nous avons retrouvé une boîte que papet avait faite lui-même. Une grosse valise tenue par des chevilles vissées, une lanière de cuir clouée en guise de poignée. Dans cette valise, il y aurait pu y avoir un livre si mon grand-père avait su écrire, ou une géniale invention, si on lui avait tendu un miroir. Ce livre quelqu’un d’autre l’a écrit, un de mes auteurs favoris : Fitzgerald. Parmi les plus belles et obsédantes pages de son œuvre, certaines traitent de son regret de n’avoir pas pu servir son pays, rêve perdu d’honneur et d’héroïsme. Retoqué par la guerre à laquelle il ne put prendre part, la guerre envahit l’auteur autrement, un manque faisant buller les verres de champagne. Dans Tendre est la nuit, le héros extatique visite les mornes plaines de Verdun, y voit s’enliser ses rêves de jeune homme avec les corps pourrissants et les morceaux d’obus. Quelque chose est passé. Vaste chantier subterrestre que la guerre de quatorze : les échafaudages sont descendus très profonds dans de totémiques espaces, et les tranchées n’étaient pas seulement endroits de batailles mais les fondations du monde futur – là à Verdun, le héros de Fitzgerald voit peut-être sécher un vaste glacis de béton, et sous les boulons boulonnés à la bombe, le futur règne de l’acier.

Il est parfois, au sein même du béton, dans la couche première du présent, à l’endroit même où l’avenir a enterré la mort, des lieux que protègent mal, parfois un portail en taule, parfois l’ombre d’un trou, ou encore, une porte coupe-feu, une de ces portes modernes qui ferment des pièces grises dans les nouveaux bâtiments publics - il suffit d’effacer de la manche la superficie du réel, pour se rendre compte que ces lieux maudits sont en réalité des géodes, où demeure confiné l’ancien monde sacré. Dans ces géodes, d’anciens esprits semblent discuter autour du feu d’une lumière malsaine, ils ont pris possession de l’atmosphère ; tout se passe évidemment sans que rien ne paraisse mais pénétrer ces lieux coupe le cœur, une part de son être intime sait que les hommes ne sont pas là les maîtres du jeu. Je crois avoir visité l’une d’entre elles. Sarah est présente derrière moi, il fait tout noir, sauf peut-être la lumière étouffante et verte indiquant la sortie de secours, là, quelque… Est-ce vraiment Sarah derrière moi ? Quelle Sarah ? Une petite porte qu’un coup de poing marquerait de phalanges, une lumière rose. Je la pousse. Il y a le grand-père, dans son expression d’enfant, petit et mort. Il semble qu’on lui a enlevé des pièces – il est si maigre, ses oreilles sont gigantesques. Je le regarde, je ne le vois pas. Je lui fais un baiser sur le front. Ce baiser a son importance. La sensation sur mes lèvres, qui me fait pleurer encore tandis que j’écris, c’est exactement comme ça que la vieille mort donne la leçon au vivant, qu’elle s’extrait par le mouvement, des monceaux de béton que les hommes effrayés ont toujours coulés sur son royal crâne. En remontant par l’ascenseur du sous-sol de la maison de retraite, je vole à l’illusion bétonnifiée de l’époque quelque chose de grave, une sentence, le point noir d’un baiser à dérouler dans ma bouche. Le soir-même, en rentrant dormir chez mes parents, je désire écrire un hommage à mon grand-père. Au lit, j’écris un premier jet que j’aime, sans pour autant le finir. Puis un second. Et tout à coup, une violente fièvre m’assomme, m’interdisant de poursuivre l’écriture. Le lendemain, lors de l’inhumation, je suis incapable de dire quoique ce soit. Je ne suis plus malade mais le texte ne peut pas être lu ainsi mal fichu - du moins, c’est ce que je crois. Quelques mois plus tard, ma mère fouille dans les affaires que j’ai laissées dans la chambre, elle trouve le texte, m’en fait part. Je lis la chose, sanglote – je ne sais ni comment, ni pourquoi je m’étais persuadé de l’inverse, mais il était fini, non pas beau mais tout à fait présentable.

Les temps magmatiques offrent des teintes sublimes que la nuit glacée vient couvrir d’une ombre monochrome. C’est ainsi qu’on a longtemps qualifié en France la guerre de quatorze : une affaire de couleurs, le chatoiement ridicule du XIXème siècle laissant place à l’horizon bleue de la boue. Mais aussitôt la glaciation passée, plus ou moins longue, on s’affaire dans les fumées qui s’élèvent, vapeurs tectoniques encore brûlantes, contenant les anciens secrets qu’il faut réinitier, de pâtes chaudes de couleurs, d’émaux iridescents. Ce fut ainsi après la première guerre, mais aussi après la seconde, après chaque phase de pilonnages-bétonnage. Les années 50, dans leurs fumerolles rouges. Sous un dôme de béton gris, un homme très musclé, beau, aux oreilles déjà éléphantines, tire de deux bras fort une lourde chaîne qui entraîne un système de rouage très performant. Ça sent la plante broyée, les produits chimiques – les odeurs de la vie contemporaine. L’homme les respire à pleins poumons qui brûlent et tire, il tire comme s’il tirait sa vie, et dans son entraînement, des boules humides de linge neutre plongent dans des bassins de couleur, remuant des airs invisibles et crépitant. Les mouvements titanesques créateurs de vie, depuis l’aube des temps, propagent des gaz mortels – de l’explosion de volcans aux armes bactériologiques, il semble que l’existence a besoin dans son renouveau de prouver sa puissance, en se confrontant à la mort qu’elle dégage ; les civilisations humaines reproduisent ainsi les mouvements telluriques. Le jeune homme tire, ses muscles sont de chaînes, ronds comme les maillons. Il vient de se faire employer, faute de mieux. Quelques jours auparavant, il a été refoulé à l’entrée de la base militaire. Il avait une grosse valise en bois remplie de l’héroïsme bien français des hommes qui n’ont plus que leur nation. Il a dix-huit ans, il est plein d’espoir. Le recruteur avec sa grosse moustache lui tend son dossier, n’a que quelques mots pour lui. « Vous êtes chef de famille, monsieur. Vous pouvez pas faire le service ! Faut rentrer chez vous… » L’homme a posé la valise en bois dans la chambre d’amie où il loge chez sa tante. Son lit grince. Ses mains couvrent ses yeux. Demain il ira travailler à l’usine du village, elle embauche toujours - le temps des héros est passé.


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