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Mise en ligne spéciale poésie


Adrienne von Speyr, une foi totalisante

Adrienne von Speyr, une foi totalisante

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Les jeunes éditions italiennes Chôra se sont donné la vocation de se mettre au service du beau. Elles poursuivent ce noble dessein en exhumant les destins d’hommes et de femmes hors du commun. Ces exemples de vies radicalement offertes ont su, en leur temps, servir la Vérité et doter d’un éclat tout particulier le grand mystère de l’homme. 

« Dieu cherche toujours des gens qui, au moment décisif, n’ont pas peur. » enseigne Adrienne von Speyr, médecin et théologienne. Cette mystique suisse, morte en 1967, peu connue des catholiques mais à l’influence grandissante, créa avec le théologien jésuite Hans Urs von Balthasar (qui sera à ses côtés toute sa vie) la communauté Saint Jean, forme de vie consacrée « qui consiste à vivre les conseils évangéliques de pauvreté, chasteté et obéissance, tout en travaillant et en vivant dans le monde » au service d’hommes dans le besoin ou l’affliction. Protestante convertie au catholicisme le 1er novembre 1940 en la fête de la Toussaint, elle perçoit alors qu’elle doit vivre « entre ciel et terre ». Elle a une prédilection pour Saint Jean, « le disciple que Jésus aimait », auteur de l’Apocalypse. L’œuvre d’Adrienne von Speyr, riche de 16 000 pages de commentaires bibliques et théologiques humblement recueillis par le cardinal Urs von Balthasar, est architectonique en ce qu’elle unit l’ensemble des éléments du salut et du donné révélé en les inscrivant dans un Tout seul à même d’expliquer le rôle de chacun dans l’Histoire.

Humiliée et constamment réprimandée dans son enfance par une mère sévère et peu aimante, mais heureusement chérie de son père, Adrienne a dès dix ans de hautes aspirations spirituelles. Elle se réjouit, chante et offre un visage radieux que les adultes ne comprennent pas, à l’occasion de la mort de sa grand-mère, parce qu’elle sait que « C’est Noël et que grand-maman est au ciel ». Privilégiée d’apparitions de Saint Ignace, de Marie et des anges, elle demeure discrète quant aux miracles qui émaillent sa vie. Jeune, elle perçoit que les doctrines de Luther, par trop étriquées, ne correspondent pas au mystère toujours plus grand de Dieu. Elle a déjà conscience que sa vie est une mission liée à Saint Ignace de Loyola sur lequel elle écrira différents textes dont un commentaire de la devise « ad majorem Dei gloriam » du fondateur des jésuites. L’obéissance du Fils, cœur de la spiritualité ignacienne, est le point saillant de ces lignes cristallines : « Le fondement ultime de l’obéissance est l’amour : car le modèle de toute obéissance est la relation entre le Père et le Fils. Tout ce que le Père ordonne est amour, même quand c’est dur ; tout ce en quoi le Fils obéit est amour, même si, dans la nuit de la Passion, il ne comprend plus le sens du commandement. L’obéissance est l’expression de l’amour, elle est peut-être son expression la plus forte, mais l’amour reste toujours la norme et ce qui embrasse tout. L’obéissance d’amour du Fils envers le Père est donc la norme de tout ordre et de toute obéissance humaine : on n’a le droit d’ordonner et d’obéir que dans l’amour. » Il est intéressant de savoir, et d’expérimenter peut-être dans nos vies, que la disponibilité obéissante, en un subtil miracle, dilate les sens, la volonté, la mémoire, l’intelligence, le cœur. Ces dispositions d’excellence qui forment une voie privilégiée vers Dieu, sont particulièrement prégnantes chez les moines ou les moniales dans les monastères. L’intensité de leur présence, la fulgurance de leur l’intelligence, une hypermnésie des souvenirs, des dates, des personnes rencontrées semblent à bien des égards surnaturelles.

Les travaux d’Adrienne von Speyr sur le mariage (elle fut mariée deux fois car elle perdit son premier mari), la sexualité, la Trinité prennent le contrepied de l’idéologie post-freudienne qui oscille entre le culte et le rejet du corps. Ils apportent un regard inédit sur la dimension sacramentelle et trinitaire du corps humain : « Les choses corporelles semblent se répéter d’une façon ou d’une autre et devenir habituelles, mais elles ne sont que les outils d’un don de soi bien plus ample. Et, selon la vision chrétienne, le don de soi de l’homme n’est jamais séparable du don de soi divin : Trinité, Incarnation, Eucharistie, Eglise. (…) Si l’amour entre les époux reste limité à l’humain, une certaine satiété s’installe facilement. Mais s’il est ouvert à Dieu, l’amour, d’une manière inédite, se laisse déployer et multiplier de façon toujours plus riche. Et à partir de l’exemple du domaine sexuel, il devient clair que toutes les missions de Dieu, même lorsqu’elles semblent humainement monocordes, sont toujours infiniment variées. Les tâches dans l’Eglise, les missions théologiques ou apostoliques, doivent toujours rayonner cette plénitude. (…) La jeunesse est naturellement apte à l’enthousiasme ; plus tard, l’homme se dessèche, quand son enthousiasme n’est pas élevé en Dieu. Dieu nous est pourtant bien ouvert, afin que nous nous élevions en lui. » Le cabinet de médecin d’Adrienne ne désemplit jamais. Ses qualités médicales se doublent d’une fine psychologie d’écoute qui permet d’éviter de nombreux divorces et avortements (plus de mille selon Urs von Balthasar).

La foi d’Adrienne est totalisante, elle englobe le corps, le spirituel, la vie des Saints (« preuve que le christianisme est réalisable »), le cœur, les sacrements, l’Eglise, la Trinité, le Samedi Saint, l’art comme moyen d’expression de l’Esprit-Saint. Les harmoniques de chacune de ces sphères font comme résonner une mélodie céleste. La vie d’Adrienne épouse une voie spirituelle d’enfance, un peu à la manière de Thérèse de Lisieux. Tout pour elle est ordonné à la prière : ses actions, son travail de médecin, son engagement de femme mariée, ses inspirations d’intellectuelle et théologienne. La beauté est l’autre pierre d’angle de son itinéraire : « En plus du nécessaire, Dieu a créé les biens des sens, de l’imagination, les sentiments, il nous donne accès au royaume de la beauté : dans la nature, par la culture, par toute forme de jouissance et de l’art, et il n’a pas mesuré chichement cette beauté, mais l’a répandue à profusion. Il a doté ce monde sensible d’un espace de bonheur d’une ampleur presque infinie, et à nous-mêmes la faculté de nous laisser ravir et enivrer par sa beauté. Toutefois même ces biens-là doivent nourrir dans l’âme la vraie contemplation et nous amener à l’adoration dans l’esprit et la vérité. »


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