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Chronos

Chronos

Par  

Et l'enfant qui dort
Fait des rêves d'or.

Victor Hugo.

Qui dit qu'il est trop tard, qu'il n'est plus temps de vivre?

Déjà dans le travers, l'arbre du soir est ivre.
Le vent qui tourne ne sait pas à quoi il sert.
Trop de choses sont là qui reculent dans l'air.
Il tourne, tourne, et l'arbre agite en vain ses branches
Comme s'il retenait, le pauvre, par les manches,
Une femme en haillons qui dans un tourbillon
S'envole en poursuivant de son rire les ronds
De feuilles entraînées par l'heure qui s'affole
D'avoir à diriger pareille farandole.
Sonnez toujours, clochers dans le lointain perdus,
Votre appel s'éparpille entre les toits pentus
Des maisons bien fermées où les ombres soucieuses
Heurtent le froid battant des portes silencieuses.
A peine si l'une d'elles murmure un mot,
Le vent qui passe, enveloppé de son manteau
De fou, d'un geste prompt le glisse dans sa poche
Et s'enfuit dans la nuit qui lentement s'approche.
Au loin, tombant comme une goutte d'eau, le son
Du bronze qui s'éteint fait courir un frisson
Sur l'eau plate du temps qui tout d'un coup s'arrête
En redressant, noir cheval inquiet,
sa tête.

Dans sa chambre, l'enfant
– la chambre est tout en haut
De l'escalier profond où s'engouffre l'air chaud
Du poele rougeoyant –
scrute la nappe sombre

Du silence où fourmille, invisible et sans nombre,
Tout un peuple flottant et rampant d'oiseaux nus,
De serpents, d'insectes froids et creux, ou velus.
Son œil grand ouvert sans regard, où se bouscule
Un flot d'images révulsées dont chacune bascule
A son tour dans le trou, noir, sans fond, morne puits
Que l'oubli creuse insatiable au cœur des nuits,
Son œil, effroi vivant d'une vie sans attente,
Epouse infiniment l'informe qui le tente
Et se retourne sur lui-même, atroce mouvement
Dans lequel s'accomplit irrésistiblement
L'antique pas du géant pâle, un froid sourire
Se fige sur les lèvres : là, quel point l'attire?
Partout s'ouvre le vide – il n'est que de sombrer,
Que d'approcher la main qui ne veut pas trembler
Du gouffre où s'épaissit l'étreinte du silence.
Il n'est que d'accorder au vide de l'absence
Un vide repliement de soi-même sur soi,
Il n'est que de peser du même – infini – poids
Pour entrer dans la danse où la mort se délivre.

Qui sait s'il est si tard, s'il n'est pas temps de vivre?

Le 22 septembre 2019.

Commentaire incomposé

Le poète ne sait pas toujours ce qu'il veut dire, ni ce qu'il dit, et bien souvent le poème ne le sait pas mieux que lui. Ici pourtant, sans avoir su, même confusément, à quoi le menait le rythme recherché des mots, l'auteur de ces affreux vers a soudain reçu révélation de la vision qui s'était irrésistiblement tissée en son âme: celle d'un enfant brutalement réveillé d'un rêve et confronté, dans l'épaisseur de l'obscurité de sa chambre et dans l'aveuglement de son innocence, au produit de sa propre imagination. Celle-ci, nourrie de tout ce que le monde lui fournit sans répit, le surprend dans la stupeur désarmée du réveil encore tout dégouttant des eaux du songe. C'est l'expérience que tout un chacun sait qu'il a faite, en son temps – que tout enfant fait, en tout temps. Ainsi la poésie rencontre-t-elle le temps de l'existence et s'y loge-t-elle, avec son souci d'éternité qui la rend si difficile à supporter.

Tout enfant, certes. Mais l'enfant, , se trouve directement confronté à lui-même et, s'il l'ignore, encore n'ignore-t-il pas cependant tout à fait ce qu'il en est de l'épaisseur du monde. Tout d'un coup se présente la réalité du monde dans lequel vit le poète – réalité où les enfants sont livrés à un monde sans épaisseur, qui s'offre à eux, à leur regard surtout, sous l'espèce d'une infinie production d'images qui ne correspondent à aucune sensation réelle. Peu importe la nature de ces images. Ce peut être celles de la violence des armes ou celles de la crudité des corps nus qui s'échangent les uns contre les autres dans des atmosphères synthétiques, comme ce peut être celles des fleurs exposées dans la lumière d'un soleil sans ardeur ou de bolides lancés à toute allure dans le vide de l'espace numérisé. L'enfant qui regarde tout cela n'a jamais vu (c'est-à-dire entrevu, dans la réalité d'un monde où l'on ne voit précisément rien de ce qui se passe en réalité) de ses yeux l'égorgement d'un poulet dans la pénombre d'une ferme ou l'accouplement  comique ou féroce de chiens ou de chevaux – il ne sait rien de l'odeur du sang, de la sueur et des larmes, rien des cris, des disputes, des complexités absurdes de situations dont les tenants et les aboutissants échappent à toute logique. Il n'en pressent rien – il voit, directement, ce dont il n'a pas le moindre pressentiment et à quoi, d'habitude, la réalité, avec toute son épaisseur, fait justement écran (mais écran d'invisibilité), et cela s'imprime en lui comme sur un calque vierge, cela tombe au fond du puits de son âme et s'accumule en lui comme des cailloux qu'on jette dans un seau de fer.
C'est le même enfant, cependant – , déjà, démuni devant ce que son expérience du monde lui fournit pour nourrir une vision élargie aux dimensions d'une âme infiniment plus large que l'intellect atrophié qui voudrait lui imposer un cadre, mais dans la mesure toutefois d'un rapport au monde, à l'épaisseur du monde, où le contact ordinaire avec les êtres et les choses peut faire pressentir tout ce qu'il y a de terrible ou de merveilleux dans le monde. Mais ici, avec l'écran (de visibilité) qui s'interpose entre le monde et l'âme, la disproportion est sans mesure, et l'horreur, comme l'extase, infiniment décuplée. Mais c'est le même enfant, la même incapacité à trouver en soi-même la distance qui permet de reculer devant ce qui se présente au regard pour, éventuellement, n'y plonger qu'une part de soi-même, la part oubliée, inoubliable toutefois, que toute une mémoire enveloppe et pénètre de partout, faisant de l'oubli même un chemin vers le jour attendu où tout se recompose dans la clarté des certitudes péniblement acquises – le même enfant que tout adulte retrouve régulièrement dans les profondeurs du sommeil ou dans les joies extrêmes de la vie. Encore faut-il qu'il ait vécu, survécu à l'épreuve terrible du temps, ce « géant pâle », dit le poème, qui fit ce pas au delà duquel il n'y a rien, au delà duquel cesse de revenir l'éternel suspens de toutes choses au dessus du néant par quoi le monde est ce qu'il est. Pour tout mortel, la vie est un chemin qui passe nécessairement par là, et il suffit d'un rien pour que, dans l'instant où se soulève le voile des certitudes acquises, tout s'effondre, sans qu'aucune voix ne se fasse entendre au creux de l'oreille de celui qui, aveugle à toute réalité, se penche sur ce gouffre, pour lui rappeler qu'il est un lendemain où le matin clair chante glorieusement. Quel rien? C'est ce que Dieu seul sait, qui seul entretient avec le néant ce dialogue sans lequel le silence absorberait le monde.

La figure absente du poème est celle de l'ange qui veille et protège l'enfant, lui parlant à voix basse au creux de l'âme. Le poète, pourtant, croit profondément qu'auprès de tout enfant un ange est là qui veille, comme un cierge fidèle auprès du tabernacle. Il en fut averti dans une circonstance qu'il a mainte et mainte fois racontée à qui voulait l'entendre. Il peut la raconter à nouveau si l'on veut. Mais pour l'heure, il tient à dire surtout à quel effroi l'a conduit l'idée qu'un ange pourrait n'être pas quand l'enfant se réveille ainsi livré – à son propre pouvoir ou au pouvoir de l'autre?
Il est loisible à qui ne croit en rien d'évacuer le néant – de ses préoccupations. Il n'évacue rien cependant. L'enfant, devant ce qui n'est rien, a beau savoir ou ne pas savoir que ce n'est rien, n'en est pas moins devant ce qu'il sent provenir du plus profond de lui-même comme devant un rien qui lui ressemble – c'est lui-même, et ce n'est rien. Ne laissez jamais un enfant seul avec lui-même. (En fait, il n'est pas seul, et l'ange est là. Mais que peut l'ange si l'enfant n'ouvre son âme qu'au désir de sa peur ou à la peur de son désir? Ne laissez donc jamais un enfant seul avec son écran.) Mais peut-être est-il déjà trop tard, se demande le poème: tout est fait, tout est consommé. Et à cela, il répond qu'il n'est peut-être pas si tard, que tout commence, puisque tout est accompli.

Egletons, le 5 octobre.


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