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MN prend la marge et revient en septembre


Colloque Andreï Makine dans le Berry

Colloque Andreï Makine dans le Berry

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Propos recueillis par Maximilien Friche

Les 24 et 25 septembre prochains se déroulera à Cluis dans le Berry un colloque international sur l’œuvre d’Andreï Makine. Ce colloque plante ainsi le décor : Colloque Andreï Makine versus Gabriel Osmonde et les autres écrivains. Il réunit des chercheurs d’Australie, de Pologne, de Hongrie, d’Angleterre, d’Espagne, d’Allemagne… et même de la Sorbonne. Les angles d’études sont multiples et se croisent pour parvenir à appréhender l’œuvre d’un écrivain également multiple, en profondeur. Certains plongent entièrement dans un ou deux romans, d’autres passent l’ensemble de l’œuvre d’une des deux figures de l’écrivain au tamis qu’ils ont choisi : L'Ekphrasis chez Gabriel Osmonde pour Murielle Lucie Clément ou la poétique de l’ailleurs d’Andreï Makine pour Giula Gigante de l’Université Libre de Bruxelles, et d’autres enfin osent la mise en correspondance des deux figures d’une même personne que sont Gabriel Osmonde et Andreï Makine.

Cluis est une petite ville en plein Berry, à une vingtaine de kilomètres de la Châtre et une trentaine de Châteauroux, fière de son patrimoine et surtout fière de peser sur le monde littéraire d’aujourd’hui à en faire pâlir d’envie les cafés germanopratins. Ses 1000 habitants se sont mobilisés autour de Murielle Lucie Clément pour organiser ce colloque au cœur d’une semaine culturelle franco-russe.

Mauvaise Nouvelle a rencontré Murielle Lucie Clément, docteur ès lettres, auteur d’une thèse de doctorat sur Andreï Makine, de nombreux ouvrages de littérature et d’un premier roman le département français. Elle est à l’origine de l’événement qu’elle dirige avec Marco Caratozzolo de l’Université de Bari et a accepté de répondre à nos questions.

MN : Le dernier livre de Makine (Une femme aimée) date de début 2013, celui d’ Osmonde (Alternaissance), de 2011. C’est également en 2011 que Makine a dévoilé être aussi Osmonde. Y-a-t-il une nécessité à réaliser ce colloque maintenant, y a-t-il une urgence ? Pourquoi tant de chercheurs se penchent-ils aujourd’hui sur cet écrivain et ses œuvres ? Y a-t-il un objectif commun poursuivi par ce colloque ?

MLC : Le dernier colloque sur Andréï Makine a eu lieu en 2009. Maintenant, nous sommes en 2013, il est temps pour un nouveau colloque. Entre temps, nous avons eu la publication de la vie d'un homme inconnu en 2009, puis le livre des brèves amours éternelles que les chercheurs n'avaient pu inclure à l'époque dans leurs travaux. En outre, c'est en 2011 que Makine a avoué officiellement être aussi Osmonde. J'avais personnellement annoncé certaines passerelles en 2009 entre Makine et Osmonde, mais ce n'était qu'à partir du moment où Makine l'avouait publiquement que l'on pouvait réellement l'inclure dans la recherche. Il n'y a pas de véritable urgence à réaliser ce colloque maintenant, mais c’est assez important pour les chercheurs du monde entier qui travaillent sur cet écrivain de pouvoir se rencontrer et échanger. C’est surtout important qu’il y ait une publication qui soit faite et ce sera le cas bien évidemment après ce colloque. Quant à l’objectif commun de ce colloque, c’est bien sûr l’étude de Makine et maintenant qu’il y a aussi Osmonde, de répondre à la question : peut on encore lire Makine sans lire Osmonde ?

MN : Ma deuxième question est encore plus terre à terre à tous les sens de l’expression, puisque je voudrais savoir pourquoi Cluis ? Pourquoi cette petite ville du centre de la France devient-elle un cœur battant de la littérature et pourquoi une semaine franco-russe dans le Berry ?

MLC : Pourquoi Cluis ? C’est vrai Cluis est une toute petite ville, il n’y a que 1000 habitants. Ce qui est très important, c’est que lorsque je suis arrivée ici, j’ai trouvé cette qualité de vie qui a complètement disparu des grandes villes où se déroulent généralement les colloques. Et j’ai justement pensé qu’il pouvait être intéressant pour ceux qui étudiaient le français et la France depuis leur plus tendre enfance de pouvoir se réunir dans ce que les cercles germanopratins nomment, avec quelque condescendance, la France profonde. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi d’organiser ce colloque à Cluis, il faut dire que j’y habite maintenant moi-même. Cluis va devenir effectivement pendant toute une semaine franco-russe le cœur battant de la littérature. Alors pourquoi une semaine franco-russe ? Et bien pourquoi pas ? Pour moi, ce qui était le plus important, c’était le colloque. Ensuite, certains m’ont dit : pourquoi pas une semaine franco-russe ? Alors voilà.

MN : Makine est lu à travers plusieurs pays soit en français, soit traduit. Vos contributeurs à ce colloque sont des chercheurs qui viennent de toute la francophonie. Est-ce important et pourquoi ?

MLC : Makine est traduit dans plus de quarante langues. Les contributeurs viennent non pas de la francophonie justement, c’est ça le plus intéressant, mais aussi bien d’Angleterre, d’Australie, d’Espagne, d’Allemagne, de Russie,… Ils sont eux-mêmes francophiles, mais ne viennent pas de la francophonie. Ce qui est très important, c’est que Makine soit lu dans tous ces pays où il a été traduit et que des chercheurs se soient mis à travailler sur l’œuvre d’un des auteurs les plus essentiels de la littérature contemporaine.

MN : Ce colloque annonce de nombreuses études, parfois en zoom sur un aspect de l’œuvre d’un des écrivains, parfois en transverse selon un certain angle sur l’ensemble des œuvres. Le sujet est-il un puits sans fond ? Qu’est-ce qui fait que l’œuvre de Makine provoque autant de questionnements, d’études, de démultiplication de ce questionnement ? Aura-t-on fait un jour le tour de cet auteur ?

MLC : Il y a effectivement de nombreuses études parfois sur un écrivain, Makine ou Osmonde, parfois ce sont des études transversales, il y a également quelques études comparatives entre Makine et un autre écrivain. Pourquoi Makine provoque-t-il autant de questionnements, d’études, de démultiplications, comme vous le dites ? C’est très simple, l’œuvre de Makine est une œuvre qui, une fois lue, vous laisse encore avec pas mal de questionnements métaphysiques. Aussi, Makine s’ouvre à la multi-interprétabilité. C’est peut-être le plus intéressant, de voir toutes les approches possibles d’une telle œuvre. Bien entendu, il y aura toujours la question sur l’exil, la question francophone, la question de l’écrivain sur deux langues. Mais il y a bien d’autres choses beaucoup plus importantes sur Makine. Pour moi, par exemple c’est l’Ekphrasis. Toutes ces descriptions de films, de photographies, de musique qu’il trace dans ses romans, et qui lui évitent des développements et permettent au lecteur ensuite facilement de réfléchir. Makine n’est pas un écrivain qui une fois lu est oublié. Même les personnes qui auraient eu des difficultés à rentrer dans Makine, puisque sa langue est d’un niveau nettement supérieur à ce que l’on rencontre généralement chez les auteurs contemporains, supérieur au sens de l’outil, du maniement de la langue, la plupart réessaye une autre fois de rentrer dedans. C’est pour tout cela qu’il y a tant de questions autour de Makine. Et on n’aura jamais fait le tour, bien entendu. On ne fait jamais le tour d’un auteur et certainement pas d’un auteur contemporain. Et n’oublions pas que Makine n’a pas écrit que des romans, mais également des pièces de théâtre, des romans sous le nom d’Osmonde, des essais, comme Cette France qu’on oublie d’aimer et deux thèses de doctorat une à Moscou sur la littérature française et une autre à la Sorbonne sur la littérature russe.

MN : Makine, dans le sillon de Gary-Ajar, écrit sous deux noms avec des styles très différents, des sujets traités également différents. Sans vouloir résumer tout un colloque en une question, mais simplement pour aiguiser l’intérêt des lecteurs de MN, est-ce deux écrivains en une personne ou deux narrateurs en un écrivain ? Vous aviez employé l’expression Docteur Makine et Monsieur Osmonde, ce qui différencie les deux découle-t-il d’une différence de degrés de métaphysique, ou d’une différence de nature ? N’est-ce qu’un jeu de style ?

MLC : On peut dire dans le sillon de Gary-Ajar mais pas vraiment car il y a une grande différence entre les deux. Déjà parce que Gary a écrit sous une quinzaine de pseudonymes dont Ajar. Pour Makine et Osmonde, on peut dire que ce sont deux écrivains différents en une même personne, et encore puisque chacun de nous a en soi plusieurs personnes. En tous cas, ce n’est certainement pas deux narrateurs en un écrivain, puisque que les écritures sont très différentes. Bien qu’il y ait des passerelles, bien qu’il y ait une intensité, bien qu’il y ait un maniement de la langue qui soient égaux dans les deux, ils sont tout de même bien différents. C’est pourquoi personnellement et comme beaucoup d’universitaires, je traite Makine et Osmonde comme deux écrivains. J’avais employé l’expression « Docteur Makine et Monsieur Osmonde » pas uniquement pour l’effet de style mais pour démontrer qu’il y avait une très grande différence entre ces deux auteurs. Leurs sujets sont différents et ils sont traités d’une façon différente aussi. Par ailleurs, Makine est un écrivain russe alors qu’Osmonde personne ne savait d’où il venait. On ne peut pas dire qu’Osmonde soit un écrivain russe, même s'il écrira de temps en temps sur la neige ou les pays baltes, pour moi Osmonde est vraiment un écrivain universel. Donc non, ce n’était pas qu’une formule mais une façon de démontrer la grande différence entre ces deux auteurs.

MN : On a souvent dit de Makine qu’il avait une utilisation très classique de la langue française. Pour autant, les histoires et aventures livrées dans ses romans sont d’une modernité particulièrement aiguisée. Le français des livres d’Osmonde et Makine semble chargé de tout l’héritage culturel français dans l’objectif de le livrer à la modernité d’aujourd’hui et d’après. En quoi la nationalité russe de cet écrivain modifie son usage de la langue ?

MLC : C’est vrai que beaucoup de personnes ont dit que Makine avait une utilisation très classique de la langue française. C’est vrai aussi que les aventures des romans sont très modernes dans un sens. Vous avez également raison quand vous dites que les livres de Makine et Osmonde sont absolument chargés d’un immense héritage culturel français. Mais Makine est également chargé d’un très grand héritage culturel et littéraire russe. C’est ce que j’ai moi-même démontré dans ma thèse en expliquant que Makine faisait partie de la tradition franco-russe. Ce n’est pas le premier grand écrivain d’origine russe écrivant en français et recevant en plus le Goncourt. Il y a une grande tradition de ces écrivains franco-russes, sur lesquels j’ai beaucoup travaillé et écrit. Je trouve en effet qu’il y a une grande différence entre ces écrivains sur deux cultures et deux langues qui viennent d’un ancien pays colonisé pour lesquels le français était non pas une langue d’adoption mais une langue de domination, imposée et, les auteurs qui choisissent le français sans venir d’un pays francophone. Pour les Russes, il y a toujours eu une grande tradition, surtout pour la noblesse, de s’exprimer, de lire et d’écrire en français. Il y a cette tradition franco-russe qui a commencé dès 1051 avec ce mariage entre Henri Ier, roi de France, et Anne de Kiev, princesse russe et, plus près de nous, il y a tout de même Elsa Triolet, Gary-Ajar que vous avez nommé et Henri Troyat, avec des livres merveilleux et de haut niveau car le français est une langue qu’ils aiment et qu’ils ont choisie.

MN : Merci.


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