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Delsol et les totalitarismes de la postmodernité

Delsol et les totalitarismes de la postmodernité

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En refermant l'ouvrage de Chantal Delsol, "La haine du monde, Totalitarismes et Postmodernité", on est certain de deux choses : la première est que notre société n'est pas encore sortie de l'Histoire, elle s'y oppose et résiste comme la figure du "jardinier" animé par le souci de la fécondité que nous propose notre philosophe ; la seconde chose, c'est que les forces postmodernes, puisant dans l'idéal révolutionnaire des Lumières, mènent une croisade féroce contre la réalité du monde, au nom de l'émancipation totale de l'homme et de l'extirpation de ses déterminismes. Notre lecture, il faut l'avouer quand même, nous a rendus inquiets, car ces forces progressistes pourraient bien parvenir à leur fin, n'était le caractère irréductible et sacré de l'homme que même les totalitarismes nazis et communistes n'ont réussi à éteindre.

 Camus, lucide, disait dans le discours de Stockholm : "chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse". Pourtant, le rêve prométhéen de dompter la nature, de re-naturer l'homme, n'a jamais été aussi fort. Nos contemporains -nous verrons qui- sont dans l'attente de l'homme immortel du post-humanisme. L'homme augmenté, prototype eugénique dépassant ses propres limites naturelles et, ultime ambition, sa finitude.

Que l'homme veuille dépasser sa nature relève plutôt d'un élan normal. Qu'il souhaite radicalement la changer, au point de la nier, dans une démiurgie qui vise à déconstruire pour créer selon son seul désir, est en revanche une tyrannie qui s'oppose à la réalité. Voilà la proposition, sans ambiguïté, d'Attali : "l'acceptation du neuf comme une bonne nouvelle, de la précarité comme une valeur, de l'instabilité comme une urgence et du métissage comme une richesse, afin de faire de nos sociétés des tribus de nomades sans cesse adaptables". Il s'agit là de supprimer toute racine et de créer, ipso facto, des déracinés interchangeables, dans le grand universel voulu par le camp du Bien. Application du concept de "destruction créatrice" qui ne se limiterait plus au seul champ de l'économie. Négation de la singularité. Continuation des idéologies totalitaires du XXème siècle. "Emancipation à marche forcée, comme si nous étions des enfants en cours de dressage, à l'image de la détermination fanatique de l'Europe à imposer le gender dans tous ses pays".

Dans la dualité entre enracinement et émancipation, tradition et progrès, nature et culture, le combat fait rage. Pour les tenants du nouvel ordre, l'ancien monde est entièrement mauvais. Nous devons sortir de la pré-histoire et être enfin éclairés. Idée de la table rase et du recommencement absolu. Sempiternelle dialectique de la révolution française. L'élan émancipateur doit entraîner dans son sillage toutes les cultures, écrire la fin de l'Histoire, promouvoir une religion laïque universelle, assurer l'égalité pour tous en érigeant le dogme absolu de l'indifférenciation. Et l'on perçoit bien, dans la démonstration de notre auteur, que cette égalité de droit divin supprime la liberté et conduit au despotisme. Tous les moyens, à commencer par ceux du mensonge et de la manipulation de l'opinion, sont justifiés par cette fin : instaurer le primat de la matière, du marché mondial, en "occultant l'identité du citoyen et sa responsabilité".

La "tyrannie suave" qu'instaurent ces élites mondialisées à nos démocraties occidentales possède les outils les plus pernicieux. Parmi eux, le plus subtil, celui de la dérision, du mépris et du cynisme, de la moquerie, de la raillerie. Pour discréditer, il faut faire rire les masses. Mieux que l'usage de la violence pour détruire le passé, il faut manier l'absurde pour "désinstituer" un homme, une pensée, un père de famille, un roman national, une institution, afin de s'en débarrasser. C'est ce que Delsol appelle "bagatelliser". Construire une société de bouffons ricaneurs. Un autre outil consiste à ne pas nommer le réel ou à rester dans une forme d'abstraction, à l'instar du trop fameux "nous sommes citoyens du monde" qui ne veut rien dire. L'Etat autoritaire devient "absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux" comme l'avait prophétisé Tocqueville en annonçant le futur despotisme démocratique.

Remplacer l'être par le devenir, en toutes choses, fait figure de programme. Substituer "la filiation volontaire à la filiation naturelle". Ce désir qui, enfin, ne connaîtrait plus de limites et se vengerait ainsi de l'encombrante nature. Cette haine du monde réel est bien sûr une aversion déclarée contre le monde chrétien, contre la nature divine et charnelle de l'homme. Un combat porté au cœur des questions anthropologiques pour narguer le Créateur, et cet ordre naturel si parfait, et si imparfait. Delsol n'avoue pas que le christianisme est frontalement attaqué, même si elle concède que "l'éclipse de la métaphysique dans l'Occident moderne représente un endormissement, un sommeil de la conscience, et finalement une régression". Notre déculturation savamment orchestrée nous a déverticalisés. Cela a conduit nos contemporains à oublier "qu'il n'y a de diversité, de singularité et d'espérance que dans l'acceptation de la mort" ou encore, que la Loi n'a pas nécessairement de caractère moral, pire, que lorsqu'elle sert les intérêts de l'idéologie émancipatrice, elle peut habilement revêtir l'apparence du Bien, dans le but de tromper.

Chantal Delsol, fin limier des barbaries nouvelles, pointait récemment la dernière trouvaille des déconstructeurs : l'antispécisme, idée selon laquelle la distinction entre les animaux et les hommes équivaudrait à une forme de racisme. Heureux que notre philosophe éveilleuse de consciences nous informe de ce nouveau danger, nous hurlons face à ce tout dernier rejeton monstrueux de l'égalitarisme totalitaire.


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