Découvrez la collection Mauvaise Nouvelle, aux Éditions Nouvelle Marge.

MN prend la marge et revient en septembre


Des gens du bord, et des gens du port

Des gens du bord, et des gens du port

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Vous avez bâti Mauvaise Nouvelle. Vous avez été de ceux qui construisent, qui bâtissent, ou qui travaillent dur sous le regard narquois des autres. Souvent, vous vous êtes dit qu’il faudrait raconter la manière dont on est regardé. Eh bien, je l’ai fait après m’être dit : toute entreprise est comme un bateau qu’on lance vers l’inconnu, et tous les ennemis sont comme des pirates, ou des mutins, ou pis encore : des gens qui n’ont pas eu le courage de monter à bord et qui sont restés au port, à vous savonner la planche de loin (savonner la planche, c’était enduire une planche de bois de savon noir et y faire monter des condamnés, par-dessus le plat-bord des navires). J'anticipe : les plaignants de Mauvaise nouvelle ne se sont pas encore exprimés, on y coule des jours paisibles. Qu'importe : cela viendra. Et alors, qui sait, vous aurez un texte à leur servir.

Ce qu’il y a d’exubérant, de formidable, c’est cette faculté des gens du port à se plaindre, se scandaliser une fois de l’an du navire qu’ils possèdent et ont affrété sans science, du peu de nouvelles qu’ils en ont ; et tout cela bien sûr sans lire les dépêches que leur envoient l’équipage sans sommeil d’un navire voguant en pleine tourmente.

Ce qu’il y a de burlesque, c’est cette faculté des gens du port à remuer les bras de colère pour une drisse de foc qu’on leur dit usée et qu’ils auraient dû faire changer depuis longtemps, alors qu’à présent, le vrai problème c’est que la coque est ouverte, que la cale est inondée et que la pompe a rendu l’âme.

Ce qu’il y a de grave et de convenu, c’est leur manière, à cinquante ans, de se noyer les yeux au souvenir cent fois répété d’un caillou du quai que leur pied d’enfant a cogné sous un vieux chapeau (le mauvais coup leur a été fait jadis par le lieutenant du navire et ils ne lui ont jamais pardonné), et d’oublier qu’à bord l’on en est au cinquième cadavre envoyé à la mer, au deuxième pendu et au dernier morceau de hareng, parce qu’eux, les gens du bord, ont décidé par esprit d’économie des restrictions d’armement.

Ce qu’il y a de confusément impétrant, c’est leur idéal d’une belle vie de fraternité pour tout l’équipage dont un bon tiers a été pris à la presse, couve et fume de hargne, un autre est fait de prisonniers, et le reste ne rêve plus que d’un port honnête.

Ce qu’il y a d’interminable, ce sont leurs discours sur les pourpoints qu’ils ont sous le menton quand les marins se taisent en regardant l’horizon.

Ce qu’il y a d’inévitable, c’est qu’ils haïssent les heures que les gens du bord font pour oublier leurs fatigues, et leurs efforts à eux pour ne rien faire, leur force à faire passer le temps sur trois souvenirs gras qu’ils eussent voulu être des siècles.

Ce qu’il y a d’incontournable, ce sont les sourires de la femme du chef de la capitainerie pour le lieutenant qui ramena ce matin-là trois prises ensoleillées remorquées par bâbord arrière. Ce qu’il y a d’inéluctable, c’est la jalousie du chef de la capitainerie.

Ce qu’il y a d’irrémédiable, c’est qu’ils croient, ceux du port, que leur politesse et leurs prudences, que leurs retenues et leur déférence s’accommoderaient du manque d’hygiène et du manque de vitamines, des incendies, des boute-feux, des échouages, des pirates, des moustiques mortels, des rats innombrables, de la promiscuité outrecuidante, des dangers du pont et de la cale, des obligations qu’on donne aux matelots (dont une vingtaine n’attend qu’une faiblesse pour vous éventrer), ayant dépassé les Hurlants, de grimper aux gambes et laisser deux ris à la voile du grand mât de hune tandis que la glace épaisse ne laisse pas voir le cordage mais érige deux hommes morts coincés sur la misaine, et finit de les figer. Qu’auraient-ils fait lors du dépassement du cap fameux, le goulet du Ferol, par grand frais, une bande prise au vent, serrant trop près les hauts fonds, talonné par le pirate maniable et cruel ?

Ce qui fait qu’ils se gaussent, ricanent et crient pour une route suivie au cabestan, c’est leur éternelle idée de la simplicité des vents.

Ce que l’on ne cessera pas de trouver admirable, c’est la guerre qu’ils s’offrent contre l’état-major des capitaines sages qui depuis toujours, et même avant cela, ont préparé la paix, établi des alliances profitables, dessiné des routes praticables au travers des eaux infestées, rencontré le Bey d’Alger pour lui laisser sept mille guinées d’or pour quatre cents bêtes grasses et quinze cents fanegas d’orge, réduit les frais d’armement, embarqué l’infanterie, découvert l’Île-de-France, ramené l’arbre à pain qu’ils ont mieux abreuvé à bord qu’ils ne se sont abreuvés eux-mêmes, protégé les comptoirs, créé les missions, braqué les longues-vues sur des horizons secrets, et offert à chaque marin un pot de moutarde, peu de chose en vérité, mais qui fut longtemps ce dont on manqua.

Ce qu’ils se trouvent d’inimitable, c’est leur façon d’esquisser de nobles projets de trente grosses prises et Panama vidée de nos ennemis, d’eaux claires et sûres, de porto fin bu sur un pont propre, d’une montée glorieuse à bord au son des sifflets des quartiers-maîtres, de paradis gagnés sans guerre et de navires armés pour rien. Et ils ne voient pas que le peu de mer qu’ils ont, est déjà la liberté.

Et ce qu’il y a d’indétartrable, c’est leur jaunisse à se faire faire prisonnier au lit, en pleine nuit, et leurs regards humides sur le port en feu que les frégates massacrées, par eux désarmées, n’ont pas pu garder.

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