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MN prend la marge et revient en septembre


Entretien avec Jean Sévillia

Entretien avec Jean Sévillia

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Propos recueillis par Guillaume de Mazalle

Mauvaise Nouvelle : Votre dernier livre s’appelle « Histoire passionnée de la France ». Le terme "passionnée" fait comprendre qu’il aspire à faire aimer la France. À qui souhaitez-vous faire aimer la France ?

Jean Sévillia : Ce livre doit faire aimer la France à tous ceux qui sont Français et tous ceux qui habitent en France. La Nation est un héritage indivis propre à tous les Français. Il fut un temps où l’école, même l’école républicaine, valorisait le patriotisme, la France devait être aimée comme une évidence. Aujourd’hui, c’est une évidence contestée. C’est un travers intellectuel amorcé dans les années 1960-1970 qui s’est accéléré jusqu’au point où, aujourd’hui, il y a au fond tout un courant de pensée a-national. Ce dernier considère que toutes les cultures se valent, qu’on ne doit pas être situé dans l’espace et le temps. Je pense que c’est une erreur. Les courants migratoires amènent maintenant de tous les coins du globe des gens qui s’installent en France et ont vocation, pour la plupart, à y rester. Ne pas apprendre à toute cette population de nouveaux Français qu’ils sont français, revient à les mettre en contradiction avec eux-mêmes, à les mettre en opposition avec le pays qui les accueille. Je veux faire aimer l’histoire de France à tous, qu’ils soient vieux Français ou nouveaux Français.

MN : Au-delà même du relativisme et l’idée de se séparer de l’espace et du temps, il y a en France l’idée permanente de repentance, une haine de nous-même…

JS : Ce réflexe de repentance est une forme de pensée qui est apparue dans les années 60 au moment de la décolonisation, comme une sorte de retournement. Au départ la colonisation était une valeur républicaine, soutenue par la gauche : la France des Droits de l’homme, la France de la Révolution voulait s’implanter outre-mer, même s’il y avait évidemment des arrière-pensées économiques. La décolonisation est une sorte de retournement intellectuel, la colonisation devient dès lors une idée anti-républicaine. La France devient donc coupable d’avoir colonisé, au point d’être mise en accusation. Avec 68 se développe une forme de pensée qui fait un procès de la France, un procès de son passé, un procès de son présent. Comme pays colonialiste et « raciste », La France devrait expier en permanence le péché collectif commis par nos aïeux. Quand on fait de l’histoire, on établit le passé tel qu’il a été sans l’idéaliser. Il y a des pages noires dans notre histoire, mais en faire un système, voir uniquement cela et nous considérer tous collectivement comme co-responsables, c’est une erreur. La notion de responsabilité collective n’existe pas dans le droit occidental, on n’est pas bourreau de père en fils, pas plus qu’on est victime de père en fils. Evidemment, il faut faire un travail d’histoire, un travail de mémoire, mais il ne faut pas en faire un instrument de culpabilisation de nous-mêmes. La génération actuelle est héritière d’une histoire mais ce n’est pas elle qui a fait cette histoire.

MN : Dans ses moments noirs, on pense bien sûr forcément à 1940 mais on peut penser à d’autres, peut-on continuer à aimer la France ?

JS : Quand on aime un pays, comme quand on aime quelqu’un, on l’aime avec ses travers, en essayant néanmoins de les corriger. L’amour ne se coupe pas en deux. Quand on aime un être, on veut le guérir de ses erreurs et on lui pardonne. On ne peut pas aimer la Terreur, mais la France reste mon pays même dans ces moments là. On ne peut pas couper en tranches l’histoire d’un pays, il y a bien sûr des choses que l’on refuse mais qui font tout de même partie de notre histoire.

MN : Dans ces périodes difficiles, il y a toujours quelques personnes qui sont là pour sauver la France. Pourtant, on ne peut pas séparer ces personnes du reste de la société…

JS : À l’échelle même d’une vie, quelqu’un peut changer d’idées ou de comportement, enfermer les gens dans une catégorie ad vitam aeternam est folie. Français est une notion ouverte (sans pour autant ouvrir la France à toutes les frontières et à tous les vents.) Si on vit en France et si on l’aime, on peut devenir Français de toujours.

MN : Comment peut-on définir la France ? Contrairement à l’idée révolutionnaire de la Nation, vous semblez associer la France davantage à un territoire qu’à une notion de peuple…

JS : Je ne suis pas du tout ethniciste, il n’y a pas d’ethnie française. La France est une construction politique. Historiquement parlant, la nation française rassemblait des régions qui étaient de même souche avec un type culturel dominant mais ce n’est pas en soi le facteur ethnique qui a été le facteur d’unité. La France est avant tout un Etat sur un territoire.

MN : Qu’est-ce qui unit, en termes de politique, la première union des Gaules sous Vercingétorix à la France d’aujourd’hui ? Quel élément fait le lien entre les différentes générations ?

JS : Il y a des positionnements qui sont très anciens entre le centre et la périphérie. Par exemple, Clovis a fait de Paris la capitale de la France. Cela fait quinze siècles que la ville de Paris est le centre politique d’un ensemble qui a varié mais qui globalement partage un même destin. Un rapport centre-périphérie est donc inscrit dans notre histoire. Il n’y a pas d’équivalent en Allemagne : même si Berlin est la capitale, la capitale d’un Bavarois est Munich.

MN : Peut-on dire que l’idée d’un certain jacobinisme était déjà là ?

JS : De ce point de vue, on connait toute la pensée maurassienne notamment de la centralisation révolutionnaire, il y a une part de pertinence mais l’idée de centralité politique est antérieure. Je m’inscris plutôt dans la perspective de Tocqueville, à savoir qu’il y a une forme de centralisme (qui n’est pas centralisation) liée à la France. La nation est une construction politique, dans la mesure où l’État était situé à Paris.

MN : La dimension chrétienne est aussi importante dans la construction de la France…

JS : La France était une province romaine. Après la conquête par César, l’ensemble des Gaules c’est-à-dire le territoire français actuel, devient gallo-romain. Les cadres sociaux posés par l’empire vont être ensuite repris par l’Église. Les premières structures de l’Église, dans les premiers siècles de la chrétienté, se moulent dans les cadres géographiques institutionnels de l’empire romain, les diocèses sont les grandes cités romaines. Une fois passé le temps des premières persécutions, l’implantation de l’Église peut se faire à l’abri des institutions romaines. D’ailleurs, la France joue un rôle historiquement important dans l’évangélisation de l’Occident, les évêques gaulois envoyaient des missionnaires en Germanie.

MN : Pourtant, la France est devenue, avec la Révolution, le fer de lance de la laïcité, voire de l’athéisme…

JS : La Révolution a inscrit un réflexe anti-chrétien très fort dans notre histoire, au point d’en faire une tradition. Jusqu’au XVIIème siècle la France est un pays imprégné de christianisme et cela se prolonge à l’époque des Lumières. Ensuite, c’est vraiment le mouvement révolutionnaire qui fait entrer très profondément dans la culture française un courant anti-chrétien, très anticlérical. Le paradoxe étant que souvent les anticléricaux étaient des chrétiens « de culture » : le petit était baptisé, la mère allait à la messe et le père bouffait du curé… c’est un schéma très français sous la IIIème République. L’imprégnation chrétienne est millénaire. Même aujourd’hui, alors que l’on dit la France déchristianisée, il y a quelque chose de très profondément ancré. Pour l’habitant de Tours par exemple, le personnage de Saint Martin est très significatif. La dominante chrétienne ne s’efface pas si facilement et n’est pour autant pas acquise une fois pour toute.

MN : À faire aimer la France par son histoire, n’y a-t-il pas un risque de faire aimer une France du passé davantage que la France d’aujourd’hui ?

JS : Selon moi, la France est un organe vivant. C’est vrai que j’aime le grand passé de la France. J’aime les rois de France et je lutte contre l’idée que la France serait née en 1789. Cependant je lutte aussi contre l’idée qu’elle soit morte à cette date. J’espère qu’au XXIème siècle, il y aura des grandes pages de notre histoire avec des grands hommes, des grandes périodes, des choses dont nous pourrons être fiers, je ne suis pas un nostalgique. L’idée française est une idée dynamique, une idée qui peut être en construction. Actuellement, ce n’est effectivement pas une idée qui a le vent en poupe, mais dans l’Histoire, des renversements surviennent. L’idée nationale peut parfaitement revenir, je crois d’ailleurs qu’elle est sur le point de revenir tout doucement. Notre destin collectif peut encore s’inscrire dans l’avenir. La France peut encore écrire des grandes pages de son histoire. Un mouvement de fond dans la société française a été lancé avec la Manif Pour Tous. Ça ne débouche pas immédiatement sur le plan politique. Mais ce mouvement n’est pas fini, il continue à produire ses effets, on le voit notamment avec le Jour de Retrait dans les Ecoles de Farida Belghoul. Il se passe des choses extrêmement intéressantes, il y a une force en action dans la société française aujourd’hui qui n’existait pas il y a deux ans…

MN : Il y a un mouvement conservateur, mais avec une tentation radicale et révolutionnaire, qui vient des jeunes…

JS : J’avais 16 ans en 68. Pour les hommes de ma génération, la jeunesse incarnent l’idée de révolution, l’idée de contestation. Aujourd’hui, on voit la jeunesse – pas toute la jeunesse, ce sont toujours des minorités qui font l’espoir – faire naitre un courant conservateur, au bon sens du terme. Ce courant n’existait pas quand j’avais 20 ans. La tentation révolutionnaire quant à elle, est un mauvais romantisme, un romantisme dangereux. Les renaissances sont toujours de lentes germinations. Sur la voie de la guérison, il y a des choses qui se passent, des changements spirituels. Non l’Histoire n’est pas finie d’écrire.

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