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Entretien avec Renaud Camus

Entretien avec Renaud Camus

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Propos recueillis par Maximilien Friche

Mauvaise Nouvelle : Renaud Camus, vous êtes un de nos grands observateurs du monde, faisant œuvre d’analyse et de lucidité. Votre littérature semble être un acte de résistance, une sorte de résistance civilisationnelle, du style, du beau et de la raison contre la laideur idéologique. Comment voyez-vous le rapport entre votre propre écriture et le monde qui nous entoure ? Votre écriture est-elle le fruit d’une réaction au monde ? Le monde est-il entré en agression permanente envers toute forme d’écrit et de pensée ?

Renaud Camus : D’une réaction au monde ? Ah oui, certainement. Toutefois je m’efforce de distinguer entre ce qui est purement personnel, pulsionnel, et relève d’une inadaptation évidente, de ma part, au monde comme il va, et, d’autre part, un conflit fondamental, global, entre lui et la pensée, l’art, la beauté, la connaissance, les œuvres : tout ce qui s’est appelé, pendant deux siècles, la "culture".

Il me semble que la question fondamentale est de savoir si la culture est un patrimoine éternel, que se transmettent les classes sociales à mesure qu’elles se succèdent au pouvoir — aristocratie, bourgeoisie, petite bourgeoisie (à laquelle on ne voit pas bien quelle classe pourrait succéder jamais, puisqu’elle a pris soin d’absorber le prolétariat comme elle a absorbé toutes les autres classes : le lumpen-proletariat, peut-être, la Cour des Miracles, la pègre ultraviolente du réensauvagement du monde ?)  ; ou bien si elle, la culture (concept et contenu), était une invention et un privilège de la bourgeoisie, destinés à caler le pouvoir et le prestige de cette classe-là face à l’aristocratie (qui n’avait rien connu de tel), et voués à mourir avec elle.

La première de ces façons de voir est évidemment beaucoup plus plaisante à entretenir que l’autre, beaucoup plus flatteuse, beaucoup plus agréable à professer ; et je l’ai professée longtemps, dans le sillage, qui n’avait même pas besoin de se déclarer expressément, de Malraux, de Jean Vilar, de tous les promoteurs de la culture populaire : il y a la culture éternelle, immuable en sa splendeur toujours renouvelée, et l’on se bat pour la transmettre à ceux qui n’en ont pas bénéficié jusqu’alors.

La seconde hypothèse est nettement moins aimable. Or elle est, hélas, celle que semblent confirmer tous les jours l’expérience et l’actualité : chaque classe au pouvoir élabore ses mythes valorisant et utiles, et la petite bourgeoisie généralisée (généralisée comme la banlieue universelle, qui est sa traduction spatiale) appelle culture, par commodité de langage, par archaïsme, par hypocrisie ou par paresse, un ensemble de pratiques qui n’ont plus rien à voir avec l’art, avec la pensée, la connaissance ou la quête spirituelle. La nouvelle classe dominante, quoi qu’elle s’en défende du bout des lèvres, refuse la culture de la classe qui l’a précédée aux affaires, un peu comme des peuples nouveaux, sur un territoire donné, refusent la culture, la religion, la langue des peuples qui les ont précédés au même emplacement. Ils estiment  que cet héritage ne les concerne en rien et jugent, qui pis est, pas tout à fait à tort, d’ailleurs, que ce legs encombrant pourrait bien constituer, comme un cheval de Troie, une entourloupe, un piège pour ne pas mourir, de la part des morts.

La fabrique de l’homme remplaçable par l’industrie de l’hébétude en ses deux branches principales, à savoir l’enseignement de l’oubli (par le système scolaire) et l’imbécilisation de masse (par l’appareil médiatique) — laissons de côté pour cette fois la troisième branche, l’économie parallèle, la drogue — exigent et assurent le déracinement, la désaffiliation, le désoriginement, la déculturation, fourriers inévitables de la décivilisation. Le Grand Remplacement (des indigènes par des populations de substitution) et le Petit (de la bourgeoisie par la petite bourgeoisie, de la classe cultivée (qui ne s’est jamais confondue avec la bourgeoisie, certes, mais qui était recrutée principalement en son sein) par la classe cultureuse, de la culture par les industries culturelles, du patrimoine par le divertissement ou par le "décryptage de l’actualité", de la musique par la sonorisation du monde, de l’art et de la littérature par la politique, de la politique par l’économie, de l’économie par la publicité, etc.) vont bien sûr la main dans la main. Toutes ces substitutions s’opèrent par le truchement invincible, parce qu’impossible à critiquer, sauf volonté suicidaire, de l’égalité (entre les peuples, entre les civilisations, entre les cultures, entre les arts, entre les goûts).  Or, entre l’égalité et la culture, il fait choisir : c’est l’un ou l’autre.

MN : Philippe Muray, écrivain à qui on vous associe parfois, incorporait le monde du politiquement correct, du camp du bien, dans son œuvre narrative. Il faisait de la réalité matière à fiction. Comment considérez-vous le monde vis-à-vis de la littérature ? Matière première ou prétexte à rappeler le caractère politique de tout écrit ?

RC : Je crois qu’à la littérature, après un très long détour, échoit en héritage paradoxal la charge du réel, tombée des mains de la sociologie, affreusement compromise et ridiculisée, celle-ci, par sa collaboration enthousiaste au désastre. Les statistiques ont effroyablement menti, elles n’ont vu venir ni le changement de peuple, ni l’effondrement de l’École, ni la grande déculturation, ni la montée fulgurante de la violence et de l’hyperviolence. Pire, dans leur complaisance courtisane à tous les pouvoirs, elles ont nié jusqu’à la dernière seconde, avec une obstination ridicule, tous ces phénomènes conjoints. Et quand il n’a plus été possible de nier elles ont dit que de toute façon il était trop tard pour faire quoi que ce soit, la seule perspective offerte aux indigènes et à la culture étant de nier leur malheur, d’avaler leur souffrance, de s’accommoder le cœur léger de la substitution dont ils avaient fait l’objet : changement de peuple, changement de civilisation.

MN : Depuis plusieurs années, vous êtes entré dans l’action politique, avec la création du parti de l’In-nocence, avec des prises de paroles publiques, avec votre soutien à Marine Le Pen lors des dernières élections présidentielles, ou encore avec votre appel à dire NON au changement de peuple et de civilisation (NCPC) lors des dernières élections européennes. En démocratie, ce n’est pas le pouvoir qu’il faut conquérir mais l’opinion qu’il faut convertir. Un écrivain peut-il peser sur l’opinion ? L’exigence intellectuelle que vous avez, peut elle être une source à laquelle se connectent ceux qui partent conquérir le pouvoir ?

RC : Elle peut peut-être l’être, ce n’est pas sûr. En tout cas, jusqu’à présent, indéniablement, elle ne l’est pas. Quant à l’action politique directe, elle n’a eu d’autre résultat que de pouvoir servir de témoin, éventuellement, pour plus tard. Je n’aurai d’autre consolation que de pouvoir proclamer : « Je vous l’avais bien dit ! » Et l’on pourra graver sur ma tombe, en gros caractères impatients de la mousse des âges : QU’EST-CE QUE JE DISAIS, HEIN ?

Qu’un écrivain puisse peser sur l’opinion, pourtant, cela s’est vu : mais dans d’autres contextes culturels, plus "littéraires" ; et sans doute s’agissait-il aussi d’autres types d’écrivains, doués de personnalités bien différentes, et mieux en accord que je ne le suis avec leur temps. Ma seule contribution effective au débat politique c’est d’avoir introduit le syntagme de “Grand Remplacement”, qui y connaît un certain succès.

MN : Vos constats et votre analyse du monde paraissent parfois alarmistes. Le grand remplacement de la population européenne, ainsi que le changement de civilisation organisé par l’idéologie révolutionnaire au pouvoir, est le cœur de votre diagnostic politique. La France et l’Europe ont pourtant traversé d’autres crises. L’amplification de la chute s’accompagne parfois de sursauts spectaculaires. Y a-t-il un moyen d’échapper au désespoir ? La littérature et la narration qu’elle suggère, peut-elle être une aide pour jouir de la tragédie, du retournement permanent des choses et au final, garder l’Espérance ?

RC : Je me plais à le répéter, j’ai une conception lazaréenne de la patrie, et tout spécialement de la patrie française, qu’on a vue à plusieurs reprises resurgir du tombeau, « fraîche et riante comme au matin des batailles », pour citer Edgar Quinet. Le problème, évidemment, est que la résurrection suppose une identité maintenue par-delà la mort et qu’une renaissance qui surviendrait à un autre peuple ne serait pas une renaissance du tout. Le Grand Remplacement, hélas, implique que la suite de l’histoire, même survenant sur le territoire de la patrie, serait en fait une autre histoire, qui ne nous concernerait plus en rien — d’où l’urgence du combat à mener de toutes nos forces contre le changement de peuple et de civilisation. Rejoignez le NON !


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