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Faire de la poésie en famille

Faire de la poésie en famille

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Recours au poème, cette revue et cette maison d'édition en ligne, nous habitue peu à peu à la beauté, au souffle. Gwen Garnier-Duguy et Mathieu Baumier, en deux veilleurs du Verbe, nous habituent à nous sentir concernés par la beauté, ils habituent nos chairs au chant. C’est dire si leur œuvre est salutaire. Ils ont livré il y a quelques mois un recueil non pas de poèmes, mais de poètes, intitulé POÈME ULTIME RECOURS / UNE ANTHOLOGIE DE LA POÉSIE FRANCOPHONE CONTEMPORAINE DES PROFONDEURS. Le ton est donné, il y a urgence, ce qui est en jeu ici n’est rien de moins que l’âme et le monde. N’en doutons pas, le poète des profondeurs ne s’enlise pas dans le trou noir de ses entrailles mais prend bien appui sur ses questionnements intérieurs, sa vie intérieure.

J’existe donc je chante

Nous apprenons vite en envisageant cette anthologie, qui traverse les générations nées dans la seconde moitié du XXème siècle, que les « poètes des profondeurs » forment une famille nombreuse. Quelque chose les relie, et le poème est le témoin que l’être prend corps au cœur de la trame et du texte qui tissent les liens de poète à poète, d’homme à homme, d’homme à Dieu. Nul chant possible sans volonté de se relier, nul chant possible sans risque de recevoir.

« Le mot sera ta famille » nous dit Sabine Huynh (POÈME ULTIME RECOURS / UNE ANTHOLOGIE DE LA POÉSIE FRANCOPHONE CONTEMPORAINE DES PROFONDEURS p169). Dans la préface, Garnier-Duguy et Baumier s’expliquent. Cette anthologie est une arme de combat, une résistance qui entre en opposition avec le monde dans lequel nous vivons actuellement. « La poésie n’a rien à faire des avoirs, fussent-ils traduits en espèces sonnantes et trébuchantes. Elle est du domaine de l’être. » Tout est dit. La poésie procède de l’essence même de la personne humaine, elle est l’instrument qui la relève et la révèle. La personne humaine n’est pas un être pensé, organe du grand tout, mais un être pensant, monde à part entière, relié à d’autres mondes et à son créateur. Leur aventure éditoriale de Recours au Poème est donc une révolte absolue contre l’homme-chair à consommer et cette anthologie dévoile une armée qui sort des profondeurs pour avoir le culot d’exister, a minima le temps de leur chant, de leur hymne personnel.

Je suis le tabernacle du bien et du mal donc je chante

L’art ne répond ni aux pourquoi, ni aux comment. La force de l’art est de nous mettre en question. Non pas nous interroger sur ces choses qui sont sensées nous faire quelque chose quelque part, sur ce grand tout psychologique, non. Il s’agit de faire de notre personne toute entière la question, unique car personnalisée, à être au regard de qui la réponse a dores et déjà été donnée de toute éternité. Et le pêché et le mal ont à voir là dedans, puisque c’est notre être qui doit être mis en question, traduit en questions. Les poèmes qui opèrent ces transformations en nous sont ceux qui savent nous mettre en contemplation en recelant en eux un blasphème inouï. Max Jacob nous dit : « Dieu, muet tel un os, oubliait de mourir, le plus clair du temps. » (Ibid - p13) et la question que nous pouvons deviner peut avoir l’allure d’un scandale et d’un défi lancé comme une perche au créateur.

Jacques Viallebesset ose :

« Dans les draps de Satan rêvent des morts-vivants
Qui gardent au visage les traces de l’enfance » (Ibid - p290)

« La page blanche rappelle que la neige trahit les terriers. » (Ibid - p140), souligne le poète Albert Guignard. C’est donc ça la poésie des profondeurs, révéler les terriers, les failles, combattre le déni du pêché. Nous ne pouvons pas entrer en Espérance sans le pêché. C’est la conscience que l’on en a qui fait de nous une âme écartelée, une âme qui chante en se déchirant. Oui, l’Espérance est dite aussi par les poètes des profondeurs. « Si seulement se rétractait la ville et le péché » (Ibid - p9) murmure sans se plaindre Gabrielle Althen. Si seulement, … Quelle est la méthode ? Mais il n’y a pas d’autre art que celui-là. On chante pour dire son écartèlement entre son pêché et son désir de Dieu, et ce chant est également le chemin. Marc Alyn explique : « Il convient de couper le livre page à page jusqu’à la mise à jour d’une architecture surnaturelle allumant des significations inouïes. » (Ibid - p15) et nous pourrions conclure avec le moine Gilles Baudry :

« D’oser le chant
Pour conjurer la nuit » (Ibid - p23)

Des mots à contempler et à danser

Tous les poèmes de cette anthologie ne peuvent pas fonctionner avec notre propre chair. C’est même à ça que l’on identifie la personne derrière les mots. J’y ai trouvé bien sûr de la poésie moderne agissant comme la cuisine du même nom et me laissant sur ma faim, à l’instar de la cuisine moléculaire. Si je ne comprends pas ce n’est pas grave puisque ce n’est pas la question. La poésie ne s’impose jamais puisque je peux tourner la page. La seule question, ce doit être moi au final. Je dois refermer le bouquin en ayant pris la forme d’un point d’interrogation unique en phase avec la réponse reçue.

J’aimerais parfois trouver la musique de ces mots. Car les poèmes se disent, se prononcent. Il y a des choses écrites pour êtres chantées, d’autres ne peuvent être une chanson, puisqu’ils sont un dialogue de cœur à cœur accessible uniquement par la contemplation. Bernard Perroy nous le montre :

« Que dire
et quel chant faire lever
au plus près de nos pas,
au plus juste diapason du coeur ? » (Ibid - p222)

Et la contemplation des mots s’illustre ainsi grâce à Alain Santacreu :

« la voix nue du poème
en audition muette » (Ibid - P247)

Concluons cette recension, cet écrit sur l’écrit, par ces vers de Serge Torri qui rappellent la force de ce que nous côtoyons quand nous lisons ces poètes des profondeurs.

« la Poésie est ardente
la Lumière coupante
et si peu probable
leur épuisement » (Ibid - p278)

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