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Finkielkraut en terrain miné

Finkielkraut en terrain miné

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En terrain miné est un savoureux duel épistolaire entre amis, Elisabeth de Fontenay, philosophe de gauche, et Alain Finfielkraut, que tout sépare aujourd’hui tant leurs vues divergent, mais qui gardent le lien mystérieux du « parce que c’était lui, parce que c’était moi » cher à Montaigne au sujet de son amitié avec La Boétie. Finkielkraut, le fiévreux inquiet, l’antagoniste, le mécontemporain péguyste farouche défenseur de l’identité française, est-il ce « décliniste occidentalo-centré, maniaque de la singularité française, ennemi de l’immigration et de l’islam » que décrivent ses contempteurs, ou ce génie visionnaire qui voit tout et comprend tout du temps présent et donc de l’avenir qui se profile ? Elisabeth de Fontenay, qui malmène notre académicien et le pousse dans les retranchements de l’excellence, explique « leur complicité de quarante ans car ils forment lui et elle une communauté qui leur est propre, mélange idiomatique de fidélité à l’appartenance juive et d’enchantement par le génie du christianisme, d’esprit laïc et républicain, mais aussi d’attachement douloureux et glorieux à la totalité de l’histoire de France, d’intolérance aux déracinements de toutes sortes imposés par la modernité technique et mondialiste et, en même temps, de résistance universaliste. » Nonobstant cette belle entrée en matière, nous constaterons au long de l’échange qu’alors que Finkielkraut est viscéralement arcbouté sur le réel, notre professeur en Sorbonne quant à elle préfère les sphères, souvent brillantes concédons-le, du monde des idées. En femme de gauche, féministe et fière d’appartenir au camp du Bien, elle choisira toujours sur l’identité, l’immigration, l’islam, l’école, le gender (« Le père et la mère interchangeables, c’est magnifique cette métamorphose des mœurs, cette tendresse physique des hommes, cette autorité des femmes. » sic !), l’Eglise, « d’avoir tort avec Sartre plutôt que raison avec Aron », malgré l’horreur totalitaire et les crimes du communisme qui ont depuis des lustres rendu sa lucidité à Finkielkraut le conduisant « au choix de l’inappartenance » après celui du gauchisme robespierriste de ses jeunes années.

Finkielkraut se bat pour les vraies causes et déplore pêle-mêle que sous l’effet du premier conflit mondial la formule de Clausewitz ait été renversée « et la politique pratiquée comme la poursuite de la guerre par d’autres moyens » ; que l’on continue à se cramponner à cette chimère des progressistes persistant dans l’aveuglement de « la question sociale mère de toutes les questions » et « l’inégale répartition des richesses la cause unique du bruit et de la fureur qui emplissent la terre », malgré l’islamisme qui joue cartes sur table avec son projet de conquête européenne et universaliste (il appuie son propos en rappelant que l’agresseur à la machette d’un enseignant juif dans les rues de Marseille était bien intégré et éduqué, ou encore, que l’égorgeur du Père Jacques Hamel à Saint-Etienne-du-Rouvray avait une mère enseignante, un père dans le bâtiment, une sœur chirurgienne, un frère informaticien : tragiques événements aux antipodes d’un éventuel problème social) ; que L’Histoire mondiale de la France de l’historien Patrick Boucheron soit un ramassis de raccourcis idéologiques « remodelant le passé en fonction de la frénésie présente » et visant à dissoudre la France qui peut dès lors s’affubler ainsi : «  Mon nom est personne. » ; que la transmission du savoir grec à l’Europe médiévale soit quasi exclusivement attribué à l’islam alors que Sylvain Gouguenheim a prouvé dans Aristote au Mont Saint-Michel que les filières latines et byzantines avaient joué un rôle déterminant dans ce processus ; que le politiquement correct soit cet antiracisme qui a perdu la tête ; qu’après les vertus chrétiennes devenues folles de Chesterton ce soit au tour des droits de l’homme de sombrer à l’asile ; que le Pape François soit « détestablement niais » en « réduisant deux millénaires de christianisme à un insipide message philanthropique, débitant entre deux selfies souriants, tous les poncifs de la bien-pensance », là où son prédécesseur Benoît XVI plaidait pour un grand Logos. François en effet proclame urbi et orbi que « le véritable islam et une véritable interprétation du Coran s’opposent à tout violence ». Il demande aux jeunes d’enseigner aux adultes « à cohabiter dans la diversité, dans le dialogue, en partageant la multiculturalité, non pas comme une menace, mais comme une opportunité ». Et en guise d’apothéose, il fait en revenant des JMJ de Cracovie, suite à l’égorgement en pleine messe du Père Hamel, cette réponse d’anthologie : « Je n’aime pas parler de violence islamique, car tous les jours, quand je feuillette les journaux, je vois des violences, ici en Italie : celui-ci qui tue sa fiancée, un autre qui tue sa belle-mère… Et il s’agit de catholiques baptisés violents ! Ce sont des catholiques violents… si je parlais de violence islamique, je devrais parler de violence catholique. » Pour notre philosophe clairvoyant, ce Pape « accompagne de ses fadaises la liquidation du vieux monde. »

Mû par la certitude heideggérienne que seuls la technoscience et l’oubli de l’être sont à l’œuvre dans l’histoire, cartésien lorsqu’il s’agit de préférer un monde avec anesthésie et antibiotiques plutôt que sans, car les « technologies du réparable et du recyclable sont une riposte aux dévastations de l’inhumain » (formule de George Steiner), inlassable avocat de l’école du mérite et de la transmission des savoirs, le brillant professeur à Polytechnique qu’est Finkielkraut pleure aux côtés de Georges Bensoussan sur les territoires de la République qui disparaissent du périmètre de notre culture traditionnelle, l’école particulièrement qui se détourne avec morgue de l’histoire, du roman national…. Il le dit sans ambages : « La France est devenue pour moi une patrie charnelle depuis que l’hypothèse de sa disparition est entrée dans l’ordre du possible. » Cela explique son combat, les risques pris, son panache, sa verve médiatique, son énergie déployée au service de la plus grande des causes qui soit : sauver son pays.

Alain Finkielkraut a raison. Sur presque tout. Renaud Camus, auteur de Du Sens, Décivilisation commenté pour Mauvaise Nouvelle, Les Inhéritiers, ou Eloge du paraître, que notre philosophe tient pour un grand écrivain et dont il partage de nombreuses vues, dirait de Finkielkraut qu’il demeure malgré tout un « intellectuel empêché », incapable de reconnaître que Trump, malgré la grossièreté du personnage, est préférable à Hillary Clinton, indocile à l’idée que le Front National puisse constituer l’hypothèse d’un salut politique à court terme pour éviter le Grand Remplacement du peuple français par l’immigration de peuplement en cours depuis quarante ans… Il manque probablement à notre philosophe inscrit dans la lignée des grands antimodernes (Burke, Joseph de Maistre, Bernanos) la conversion sur un chemin de Damas, la charité chrétienne par laquelle l’homme est tout, l’étincelle de la foi qui lui permettrait d’espérer par-delà la désespérance qui le ronge jusque dans ses insomnies. Ses tourments relatifs à l’époque sont horizontaux et, si légitimes qu’ils soient en raison de la disparition programmée de la civilisation occidentale, nous sommes tentés d’inviter Alain Finkielkraut à emprunter le chemin de Pascal qui après avoir ruminé sa vie durant sur les sciences humaines, en avoir percé le mystère, les surplombant enfin, avait saisi au crépuscule de l’âge, que seules religion et recherche de Dieu sont un bien digne de l’homme.


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