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Israël et la France – L'alliance égarée

Israël et la France – L'alliance égarée

Par  

Pour Cheyenne-Marie Carron.

Après son ouvrage sobrement intitulé Le sionisme, dans lequel il se proposait d'exposer simplement la nature et les enjeux de cette notion, Michaël Bar-Zvi – philosophe d'une grande rigueur, marqué par ses maîtres Emmanuel Levinas et Pierre Boutang – nous offre à voir d'une très belle manière, à la fois inquiète et stimulante, le dessin fragile du souffle commun à deux nations qu'il connaît bien, la France et Israël.

Inquiète, car le contexte politique et social dans lequel ce livre voit le jour est celui d'un brouillage de plus en plus compact des liens spirituels et charnels unissant les deux nations. Stimulante parce que, malgré la crise morale, il se pourrait que la mise en perspective de cette « alliance égarée » constitue les pages les plus chargées d'espérance qui nous aient été données ces derniers temps.

« Le sionisme politique moderne est porteur de deux notions primordiales, dont la France pourrait et devrait s'inspirer. La première est que la reconstruction d'une nation n'est possible qu'en acceptant son passé et en transformant cette nécessité en vertu. »

Accepter son passé et transformer cette nécessité en vertu. Cette référence à Léo Strauss figurant dans le chapitre introductif d'Israël et la France doit retenir l'attention de qui prétend se soucier de l'avenir de la France. La fidélité à un destin et à une tradition propres : voilà qui demeure la substance commune à ces deux terres d'élection aux origines spirituelles mêlées.

Des lettres et des chiffres

Comment la France a-t-elle œuvré pour que cette alliance, qu'en ces sombres jours on espère éternelle, ait pu advenir ?

Par la littérature, d'abord, nous répond Bar-Zvi : qu'il s'agisse de Bossuet, Pascal, Montesquieu, de Racine, Léon Bloy, Charles Péguy, de Paul Claudel ou encore d'autres figures des lettres moins notoires, tels le marquis Jean-Baptiste Boyer d'Argens ou l'abbé Jean Guénée, la littérature française s'est longuement incorporé les figures bibliques de l'Ancien Testament. Par conséquent, elle a bien tôt été travaillé, tant à travers son catholicisme que par le prisme des Lumières, par la question juive, à tel point que celle-ci a pu devenir un élément substantiel de l'âme française.

Par l'histoire, ensuite : si la Révolution Française modifie le regard porté sur le judaïsme et ne laisse voir « la question juive » qu'à travers le prisme de l'émancipation (« se dissoudre en tant que peuple pour survivre en tant qu'individu », identité et communauté vs. nation et appartenance), elle prétendra intégrer celui-ci à la « famille universelle qui doit établir la fraternité entre tous les peuples », c'est-à-dire le dissoudre dans une totalité abstraite. Le processus d'assimilation constituera la suite naturelle de ce mouvement initié sous la Révolution : le rapport à l'argent, à l'économie et à la finance se nouera à ce moment, pour donner lieu au mythe sur lequel s'appuiera l'antisémitisme moderne.

Mais au-delà, c'est la vision judaïque de la vocation de l'homme sur terre qui sera mise à mal par la Révolution. Sous celle-ci, le mouvement de déchristianisation s'accompagne donc d'un paradoxal mouvement de déjudaïsation, en même temps que l'individu juif verra le jour en France.

L'ancienne judéophobie peut alors se muer en antisémitisme et prospérer sur la base de la théorie du complot juif.

L'affaire Dreyfus

Dans l'Etat-nation post-napoléonien, le juif pourrait-il un jour accéder au statut sûr de citoyen ?1

C'est ce questionnement provoqué par l'événement fondateur que fut l'affaire Dreyfus qui activera le processus du sionisme moderne, par l'action et le travail de deux juifs dont le nom restera attaché à l'histoire du sionisme moderne, Théodore Herzl (journaliste austro-hongrois, en poste à Paris de 1891 à 1896) et Bernard Lazare (écrivain, journaliste français de sensibilité anarchiste)

Chacun à sa manière sera l'artisan patient et passionné de ce mouvement prônant le rétablissement d'un Etat juif souverain.

L'« affaire », encore un rendez-vous manqué de l'histoire de France avec le peuple juif, nous dit Michaël Bar-Zvi : la mémoire collective retiendra le J'accuse de Zola, mais oubliera le livre de Bernard Lazare, tout comme elle oubliera que les premiers dreyfusards furent des catholiques, tels Péguy et Bloy, à l'heure où Jaurès croyait encore en la culpabilité du capitaine.

Le poète du Mystère de la charité de Jeanne d'Arc placera plus haut que tout l'idée de fidélité et fondera son engagement pour Dreyfus, puis pour la France lors de la Grande Guerre, sur une filiation spirituelle au cœur de laquelle se trouve Israël. Péguy, dans cette fidélité, sera le témoin du dévoiement du dreyfusisme, matrice de liberté et de vérité absolues, par les inventeurs du camp de la paix : il réfutera cette fable hugolienne dont les effets perdurent encore, et en sera affermi dans sa double fidélité. « C'est son christianisme vivant et profond qui, même alors qu'il n'en avait pas encore conscience, lui a donné un sens si juste et si ardent de la France, un tel amour de sa patrie charnelle, tout en le préservant du nationalisme païen d'un Maurras et du cynisme politique de Machiavel. »2

De son côté, Léon Bloy ira lui aussi à rebours des mythes et des simplismes mortifères de son siècle : répliquant à Drumont durant tout le temps du procès Dreyfus, il publia en 1892 Le Salut par les Juifs, commentaire sur les Evangiles annonçant la rédemption du monde par les Juifs. « L'antisémitisme, chose toute moderne, est le soufflet le plus horrible que Notre Seigneur ait reçu dans sa Passion qui dure toujours. »3 Pour Bloy, le Juif doit être considéré sous son aspect d'éternité, et  le Chrétien lui est indéfectiblement lié.

Après la Révolution, la guerre de 14-18 permit aux Juifs de prendre part à l'histoire de France et de s'inscrire dans ce que Barrès nomma les familles spirituelles de la France. Mais la Grande Guerre aura d'autres effets, au-delà des frontières européennes.

Infidélités, réconciliation

Après une mise en perspective historique passionnante et essentielle, Michaël Bar-Zvi en arrive donc à la question brûlante d'actualité, que l'on connaît aujourd'hui sous le nom de conflit israélo-palestinien.

Au lendemain de la première guerre mondiale, l'idée d'un rétablissement d'un foyer juif en Palestine n'avait pas réussi à s'imposer en France. Au contraire, celle-ci allait à l'encontre de sa politique pro-arabe en lien avec ses ambitions coloniales et de la gestion des Lieux Saints. A travers les accords Sykes-Picot puis la déclaration Balfour, les visées géopolitiques britanniques et françaises se confrontaient et s'articulaient en laissant au sionisme une place accessoire et en traçant de manière aberrante les frontières des conflits à venir. Chahuté par les promesses contradictoires et les calculs de l'une et l'autre puissances, le sionisme se tourna alternativement vers les anglais et les français.

En marge de ces interactions politiques, le sionisme français prit peu à peu de l'ampleur, à travers l'action de personnes et d'associations qui envisagèrent le « franco-sionisme » selon un angle humanitaire et pacifiste. Enfin, à l'époque, les récits de Jospeh Kessel et Albert Londres vont exalter, mais aussi décrire sans faux-semblant, la vie des pionniers sionistes de Palestine.

Malgré cela, les chemins du sionisme et de la France vont se séparer à la veille de la plus grande catastrophe qui allait s'abattre sur le peuple juif.

La Seconde Guerre Mondiale fut l'ultime crise venant rebattre les cartes entre les Juifs et la France. Le statut des Juifs, Vichy, la rafle, mais aussi la Résistance, Bir Hakeim, l'intensité et la nature des événements de la guerre consacra entre la France et les Juifs une histoire à la fois douloureuse et fusionnelle, où le dialogue avec l'Eglise put se renouer grâce aux voix courageuses qui s'élevèrent alors de part et d'autre, parmi lesquelles celles de Jacques Maritain, de Paul Claudel, et de Georges Bernanos.

Après la Shoah et la reconstruction de l'amitié judéo-chrétienne, les années 50-60 constituèrent une sorte d'âge d'or de l'entente moderne entre la France et Israël : le contexte général est à nouveau favorable à des liens politiques et culturels forts. Mais la dépendance de la France à l'égard de l'énergie pétrolière dont disposent les pays arabes devint vite un obstacle à la stabilité de cette entente.

Consécration d'une rupture

La Guerre des Six jours sera le signal du divorce diplomatique entre la France et Israël, véritable soulagement à la mauvaise conscience de la France, sorte de catharsis donnant lieu à une complète inversion morale, voulant voir en Israël un peuple jaloux, guerrier et sanguinaire. Abandonné, Israël sut alors se tourner vers un peuple chrétien moins ancien, et aux intérêts géostratégiques en adéquation avec la pérennité de son jeune état, les Etats-Unis. Put alors se structurer en France, autour de mai 68, une refonte du gauchisme anti-américain avec un tout nouvel anti-sionisme, se coulant bientôt dans le giron confortable du tiers-mondisme et de la culpabilité post-coloniale : ce nouveau narratif compassionnel connaîtra bien des avatars, notamment lors de la guerre du Liban, faisant s'opposer les « palestino-progressistes » aux « phalangistes chrétiens », et  s'illustrera surtout par un pro-palestinisme ayant encore cours aujourd'hui.

Trop pragmatique, même Mitterrand, catholique et fin connaisseur de la Bible dont on aurait pu attendre un équilibrage des relations avec l'Etat juif, eut à décevoir sur la politique française vis-à-vis d'Israël.

La politique arabe chiraquienne, enfin, s'organisa uniquement en fonction de l'entrée massive en France des capitaux en provenance des pétrocraties du Moyen-Orient.

Penser Israël aujourd'hui : renouer l'alliance

A l'aune de cette histoire complexe, Michaël Bar-Zvi questionne le conflit actuel, décryptant un discours et une novlangue tuant la pensée et favorisant l'enthousiasme de certains européens de souche récente devant l'effondrement du World Trade Center ou dans la mise à sac de synagogues. Le rôle de l'islam dans ce nouveau conflit mondial qui ne dit pas son nom n'est pas éludé. Bar-Zvi note à juste titre que le Juif amène l'islam à se dévoiler et à révéler sa véritable nature : « Dans cette société d'intermittents du spectacle, l'islam est le contre-théâtre où des jeunes trouvent un refuge à leurs angoisses. Ils y jouent les scènes de la mort d'une culture occidentale que leur présence rebelle finira par faire imploser. »

Avec cet ouvrage magnifique de profondeur et de fidélités manifestes, Michaël Bar-Zvi offre à son lecteur chrétien la possibilité de renouer en connaissance de cause avec la question du retour d'Israël dans l'histoire moderne, en lui évitant les pièges du prêt-à-penser savamment distillé par ceux qui ont intérêt à ce que la France perdure dans la cécité et le refus de l'histoire. Il propose à son lecteur juif de ne pas se déprendre de la France en réécoutant les premiers battements de cœur du sionisme moderne. Il permet enfin à tout lecteur de voir une lumière là où l'époque se plaît à favoriser les ténèbres.

Israël et la France – L'alliance égarée, Michaël Bar-Zvi, Les Provinciales, 2014
Le sionisme, Michaël Bar-Zvi, Les Provinciales, 2002

http://www.lesprovinciales.fr/

  1. George Steiner, De la Bible à Kafka, Bayard.
  2. Raïssa Maritain, Les grandes amitiés, Desclée de Brouwer, 1949.
  3. Léon Bloy, Le vieux de la montagne (Journal).
  4. Pierre Boutang, La Guerre des Six Jours, Les Provinciales, 2011.

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