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Jean-Christian Petitfils : il était une fois la France

Jean-Christian Petitfils : il était une fois la France

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L’histoire de la France, sous-titrée Le vrai roman national, de Jean-Christian Petitfils, répond brillamment à L’histoire mondiale de la France de l’historien de gauche Patrick Boucheron qui s’ingéniait à déconstruire méthodiquement le roman national. L’avant-propos de Petitfils est explicite : « Du discernement critique, parfaitement légitime, nous sommes passés en quelques décennies à la déconstruction permanente. D’aucuns vont plus loin -une minorité il est vrai-, niant jusqu’à la possibilité d’écrire sur l’histoire de France, qui aurait cessé d’être un objet pertinent d’étude scientifique. Seule importerait "l’histoire connectée" ou "transversale", analysant les interactions globales des sociétés étatiques. » ; « L’Histoire n’est pas l’instrumentalisation de petits récits éclatés, mise au service d’une vision communautariste et multiculturelle, ainsi que l’ont présentée Patrick Boucheron et son équipe en 2017. » Il semble utile, à ce point de notre chronique, de rappeler à certains esprits progressistes, comme les pédagogistes de la rue de Grenelle, que la France ne naît pas en 1905 avec le petit père Combes, ni même en 1789. Des historiens comme le regretté Max Gallo ou Mona Ozouf, des philosophes comme Régis Debray appellent instamment à renouer avec le roman national, car sa négation fait des ravages au sein « d’une société marquée par la dictature de l’émotion, la tyrannie des réseaux sociaux et la culture de l’immédiateté ».

L’épaisseur historique ne saurait être atteinte qu’avec « une certaine dose d’épopée, d’imaginaire et d’émotion saisissant l’être entier ». Marc Bloch, dans L’Etrange Défaite, disait : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims, ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. Peu importe l’orientation présente de leurs préférences. Leur imperméabilité au plus beau jaillissement de l’enthousiasme collectif suffit à les condamner. » Fernand Braudel ,quant à lui, affirmait que l’identité du pays était « comme une âme et comme une personne », et Ernest Renan, au XIXème siècle, clamait : « Une nation est une âme, un principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession d’un riche legs de souvenirs, l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, de continuer à faire valoir l’héritage que l’on a reçu indivis. »

Etat-nation, catholicisme et universalisme

L’Eglise a survécu à l’effondrement de l’Empire romain d’Occident en 476. Elle a joué un rôle décisif dans le royaume des Francs, « espace gaulois fortement imprégné de culture christiano-romaine ». En quelques générations, les populations franques, germaniques et gallo-romaines se mêlent, « l’homogénéisation culturelle se faisant sous l’égide du christianisme ». Ce ciment ecclésial est particulièrement fondateur lors du baptême de Clovis en 496, point de départ de la création d’un Etat appuyé sur cette structure puissante qu’est l’Eglise. Celle-ci est alors incarnée par l’évêque Rémi et la figure princière de Clotilde, jeune femme burgonde catholique que le roi franc épouse.

La réforme grégorienne décidée par les papes au XIème siècle et l’impulsion d’un monachisme bâtisseur, sous la houlette de Bernard de Clairvaux, permettent d’édifier plus de trois cent cinquante monastères au puissant rayonnement spirituel et culturel en France et en Europe. Notre pays se couvre « d’un blanc manteau d’églises ».

La première croisade prêchée par Urbain II en 1095, puis les sept qui suivront, si elles retardent de quatre siècles l’avancée de l’Islam en Europe, contribuent grandement à consolider le pays. Aventures spirituelles à l’audace extrême, elles rassemblent les couches les plus variées de la population au sein d’expéditions où idéal et sacrifice sont inextricablement liés. Le moine Guibert de Nogent intitule la première croisade Gesta Dei per Francos (« L’action de Dieu par les Francs »), thème dont on trouvera l’écho sept siècles plus tard dans le discours de Jean-Paul II au Bourget le 1er juin 1980 : « France, fille aînée de l’Eglise et éducatrice des peuples, es-tu fidèle, pour le bien de l’homme, à l’alliance avec la sagesse éternelle ?… France, qu’as-tu fait des promesses de ton baptême ? » Plus tard dans l’histoire de France, « prévaudront les idées de liberté, d’égalité et de fraternité que la Révolution française et la République laïciseront en mission universelle et civilisatrice ».

La vocation universaliste de la France s’affirme fortement au XIIIème siècle. L’onction de Reims et le miracle des écrouelles procurent aux rois de France un sentiment de supériorité par rapport aux autres monarques de la chrétienté : « Les beaux lys d’or sur fond azur de leurs armes, symboles de pureté, les confortent dans l’idée que leur royaume a à la fois une vocation particulière de paix et d’harmonie et une puissance universelle. » A cet égard, la lettre envoyée à Louis IX le 21 octobre 1239 par le pape Grégoire IX, est éloquente : « Dieu, auquel obéissent les légions célestes, ayant établi ici-bas des royaumes différents, suivant la diversité des langues et des climats, a conféré à un grand nombre de gouvernements des missions spéciales pour l’accomplissement de Ses desseins. Et comme autrefois, il préféra la tribu de Juda à celles des fils de Jacob et comme Il la gratifia de bénédictions spéciales, ainsi Il choisit la France de préférence à toutes les autres nations de la terre, pour la protection de la foi catholique et pour la défense de la liberté religieuse. Pour ce motif, la France est le Royaume de Dieu même, les ennemis de la France sont les ennemis du Christ. […] Le royaume de France est au-dessus de tous les autres peuples, couronné par Dieu lui-même de prérogatives extraordinaires. La tribu de Juda était la figure anticipatrice du royaume de France. »

Civilisation, culture et langue, assimilation

Jean-Christian Petitfils est conscient que la France pourrait mourir un jour. L’hypothèse de la disparition d’un passé à la fois royal et républicain, sous les coups de boutoir des idéologues du « présentisme », n’est plus du tout improbable. Pour sauvegarder ce qui peut l’être, notre auteur considère que l’Etat-nation est la condition d’une démocratie véritable, la langue un élément structurant fondamental pour la collectivité, et sur l’épineuse question migratoire, que l’immigré venu vivre sur notre sol accepte « l’assimilation et, mieux encore, l’enracinement, nullement incompatible avec la conservation de ses autres racines ». Pour nous, ce dernier point se doit d’être assorti d’un cadre et de règles strictes, mais notre pusillanimité, et notre répugnance à imposer quoi que ce soit aux « minorités » ethniques nous paralyse, et rend vaine la pieuse ambition de la compatibilité des cultures. Une condition sine qua non est à poser préalablement à toute action d’assimilation : la réduction drastique des flux migratoires entrants qui gangrènent notre pays depuis cinquante ans.

Si la France « n’a ni identité biologique ni réalité ethnique » et est le fruit  de nombreux brassages de populations, « de couches de peuplement qui se sont succédé et amalgamé », l’amalgame s’est toujours réalisé, jusqu’aux années 60, grâce au terreau du christianisme et grâce à l’assimilation d’immigrants intra-européens compatibles. C’est là un point qui permet de comprendre pourquoi nous avons tant de difficultés aujourd’hui avec une immigration extra-européenne dont l’identité musulmane est en inadéquation avec nos racines profondes et historiques. C’est ce qui interroge sur l’obstination des « élites » à vouloir établir, coûte que coûte, une société multiculturelle et métissée qui nous conduit à des impasses et à des lendemains probablement de plus en plus violents.

Etat-nation, langue, assimilation des nouveaux entrants acceptés en nombre raisonnable, voilà le triptyque que tout progressiste bon teint s’évertue à battre en brèche car il est pour lui le symbole d’un conservatisme honni. Voilà ce qui divise profondément notre pays en deux France irréconciliables : les patriotes identitaires et les progressistes multiculturalistes.

Des cathédrales à l’amour courtois, notre pays se construit sur des fondements solides et une richesse artistique incomparable. Faisant suite à la somptueuse austérité du style roman, le gothique classique prolongé par le gothique flamboyant « se caractérise par l’efflorescence éblouissante de son architecture sacrée, la sublime pureté et le raffinement de son arc ogival, le sidérant jaillissement vers le ciel de ses flèches festonnées ». Une multitude de chantiers s’étalant sur des décennies ainsi qu’un immense effort collectif et la contribution des métiers, des artistes, des mécènes, caractérisent une période majeure pour l’édification du patrimoine religieux : Amiens, Noyon, Soissons, Chartres, Meaux, Rouen, Poitiers, Bourges, Angers, Saint-Etienne, Reims, Sens, Le Mans, Dijon, Paris, Saint-Quentin, Toulouse, Bayonne… Cette nouvelle et gigantesque aventure commune rend dérisoires les commentaires d’esprits contemporains aigris considérant que la période médiévale fut « obscurantiste ». Elle démontre plutôt combien notre pays pouvait se mettre à l’unisson, chose bien impossible aujourd’hui, pour des projets à l’envergure spirituelle ou matérielle inouïe.

« Même si la barbarie rôdait, la rudesse des mœurs lentement s’atténuait. » Aux côtés des valeurs traditionnelles de la chevalerie -courage, fidélité, générosité- émerge une sensibilité nouvelle, la courtoisie, traduisant une évolution vers plus de douceur dans les comportements et de délicatesse dans l’expression des sentiments. Porté par la littérature et le lyrisme des troubadours, l’amour courtois ou fin’amor, permet d’en finir avec la conception de la femme-objet, « proie conquise et possédée par des moyens expéditifs et brutaux, comme le rapt ou le viol », pour désormais servir l’élue, « faire sa cour » avec civilité, sans violence, en méritant ses faveurs. En évoquant ce précieux héritage, nous ne pouvons que regretter la régression de notre époque « éclairée » où la femme est devenue un objet quasi exclusif d’érotisme quand elle n’est pas voilée sous l’injonction de religieux fanatiques.

Le XIIIème siècle, à l’instar de l’autre géant dans notre histoire, le XVIIème, « a été le grand siècle du Moyen-Âge, et la France de Saint Louis l’âge d’or des Capétiens directs, qui porta au plus haut degré la rayonnante clarté de la civilisation française ». On peut alors considérer le royaume comme un tout.

Sur le plan linguistique cependant existe peu d’homogénéité entre les pays d’oïl au nord et les pays d’oc au sud. Des langues non romanes (le flamand, le basque, le breton) s’ajoutent au millefeuille des dialectes et patois locaux, sans oublier le latin, employé comme langue vivante par l’université ou la chancellerie royale. Ce n’est qu’en août 1539 que l’ordonnance de Villers-Cotterêts établit la primauté et l’exclusivité du français pour les documents relatifs à la vie publique du royaume. Cioran, bien plus tard, affirmera « qu’on n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre ». Il voulait souligner l’importance, pour l’unité d’un pays, que ses enfants aimassent sa langue maternelle.

En conclusion

Quels sont les mutations, défis et enjeux que relève notre historien ? Face à l’accélération de l’histoire, Petitfils égrène les motifs d’inquiétude. Il cite Chantal Delsol pour qui le suicide collectif auquel nous assistons conduit droit à la disparition de la société occidentale ; Christophe Guilluy qui dessine trois France : celle des grandes métropoles, riche, éduquée, intégrée à la mondialisation, une France des quartiers, tenue sous perfusion par des subventions afin d’acheter une paix sociale précaire, et une France en déshérence, celle de la ruralité et des petites villes, « où vivent les exilés de l’intérieur, souffrant de la désindustrialisation, du chômage, du mépris condescendant de la nouvelle bourgeoisie urbaine (les "bobos", bourgeois-bohèmes, pour reprendre le concept de l’Américain David Brooks) et qui sert de terreau à la propagande populiste ». Coiffant cela, une crise du savoir et de l’autorité sans précédent aggrave les maux du pays. L’illettrisme croissant de jeunes non assimilés d’origine extra-européenne nourrit le déni de l’histoire de France. Le multiculturalisme, cheval de Troie de la conquête musulmane, fait le lit du déclinisme, c’est-à-dire la lucide constatation du délitement du pays. Multiculturalisme et déclinisme sont les faces opposées d’une unité qui n’est plus qu’illusion. La logorrhée multiculturaliste loue la mondialisation, le métissage et une République diversitaire comme étant des valeurs universelles. Elle feint sans convaincre l’optimisme en l’avenir. L’idée décliniste est sincèrement pessimiste et ne se résout pas à dilapider les merveilles de notre civilisation.

Laissons le dernier mot à notre brillant historien : « "Quand on veut tuer un peuple, disait Alexandre Soljenitsyne, il faut d’abord détruire ses racines." C’est la raison pour laquelle le sursaut passe pour les Français par la réappropriation de leur propre destin, la fierté retrouvée de leur histoire. Il faut réapprendre le vrai roman national, transmettre l’héritage culturel, remettre en route la machine à assimiler, aujourd’hui partiellement grippée. Tâche immense assurément, mais l’Histoire, n’en déplaise à Francis Fukuyama -et singulièrement l’histoire de France- n’est pas terminée. " Vieille France, écrivait Charles de Gaulle, à la fin de ses Mémoire de guerre, accablée d’Histoire, meurtrie de guerres et de révolutions, allant et venant sans relâche de la grandeur au déclin, mais redressée de siècle en siècle par le génie du renouveau. " Oui, mais quand ? »

Oui, mais quand ?


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