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La chute sans fin de l’empire romain

La chute sans fin de l’empire romain

Par  

Bertrand Lançon, professeur émérite d’histoire romaine à l’université de Limoges, adjoint à son ouvrage la Chute de l’Empire romain paru aux éditions Perrin en septembre 2017 la locution " une histoire sans fin ". Précisons avec l’auteur que ce n’est pas l’empire romain qui a pris fin au Vème siècle mais seulement celui d’Occident car depuis l’empereur Constantin en 337, « L’empire fut gouverné soit par un empereur unique, soit par deux empereurs, l’un en Orient et l’autre en Occident. Il n’y avait pas deux empires, mais un seul, indivis, gouverné par une dyarchie. » Quand la partie orientale poursuivra son histoire jusqu’à la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, sous le nom d’Empire des Romains ou d’Empire byzantin, la " chute " au Vème siècle ne concernera que la partie européenne que les Romains appelaient pars occidentalis et les poètes Royaume d’Hespérie.

Le parti pris de notre historien est clair : nous dissuader d’appliquer à cette période de l’Antiquité le " décadentisme " caractérisant notre époque moderne en butte à nombre d’épreuves (concentration des richesses et paupérisation, lourdeur fiscale, fragilités économiques, immigrations mal gérées, conflits religieux, violences militaires et civiles). Les fortes similitudes dans les causes ou les facteurs ne doivent pas selon l’auteur conduire à une lecture simpliste : « Il semble que cette " chute ", en tant qu’événement construit et fantasmé, fascine autant, sinon davantage, nos contemporains que la longévité et la puissance de l’Empire ancestral. Comme si l’on cherchait à projeter dans une " chute " passée la " chute " à venir de l’Europe et, plus largement de l’Occident. Preuve en est, tout récemment, la " chute " de Palmyre, prise et partiellement détruite par Daech, qui a été confusément perçue comme un renouvellement de la " chute " de l’Empire romain. » Ne faudrait-il pas plutôt penser comme l’économiste du XVIIIème siècle, l’abbé Galiani, s’adressant à Madame d’Epinay : « Vous parlez de chute des empires. Qu’est-ce que cela veut dire ? Les empires ne sont ni en haut ni en bas et ne tombent pas. Ils changent de physionomie. » Bien sûr, il y eut le sac de Rome en 410 par les Goths qui fut celui qui eut le plus de retentissement parmi tous ceux qui intervinrent entre 410 et 547. La croyance en un destin historique vouant Rome à l’éternité, elle qui existait depuis 1163 ans, a pu être alors ébranlée et Jérôme qui avait vu plusieurs amis chers mourir lors de cette invasion perdit un temps le goût de l’écriture et de l’étude. Son interprétation, comme celle d’Augustin, évêque d’Hippone et rédacteur de la Cité de Dieu, fut que si Rome était réduite en cendres (ce qu’elle ne fut pas d’ailleurs), ce n’était que la conséquence logique d’un refus des Romains de se convertir à une véritable vie chrétienne. Pour ces Pères de l’Eglise, il ne s’agissait ni plus ni moins que " d’une manifestation de la colère divine " à l’égard " d’un peuple pécheur. "

Ces événements dramatiques devaient encourager les Chrétiens, éphémères résidents dans le monde, à ne pas lier leur sort à celui de la cité terrestre, corruptible et périssable, et à garder les yeux rivés vers la cité céleste, leur seule patrie d’élection. Les Romains chrétiens étaient invités à détacher leur destin de celui de l’Empire, même si celui-ci ne fût pas dépourvu de qualités. Ainsi importait-il d’être un bon citoyen de la cité terrestre sans surestimer celle-ci, la citoyenneté essentielle demeurant celle de la cité de Dieu. Le christianisme s’épanouît alors au sein d’un cadre qui n’était plus romain, mais ouvert aux nouveaux royaumes occidentaux : ceux des Goths, Vandales, Burgondes puis Francs.

La fondation de Constantinople intervenue en amont du sac de Rome, dans les années 324-330, événement majeur, n’entama pas le prestige de la ville éternelle.

Les invasions barbares successives, d’une grande hétérogénéité, n’ont pas pour Bertrand Lançon constitué un facteur décisif de déclin : « Dans un processus fait d’alternances rapprochées de décompositions et de recompositions des territoires occidentaux de l’Empire, qui toucha autant les peuples barbares que l’Empire romain d’Occident, on peut constater que dans la longue durée, les seuls Etats puissants qui survivent au début du VIIIème siècle sont ceux des Francs et des Romains, piliers de la romanité. »

Même si existe chez nombre d’historiens la " marotte du saturnisme " comme cause de la " chute ", car les Romains ignorant la nocivité du plomb l’utilisaient pour les canalisations de leurs aqueducs et pour la vaisselle grecque à glaçure plombifère, les sources d’époque attestent que contrairement aux grandes maladies du IIème siècle au temps de Marc-Aurèle, les IVème et Vème siècles furent exempts de grandes pandémies.

L’explication du collapsus économique rendu possible par l’asthénie des échanges semble peu plausible tant les disparités régionales, minérales furent nombreuses.

La christianisation de l’Empire romain a pu être considérée, depuis le XVIIIème siècle, sous la plume de Voltaire et Gibbon, ainsi que pour les auteurs des Lumières et leurs épigones, comme facteur d’affaiblissement. Bertrand Lançon rappelle utilement que la diminution de la pratique des rites traditionnels (ce que les Chrétiens appelaient " paganisme ") était apparue avant l’expansion du christianisme, et que « L’orthodoxie catholique, instituée à partir de 380 comme la seule religion valide et reconnue, avait pris la place de l’ancienne religion publique, avec d’autres temples, un autre clergé et d’autres rites. »

Quant à la thèse d’un affaissement culturel, elle est peu recevable, car le grec a continué à fleurir en Orient mais également en Occident. Le latin a conservé son statut de langue institutionnelle et juridique. Les deux ont été, dans le christianisme, des langues théologique et liturgique. Du point de vue linguistique, l’Empire romain n’a pas connu de chute.

Pour Lançon, la décadence évoquée comme cause de déréliction de l’Empire n’est que fantasme. Il avance ainsi que nombre d’empereurs ne prisaient guère les jeux du cirque, à l’instar de Marc-Aurèle qui étudiait ses dossiers et traitait sa correspondance pendant leur déroulement. La gladiature, maintenue sous des empereurs chrétiens, fut probablement abolie autour de 402-404. L’émergence des femmes, protégées par le droit romain car jugées plus vulnérables et mises en valeur par le christianisme, commença au IVème siècle puis s’épanouit au Vème siècle. Elle se traduisit pour les femmes par l’obtention de hautes fonctions au sein du pouvoir impérial et dans l’ordre spirituel à l’accès à la sainteté.

En conclusion et pour résumer les multiples causes ou " non-causes ", Bertrand Lançon parle de " jeux de miroir d’une histoire sans fin ". Depuis le XVIIIème siècle, les historiens font de la chute de l’Empire romain un tremblement de terre et le paradigme par excellence de la fin des empires, " événement fabriqué et corseté dans la camisole des causes pour servir de réponse aux anxiétés du présent. " Au XIXème siècle, bien des auteurs, romanciers comme historiens, tendent à esthétiser la décadence. Aujourd’hui, il y a comme une " sorte de délectation de la débâcle ", que nous nommons de notre côté " propension à la repentance et à l’autodénigrement ", qui consiste à palper la chute, dans un jeu trouble avec la mort que l’Occident aseptise depuis les années 70 sans parvenir toutefois à en refouler l’angoisse. Il est vrai que les analogies de la période antique avec notre époque où se réalisent de puissantes mutations culturelles et identitaires peuvent avoir un effet déformant. Contradicteur des déclinistes d’aujourd’hui qui délivrent sur les réseaux sociaux leurs " funestes présages de chute et d’invasion ", notre historien, très probablement chrétien, se revendique implicitement, à l’image de Frédéric Ozanam grande figure catholique du XIXème siècle, du camp des optimistes, même s’il demeure lucide sur les graves maux de notre époque. Il conclut joliment : « Cet essai a moins été conçu comme un " pavé dans la mare " que comme un galet plat dont j’espère, en le lançant, de multiples ricochets. N’est-ce pas ainsi que l’histoire, en tant qu’art par excellence de l’a posteriori, se construit indéfiniment, pour tenter de s’arracher à la force quasi gravitationnelle du " présentisme ". »

 


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