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La France abîmée

La France abîmée

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En refermant le livre de Xavier Martin, professeur émérite des Facultés de droit et historien des idées politiques, la secousse qui nous étreint est forte. Peut-être parce qu’en ce temps de crise sanitaire nous sommes facilement déstabilisés. Ou peut-être tout simplement parce-que le contenu de l’ouvrage La France abîmée ne laisse pas indemne. Celui-ci traite « d’un sentiment révolutionnaire » dans la période 1780-1820 tel qu’il fut éprouvé et décrit par les acteurs de l’époque, républicains inclus, et qui consiste en un profond sentiment d’avilissement bien illustré par la couverture figurant le tableau d’Hubert Robert -ce peintre du XVIIIème siècle considéré comme le poète des ruines et le représentant archétypal de l’anticomanie : Profanation des caveaux des rois dans la basilique de Saint-Denis. L’on se souvient par ailleurs de la description effroyable que fit Chateaubriand dans Mémoires d’outre-tombe du saccage des tombeaux des rois de la nécropole royale. Alors, cessons de parler et gardons un silence méditatif afin d’entendre la petite voix lointaine de ceux qui vécurent en ces temps troublés et, par le déchaînement insensé de violence qui les caractérisa, passablement mystérieux.

Aux derniers feux de la Terreur, le notable bordelais Abraham Furtado qui avait accueilli favorablement la Révolution s’exprime ainsi : « Qu’un peuple renommé dans l’Europe par son urbanité, sa douceur, sa sensibilité, sa douce et franche gaieté, se soit tout à coup métamorphosé en bourreau, qu’il provoque, accoure et applaudisse à des vexations inouïes, à des assassinats journaliers dans presque toutes les villes, cette pensée m’accablait. Je voyais la pitié, la bienveillance, la justice bannies de tous les cœurs. L’amitié, les liens de parenté, tous les sentiments sociaux détruits ou foulés et, à leur place, l’indifférence, l’abandon, la méchanceté s’applaudissant ouvertement de ses affreux triomphes, tout sentiment noble et généreux effacé dans les âmes et un glaive exterminateur dans les mains d’une horde de furieux frappant indistinctement sur des hommes innocents et enchaînés. Etat effroyable où peut tomber une société d’hommes ! Je ne croyais pas la chose possible et, cependant, tout cela a existé, je l’ai vu et j’ai failli en être la victime ».

Fin janvier 1794, le comité de surveillance de Cholet, foyer d’énergie révolutionnaire, rapporte au Général Turreau que les soldats de ses colonnes infernales se livrent « à toutes les horreurs, dont les cannibales ne sont même pas susceptibles ». L’artisan vitrier Jacques-Louis Ménétra décrit l’abjection dans son journal : « L’assassinat, les noyades, tout fut à l’ordre. La haine, les vengeances, tout était permis. La terreur planait sur la France et particulièrement à Paris où tous étaient non seulement dans la plus grande pénurie, mais aussi dans toutes les horreurs, dans les assassinats. Tout était dans le plus grand désordre. Les Français ne respiraient que le sang. Ils ressemblaient à ces cannibales et étaient de vrais anthropophages ».

C’est la peste des âmes. La Révolution, note le journaliste Mallet du Pan en 1796, « a achevé d’éteindre en France l’instinct moral ». « Le peuple se démoralise de la manière la plus effrayante », indique Joseph de Maistre la même année. Mme de Staël, quant à elle, affirme : « Le spectacle de l’injustice, de la cruauté, de l’échafaud, ont flétri tous les âges. L’existence n’est plus qu’une lutte entre le dégoût de la vie et l’effroi de la mort ». Si l’historien Marc Bloch affirmait qu’est hermétique à l’Histoire de France quiconque ne vibre pas au souvenir du Sacre de Reims ou à celui de la Fête de la Fédération (14 juillet 1790), il n’est qu’évidence de constater la profondeur de la plaie que la Révolution a infligée à l’imaginaire français. Dès lors, deux Frances dissemblables, opposées, irréconciliables ne cesseraient plus d’alimenter les fractures au sein du pays, et ce jusqu’à nos jours. La cohésion sociale ne se réaliserait qu’en de rares moments au cours des deux siècles postérieurs à cet évènement. La célèbre sentence « la République une et indivisible, notre royaume de France » chère à Péguy ne serait que le trompe l’œil d’une France qui se détesterait désormais et ne parviendrait plus à faire son unité. L’approche manichéenne et mémorielle de la repentance systématique, dans une logique expiatoire de tout un tas de crimes d’histoire pour une part largement fantasmés, amplifierait les choses à la fin du XXème siècle et au début du suivant.

Nous pouvons dire que la violence est constitutive de la République Française : le régicide et la Terreur en sont ses deux piliers historiques et symboliques. Par suite, comme frappées de malédiction, les lois que le pays vote depuis deux siècles sont en quelque sorte génétiquement imprégnées de cette violence originelle. Le clivage et la défiance dans les relations sociales ainsi que le complexe rapport aux élites sont un héritage à l’allure de pesant fardeau.
Le philosophe Rousseau, maniant l’oxymore « Assujettir les hommes pour les rendre libres. », pratiquait là un exercice dialectique périlleux qui inspirera, au-delà de l’imaginable, les exécuteurs des basses-œuvres révolutionnaires. L’obsession régénératrice a ainsi profondément marqué l’âme française, la souillant d’une honte ontologique, celle de la complicité active ou passive liée à l’incapacité de s’opposer au rouleau compresseur. Quelles alternatives y eût-il alors ? Celle d’être un agent contributeur au mal général en se prostrant et se taisant, en s’interdisant toute velléité d’action. Ou alors être un agent collaborant sciemment et avec zèle aux exactions et dénonciations de toutes sortes. Différence de degré mais pas de nature qui donnait dans l’un et l’autre cas un résultat identique : la démission de l’être. Nous n’oublions cependant pas les grands mouvements vendéens et chouans de résistance qui ne sont pas l’objet du livre de Xavier Martin. Pour mieux appréhender encore la déchéance qui frappait la société, il faut savoir que la compassion elle-même était perçue comme une attitude punissable ayant le caractère de crime. La peur de la mort était omniprésente. Les consciences tétanisées entraînaient mécaniquement des comportements de soumission.

La Révolution Française est considérée par beaucoup comme la matrice de nombreuses révolutions intervenues à sa suite dans différents pays du monde. A toutes fins utiles, il faut rappeler par exemple que son fondement idéologique a généré « l’éden communiste » du XXème siècle et ses 85 millions d’immolés innocents.

Comme nous l’évoquions, le germe révolutionnaire s’est implanté au cœur de sa créature nouvelle : la République. Finalement, n’est-ce pas ici la profonde cause du déchirement de notre pays devenu un archipel car pulvérisé en son unité et désormais atomisé ? Ce germe viral incurable n’est-il pas l’explication de son incapacité morale à sortir des ornières de la décadence ?


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