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La sagesse manichéenne de Michel Onfray

La sagesse manichéenne de Michel Onfray

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Michel Onfray s’étale sur les rayons des supermarchés au côté d’autres auteurs désireux comme lui de plaire (et de vendre) au plus grand nombre. Dire que Michel Onfray, que nous louons souvent pour sa dialectique et son refus de certaines formes de politiquement correct, est manichéen, s’apparente à un euphémisme tant la lecture de Sagesse propose une caricature du bien et du mal dans laquelle notre auteur se complait. Il va jusqu’à se calcifier du côté du bien, évidemment, se condamnant ainsi à une triste hémiplégie mentale, intellectuelle et historique. « Sagesse n’est rien d’autre qu’un livre qui se propose de retrouver le courage face à la mort pour tous ceux qui ne croient pas en Dieu et qui, de ce fait, pensent que toute dilection pour la mort, la crucifixion, le cadavre constitue un aveu nihiliste. » affirme-t-il. A celui qui n’est pas coutumier de ses livres, il faut dire que le nihilisme est pour Onfray l’apanage du chrétien apparenté (c’est bien connu !) à quelqu’un qui recherche le rien, qui ne croit en rien, bref qui s’incarne en apologue du rien… Cette vieille lune du philosophe est un peu usante à vrai dire. Son combat est d’arrière-garde et en total décalage au regard des périls qui menacent l’humanité aujourd’hui. Dans certains de ses derniers ouvrages, il nous avait mieux habitués, pointant objectivement les dangers, nommant les choses par leur nom pour ne pas ajouter au malheur du monde, mais il rechute. Comme souvent. Qu’on en juge.

Alors que notre civilisation est en pleine décadence, et que d’aucuns filent la comparaison avec la chute de l’empire romain, la galerie de portraits des Pline l’Ancien, Mucius Scaevola, Lucrèce, Sénèque, Cicéron, Epictète, Marc-Aurèle et bien d’autres, nous offre le souffle romanesque et plaisant d’une époque éprise de guerres, de combats de gladiateurs, de conquêtes, de suicides, d’assassinats qui influèrent peu ou prou sur le cours de l’histoire. Les valeurs de fides (confiance, fidélité), de religio et cultus (observance des rites et rituels), de disciplina (obéissance aux lois de la cité, discipline et maîtrise de soi), de gravitas et constantia (dignité et respectabilité en toutes circonstances), de virtus (vie droite, verticalité, réputation valeureuse, prestige, aura), forgeaient le caractère et la substantifique moelle du citoyen romain qui, selon Onfray, « vivait une vie dans laquelle la transcendance se dépliait et se déployait dans la pure immanence. » La romanité laissa place à la chrétienté comme l’a si bien décrit Régis Debray dans son remarquable Civilisation. Ce passage s’opéra avec la conversion de l’empereur Constantin. Quand Debray voit l’évidente continuité de l’histoire occidentale, certes assise sur le gisant de la civilisation romaine païenne, Onfray, lui, déplore la perte définitive des valeurs viriles suite à l’avènement de Constantin et des chrétiens. Il fustige l’arrivée concomitante d’une véritable foire aux vertus et aux valeurs (thème abordé dans son livre Décadence) : « Tertullien dit que l’âme est matérielle et Origène qu’elle est immatérielle, Méthode d’Olympe veut le célibat et la virginité, Clément d’Alexandrie le mariage et la chasteté, Antoine vante la solitude et l’ascèse du désert, saint Benoît le monastère et sa clôture et saint Jean Chrysostome le ministère planétaire. » Poursuivant sa déconstruction méthodique, après avoir blackboulé les grecs (ces « théoriciens fumeux »), il s’ingénie à dézinguer Saint Augustin qu’il juge « geignard, plaintif, larmoyant, sirupeux, culminant au paroxysme de la jubilation quand il dit pis que pendre de la jouissance. » Pour le libertaire qu’est Onfray, l’Augustin d’après sa conversion n’est définitivement pas fréquentable. Il y a une logique dans cela.

Ecoutons notre intellectuel normand éructer plus fortement, cherchant à convaincre, à tout prix, quelle que puisse être la contorsion nécessaire : « Je n’ignore pas non plus que Rome a fonctionné comme un idéal pour les régimes dictatoriaux. Mais on dit peu que la Révolution française, qui fut en Europe la matrice des régimes totalitaires du XXème siècle, avait moins Rome pour modèle que… Sparte, la très grecque Sparte […] La Grèce serait démocratique alors que Rome serait autocratique ! [..] On pourrait construire moins d’empires sanglants en regard du grand poème de Lucrèce, le Romain, qu’avec l’Iliade d’Homère, le Grec emblématique… »

Alors ? On cherche en vain la sagesse dans ce livre, et ce qui apporterait un tant soit peu de réconfort à notre humanité, ce quelque chose que l’on trouve sans coup férir et n’en déplaise à l’auteur du Traité d’athéologie dans les Evangiles. A l’endroit même où sont ce zest de joie profonde, cette raison discrète imposée au cœur de l’homme de ne pas céder à l’hubris, la juste mesure offerte par la raison combinée à la foi, les bienfaits de la morale et, la perspective longue et mystérieuse qu’autorise l’espérance en l’éternité. Onfray ne n’est pas encore converti, c’est grande pitié, mais il n’est pas trop tard. Qu’il laisse donc les chrétiens un peu tranquilles, qu’il mette son talent et son énergie à défendre notre identité face au grand chamboulement mondial actuel ! Qu’il comprenne que l’histoire s’élabore par strates successives. Que c’est une vraie sagesse pour le coup de ne pas le nier. Car le génie incomparable de notre civilisation occidentale passe par Rome, et par Athènes. La révélation intervenue il y a deux mille ans d’un Dieu décidant de se faire homme a parachevé l’union greco-romaine. Et le Verbe s’est fait chair… Au fond de lui, Onfray sait et mesure l’importance de cet événement fondateur qui a fait de lui ce qu’il est.

 


Lélian déboulonne Onfray
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