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MN prend la marge et revient en septembre


La terre qui penche

La terre qui penche

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Carole Martinez nous fait plonger avec La terre qui penche, son dernier livre, dans un temps ancien où toute chose s’explique dans la narration, le conte, une chanson… Blanche est une petite fille à la fois fragile et obstinée sur une terre qui penche autour d’une rivière, la Loue, une terre et une rivière qui portent les souvenirs, qui cachent et conservent les histoires qui l’ont précédée et engendrée. Nous sommes en 1361, dans un monde de château, de seigneur, de joute, sur une terre toujours prête à s’écrouler où seule la vigne peut pousser, une terre où on a fait la guerre bien souvent, une terre qui a dû avaler beaucoup de corps suite au passage de la grande mort qui emporta d’un coup la moitié des vivants.

 

Blanche qui saura bientôt broder son nom

Blanche est cette petite fille, un chardon, une minute, comme on la surnomme, qui se débat avec le roman qu’elle tisse, qui se débat avec la vérité. « Je suis transparente et le monde qui m’entoure est opaque (…) je suis au cœur du secret qui me résiste. » (La terre qui penche – Carole Martinez – Editions Gallimard – page 35) Nous recevons le récit quasiment sous forme d’un dialogue entre la petite fille elle-même, dans son temps réel, et la vieille âme qu’elle est devenue par delà les siècles. L’histoire nous est racontée par celle qui a les deux pieds dedans et en même temps par l’âme se situant à une distance incompressible, celle de l’au delà.

Blanche avance dans la vie vers ses douze ans en résolvant l’énigme de son existence. Elle rencontre des passeurs qui lui livreront des réponses à ses questions par fragments, qui déposeront des indices. La nourrice, le diable, les amantes de son père, la cuisinière aux filles mortes, la rivière elle-même, lui tissent une partie de ses origines et elle, qui saura bientôt écrire, veut parvenir à broder son nom en entier. Pour savoir écrire, il lui faut quitter les enfers où son père règne, et il lui faut aussi avoir l’occasion de tuer le diable malin et récupérer son cheval. Cette occasion lui est donnée pour aller rejoindre son fiancé, l’enfant idiot de Haute-Pierre.

 

Le royaume

Sa recherche de la vérité s’accompagne de la découverte du paradis. Ce paradis est lié à une personne, Aymon, l’enfant. Celui qui « sourit de ce merveilleux sourire qu’ont parfois les idiots, et je suis touchée, infiniment touchée par la lumière de ce sourire. J’ai quitté les enfers » (ibid - p119). Aymon est le royaume à lui tout seul, il aimante ceux qui désirent aimer, il est comme porteur d’Eden, celui que l’on appelle uniquement l’enfant, parce qu’il le sera éternellement. Dans ce monde ancien, l’idiot est le saint, même s’il se prend pour un poisson, même s’il aboie avec les chiens, même s’il vit dans un arbre. « Tu t’effaces pour devenir ce que tu regardes. Tu es au monde, tu es le monde. » (ibid p174) Voilà comment le père de l’enfant le voit, le promis de Blanche. Oui, la splendeur de cet enfant réside dans sa faiblesse. Cet enfant là est le royaume, le déjà là, l’éternité qui se fait précarité. Et Blanche va l’aimer jalousement en désirant grandir, en désirant régler ses comptes avec la vérité qu’on lui cache sur son père, sur sa mère, sur cette terre et cette rivière et devenir maitre des secrets.

 

Vis, meurs et chante

En 1361, tout est narration. Le réel est la matière première destinée à devenir conte. Les aventures se racontent, la tradition orale transmet, parfois en chanson, et tout est bien réel. Aussi bien le diable que le bon Dieu, la sorcière et l’ogre, la femme verte et la terre qui penche. C’est qu’il faut bien s’inventer des histoires pour continuer à cultiver son déni de mortalité, pour continuer à inventer un sens à la vie. Quand la grande mort avec sa gigantesque fringale est passée, se remettre à vivre suppose un peu d’imagination. La vie est tellement courte qu’elle devient rapidement une légende pour celle-là même qui la vit. Dans ce monde du Moyen-âge, ce monde de l’enfance, la mort est tellement proche qu’il faut se dépêcher de vivre sa tragédie et de la raconter, et d’en faire une chanson pour accompagner ceux qui travaillent la terre qui penche, une chanson qui véhiculera la légende de siècles en siècles, mieux que l’imprimerie.

 

Sas poétique

Carole Martinez écrit crûment. On n’a pas le temps de prendre des périphrases quand la mort est si proche. Quand la mort peut emporter la moitié de l’humanité aussi facilement, la pudeur elle-même serait vulgaire. La vie, le sexe, l’amour, la terre, la mort sont indissociables. Il n’y a pas d’aventure ni de tragédie sans ça. On ne fait pas de romans sans ça.

Carole Martinez nous livre le tout en poésie. On n’a pas le temps de dissocier la narration du beau quand la mort est si proche. La mort est un sas, on cherche des sas, partout, dans les lieux, dans les temps, on y a accès en dépassant les frontières des hommes. La forêt est un sas et les ronces une frontière. La rivière est un sas et la terre qui penche une frontière. L’amour est un sas et les corps une frontière. La poésie est la part de contemplation qui réside dans l’écriture et seule la poésie de Carole Martinez peut être ce sas qui nous plonge dans cette vallée de Moustier en 1361, cette vallée remplie de vignes en espaliers où des silhouettes noires travaillent la terre


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