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Le crépuscule de l’universel

Le crépuscule de l’universel

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« Une Europe fondée sur le personnalisme, au lieu de l’être sur l’individualisme, aurait échappé à cette mauvaise passe » affirme la philosophe chrétienne Chantal Delsol dans son dernier ouvrage Le crépuscule de l’universel. Mais de quelle mauvaise passe s’agit-il ? : « L’universel occidental est en cours de désintégration, parce qu’il prétend s’imposer sans discussion ni amendement à des peuples qui en ont désormais condamné les poisons. » Le livre montre la contestation de l’universalisme occidental par des forces qui se trouvent au sein même de l’Occident ou à sa périphérie (les populismes, les démocraties illibérales), et par des cultures extérieures peu fascinées par le culte rendu aux droits de l’homme et à l’émancipation absolue de l’individu : les cultures chinoise, russe, arabo-musulmane qui toutes privilégient des formes d’autocratie et de priorité accordée à la collectivité. Il y a ici un clivage net entre la culture occidentale qui essentialise un individu pourvu de droits illimités et ces civilisations qui ont conservé ce que l’Occident a rejeté, à savoir une logique holiste, une identité à caractère communautaire qui transcende la simple individualité. L’Europe institutionnelle actuelle, contestée de toutes parts, a produit des individus réduits à la fonction d’agents économiques et généré des communautés sans racines et établies sur le vide. Les contempteurs internes et externes de l’Europe ne veulent ni de la prééminence de l’individu ni de la fin de l’histoire ou de la disparition des cultures singulières ; ils entrevoient leur futur en assumant leur passé et leur histoire : « Nous avons cru longtemps que nous apportions des principes universels prêts à remplacer avantageusement des coutumes antiques répétées par la force de l’habitude, que nous étions le Nouveau Monde, la Bonne Nouvelle qu’attendaient tous les peuples englués dans les hiérarchies et les dominations. Mais il s’avère que face à nos principes universels on oppose d’autres principes, donnés pour tout aussi valides aux yeux d’une humanité digne de ce nom. » Si Chantal Delsol considère que nous sommes face à « un conflit des paradigmes anthropologiques », n’employant curieusement pas le terme de « choc des civilisations », elle pointe le cœur de la tempête qui ravage les certitudes européennes : « La postmodernité occidentale suscite un monde faux et invivable, dans lequel les individus sont privés de leurs enracinements indispensables. »

On se remémore à cet instant la fameuse fulgurance de la philosophe  Simone Weil : « L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine. » La prévalence de l’incarnation,  de l’appartenance charnelle à un lieu, une famille, un village, une nation revient à « transcender l’immanence » comme dit Michel Maffesoli. Cela est une chose très nécessaire à l’homme qui ne peut se contenter des ersatz de religiosités que sont le matérialisme et le progressisme, ces succédanés qui le privent des potentiels de sa propre « déité », de ses aspirations profondes.

« Le christianisme s’effondre en tant que religion commune,  mais il laisse, comme la vague en se retirant, l’universalisme et le personnalisme qui vont engendrer les droits de l’homme et l’humanitarisme actuel. » On connaît le mot de Chesterton qui qualifiait ce glissement de l’humanisme chrétien vers l’humanitarisme de « vertus chrétiennes devenues folles » dont le monde moderne serait empli, que l’on traduit aujourd’hui par « essentialisation de l’individu », « inflation de ses droits » qui pourraient bientôt devenir constitutionnels sous la pression des lobbys progressistes, ceux de l’homosexualité, du droit à l’avortement, de la PMA et la GPA. Tout ceci rend le dialogue difficile voire impossible avec des cultures traditionnelles qui assimilent ces évolutions à de la décadence. L’Occident, pris dans un processus infernal et semble-t-il irréversible, sacralise la nature, la planète, les animaux, pendant que l’homme fait l’objet de toutes les expérimentations sociétales et anthropologiques : recherches sur le vivant, les embryons, le génome, construction d’un surhomme et quête d’immortalité par les transhumanistes. Le libéralisme est devenu fou. S’il n’est pas freiné, il accroîtra l’abysse qui le coupe des civilisations holistes attachées à leur modèle identitaire : « Les pays du groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie) récusent le caractère trop rationaliste, trop neutre, trop abstrait, au moins à leur goût, de l’Europe institutionnelle. Leurs reproches à notre égard rejoignent ceux des sociétés extérieures : l’Occident a façonné des humains égoïstes, émancipés de tous leurs groupes d’appartenance, réduits à la préoccupation de leur santé biologique et à leurs caprices. » ; « Les Chinois font remarquer à juste titre que les Occidentaux eux-mêmes, dans les institutions européennes, ont renié la démocratie, et que la technocratie de Bruxelles est bien proche du mandarinat chinois. »

Ce détournement du principe collectif peut trouver l’une de ses causes dans l’holisme des entreprises totalitaires : « Tout au long du court et cruel XXème siècle, le fait que la volonté de retourner à l’holisme ait pu se muer, avec le nazisme et le communisme en totalitarisme, va susciter une attraction irrésistible vers l’individualisme le plus radical, et c’est bien là que nous en sommes aujourd’hui. » Poutine par exemple, loin de rejeter le dogme collectif, réaffirme les principes immémoriaux de l’âme russe, l’attachement à la patrie, l’orthodoxie, la foi, la moralité, le sacré. On peut citer aussi le célèbre discours de Harvard prononcé en 1978 par Soljenitsyne qui fustigeait la pusillanimité et le déclin de l’Occident, exhortant ses compatriotes occidentalistes à ne plus suivre ce chemin. Le célèbre dissident ravivait ainsi le débat né au début du XIXème siècle sur l’essence de la nation russe, et mettait toute son influence en faveur de la cause slavophile. Il n’est finalement pas étonnant de voir combien le pouvoir autocratique de Vladimir Poutine, en dépit du passé d’ancien membre du KGB de celui-ci, force l’admiration de beaucoup. Les admirateurs de Poutine ne sont bien sûr pas les tenants du politiquement correct (médias mainstream, hommes politiques, universités) qui ont ostracisé le nouveau tsar depuis longtemps. Ses supporters sont des gens ancrés dans le bon sens, le common decency orwellien, sont les personnes de somewhere (et pas celles du anywhere) pour emprunter la distinction au journaliste conservateur anglais David Goodhart.

Et donc, ce Progrès tant déifié par l’Occident serait-il inéluctable ? Les grands mots (valeurs de la République, droits de l’homme, antiracisme, fraternité, tolérance) sont-ils encore porteurs d’une espérance ou bien ne trompent-ils plus personne ? Ces expressions répétées ad nauseam ne constituent-elles pas le vecteur de l’individualisme promu par le libéralisme libertaire ? Ne sont-elles pas l’outil permettant de réduire la démocratie et la voix des peuples ? Les adeptes d’une « révolution conservatrice », tels Hans Freier et Carl Schmitt, « affirment que la Modernité ressemble à un débordement du mal, inarrêtable et terrible, face auquel il faut dresser des barrières majeures. » L’hospitalité inconditionnelle des migrants est caractéristique du choc idéologique actuel ; ses partisans ne croient pas à la protection de la culture d’accueil, sujet illégitime à leurs yeux. Ce qui soulève la légitime indignation des conservateurs : « Il surgit de ce débat vociférant, hargneux, une querelle sans solution, au sens où des deux côtés c’est une valeur-phare qui se voit hissée au sommet et même absolutisée. » Dans un autre registre, la drogue, le divorce, la famille sans mariage, les familles monoparentales sont considérés comme des signes de progrès pour la société, ce que réfutent évidemment les conservateurs et les sociétés culturellement différentes. La fracture est donc totale. L’antique morale catholique, si malmenée, fait cruellement défaut et dans le vide ainsi créé par l’humanitarisme s’engouffre ce que l’écrivain Renaud Camus nomme le « fauxel », le règne du mensonge et du faux. « A ne plus croire en Dieu, l’homme ne croit plus en rien, et s’il ne croit plus en rien, il croit en n’importe quoi » affirmait l’incontournable Chesterton. Notre auteur Chantal Delsol, quant à elle, n’hésite pas : « l’individualisme est devenu fanatique ».


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